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vendredi, 28 septembre 2012

La Guématrie de Mgr Devoucoux (1)

Cette étude de Marikka Devoucoux sur son célèbre homonyme avait été écrite il y a quelques années pour la revue Contrelittérature mais elle était restée jusqu'à ce jour inédite.

Cathédrale d'Autun.jpg


HISTOIRE SPIRITUELLE DE LA VILLE D’AUTUN 

À TRAVERS L’ENSEIGNEMENT

DE LA KABBALE ET À LA LUMIÈRE DE LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE

D’APRÈS LES NOTES DE MGR DEVOUCOUX

 ______________________________

 

par Marikka Devoucoux

 

     Et  si l’architecture était littérature dans son essence-même… Si les pierres étaient lettres. Si les monuments étaient livres, les murs feuillets, les portes monumentale couvertures à ouvrir par les doigts de l’âme.

     Le mot page  n’est-il pas sorti des pagae, « ou pierres monumentales sur lesquelles étaient gravés les lois et les droits» ?  (191) [1]

     On parle volontiers de « livres de pierre » en évoquant les cathédrales, ne serait-ce pas parce que les cathédrales délivrent l’enseignement  par excellence, celui de la Sagesse incarnée ?

     La cathédrale est la conclusion d’un immense raisonnement à travers l’Histoire humaine, une longue résonance parcourant le canal auriculaire et oraculaire de l’Humanité.

     Ce qui frappe en premier l’œil du visiteur, dans la cathédrale, c’est le tympan. N’est-ce pas ce petit assemblage délicat d’osselets qui répercute et traduit le son à notre conscience ?

     Sans doute, tous les temples ont cette fonction d’amplificateur sonore pour l’intelligence humaine, mais les temples n’épelaient que le début de cette  philothéosophie (amour de la Sagesse de Dieu)   devenue, par le Logos incarné, théologie (science de l’Amour de Dieu).

     L’homme est pétri d’une chair vouée à la Lumière, ce que traduit le monument religieux dont la pierre exprime le mystère, par excellence dans la cathédrale qui est le siège  (cathèdre)  de la Vérité.

     La pierre enveloppe le symbole comme d’une chlamyde qui en impose le caractère impérial au regard distrait et le propose au regard attentif.

     L’idée adoube la pierre dans le symbole qu’elle porte, et la pierre la gratifie sur terre d’une pérennité dont la plénitude n’appartient qu’au Ciel.

     Le symbole devient chrême oignant la pierre, car  l’huile de l’onction a pour fonction de désigner le lieu où passe l’Esprit. La mission, c’est le symbole qui la donne à la pierre, et ainsi, ce  qui appartient au Ciel, la terre en prend possession par lieutenance.

     C’est ce que toute l’Histoire lapidaire monumentale nous enseigne.

*

*   *

     Si la pierre est un livre, l’architecture est texture. Et l’architecture traditionnelle, texte sacré, charte à valeur testimoniale. Elle transmet le texte inscrit dans les principes immémoriaux qui la fondent. L’enseignement que nous en tirerons révèlera à nos yeux  son caractère testamentaire. C’est ce à quoi s’est appliqué Monseigneur Devoucoux qui voulut sceller du Sceau de la Sagesse incarnée  les initiations antiques dont les  religions à Mystères  portent les prémices. Il nous invite à déchiffrer les chapitres d’une histoire résumée dans la pierre par les générations successives et dont notre temps est probablement l’épilogue.

     Mais avant d’aborder son enseignement, quelques éléments biographiques s’imposent pour  situer  sa contribution dans le sillon  traditionnel  de son temps.

     Jean-Sébastien Adolphe Devoucoux, né à Lyon en 1804, vécut la plus grande partie de son existence à Autun. Il y fut  ordonné prêtre en 1829, y assura la fonction de secrétaire des conférences diocésaines et fut nommé vicaire général de Mgr du Trousset d’Héricourt (1797-1851). On ignore le cheminement qui l’amena à s’intéresser à la symbolique et à la Kabbale ;  mais le fait est que le séminaire d’Autun fut un foyer où se développa cet intérêt particulier pour l’étude des questions relatives à  l’archéologie traditionnelle. La prospection  autour des monuments antiques de la vieille ville servit vraisemblablement de support à ces travaux. On trouvera, au siècle suivant, dans la même mouvance,  la création du « Hiéron du Val d’Or ». Et l’on retrouverait très certainement des membres ayant  eu accès aux travaux  du cercle d’études d‘Autun. Peut-être existe-t-il une passerelle entre eux. Il serait intéressant, sinon de l’établir, du moins de la chercher. Car l’étroite communion de pensée que l’on discerne dans les écrits de Mgr Devoucoux avec l’entreprise du baron de Sarrachaga semble impliquer un courant commun. Présentement, nous en resterons  au peu d’éléments biographiques, fournis par la présentation  de Cyrille Gayat  pour l’ouvrage du chanoine Edme Thomas, Histoire de l’antique cité d’Autun, abondamment annoté par Monseigneur Devoucoux et dont ce dernier assure la pérennité ouvrage réimprimé aux éditions Archè-Edidit, en 1992.

     Ces  contributions diverses donnèrent lieu à la création, en 1833, de la « Société éduenne », dont Mgr Devoucoux fut co-fondateur puis président. Le «  Hiéron du Val d’Or », qui s’inscrit dans sa lignée, la mentionnera  plusieurs fois dans ses travaux.

     La démarche de Mgr Devoucoux n’est pas isolée à son époque, mais elle reste cependant marginale. Le séminaire d’Autun qui abrita cet intérêt  singulier pour le symbolisme initiatique de l’archéologie traditionnelle trouvera sa réplique, quelques décennies plus tard, dans l’émergence d’une autre société où les fidèles catholiques, dans une émulation commune, exposeront à nouveau la doctrine catholique à partir des courants initiatiques  universels. Dans cette perspective, le « Hiéron » apparaît comme une extension de la « Société éduenne ».

     C’est à Paray-le-Monial, haut-lieu initiatique de la tradition druidique, que le « Hiéron » est conçu, à l’ombre du monastère dont le chanoine Antoine Cucherat (1812-1887), ami de Mgr Devoucoux, fut l’aumônier, à partir de 1843. D’Autun à Paray-le-monial, la filiation semble établie. Autre occurrence providentielle, c’est Paul Le Cour qui fait connaître au XXèmesiècle l’ouvrage d’Edme Thomas et tire de l’oubli les études de Mgr Devoucoux dans un article du « Voile d’Isis » de juillet 1929. Or, Paul le Cour se verra pressenti pour reprendre le flambeau du « Hiéron ». Et c’est vraisemblablement dans le cadre de cette succession projetée qu’il en aura pris connaissance.

     L’on sait que la reprise de l’héritage du « Hiéron » n’aura finalement pas lieu, à la suite de tribulations diverses qui, si dramatiques ou soumises à une cruelle fatalité paraissent-elles de prime abord, n ‘en sont pas moins providentielles sous le regard de la Foi.

     Les liens spirituels entre la « Société éduenne » et le « Hiéron du Val d’ Or », nous les trouvons dans  les enseignements de Mgr Devoucoux. En particulier, dans l’unité de vision du Plan salvifique. Le symbolisme ne saurait mener seulement à une connaissance intellectuelle ou à l’obtention d’une sagesse humaine. L’unique objectif est de manifester, éclairer, rendre accessible, communiquer le Dessein de Dieu sur les hommes à travers le dessin gravé sur les pierres monumentales.

     C’est en cela que l’œuvre de Mgr Devoucoux nous intéresse. C’est en cela qu’elle garde toute sa valeur catéchétique. Mgr Devoucoux s’inscrit dans la lignée patristique. C’est dans l’esprit missionnaire qu’il décrypte pour nous le langage sapientiel de l’architecture sacrée antique autunoise. C’est avec la force évangélisatrice conférée par son sacerdoce que l’auteur dévoile page à page les feuillets du Livre éternel gravé sur le support minéral dont les siècles ternissent à peine les caractères tracés.

     Mgr Devoucoux, dans ses recherches, a recours à la kabbale rabbinique : « Le mot kabbale, dont plusieurs s’effraient, signifie simplement doctrine transmise et acceptée. La défaveur qu’il inspire vient de ce qu’il est spécialement affecté  à l’indication de la science rabbinique et de l’astrologie judiciaire justement suspectes. L’archéologue qui cherche la raison des formes mystérieuses de l’art, doit être moins susceptible. Il s’exposerait à ne rien comprendre aux ouvrages des anciens, s’il ne pénétrait pas dans la profondeur des motifs qui les engagèrent à choisir telle ou telle dimension, telle ou telle image.» ( XVI )[2]

     Mgr Devoucoux aurait reçu l’enseignement kabbalistique du Dr P. Nommès. Il applique sa méthode kabbalistique à la guématrie science qui établit les rapports entre les noms et leur valeur numérique  qu’il applique au grec comme à l’hébreu, et l’associe à la géométrie. Sans doute a-t-il, plus ou moins, suivi sa méthode  d’investigation, puisque  ce dernier le cite  dans un texte  relatif à ses recherches, intitulé « Le Sceau du septénaire dans les Evangiles » :

     « La Guématrie architectonique ou maçonnique prend pour symbole les mesures des édifices mentionnés dans le texte sacré. Mgr Devoucoux a publié un livre intéressant dans lequel il applique cette méthode aux mesures symboliques des églises du Moyen Age, construites par les Architectes initiés dits Maçons Francs.» (Dr P. Nommès, Actes de la Société de Philologie, III).

     C’est sur la base d’un ouvrage du XVIIème siècle, contribution à l’histoire des origines de la ville d’Autun, écrit par Edme Thomas (1591-1660), official, grand chantre et chanoine de la cathédrale, que Mgr Devoucoux va insérer ses notes d’archéologie traditionnelle, à la manière d’un orfèvre taillant avec minutie chaque pierre pour l’encastrer sur le support élu, avec cet amour du détail qui donne à cet ensemble un sentiment, sinon de perfection impossible à atteindre,  du moins de réussite harmonique.

     Par exemple son plan général s’offre d’une clarté où la plus haute érudition et la simplicité pédagogique, mises au service des « petits »,  signent le souci du pasteur habitué à débroussailler le sentier où l’on tombe si souvent faute de bons bergers. Reprenant l’image numérique de l’idée d’harmonie, il nous explique :

     « Pour le chrétien, [elle] est le signe d’une vérité de l’ordre surnaturel. Il y voit le nom du Sauveur promis à Adam. Cette même image est pour le philosophe le signe d’une vérité de l’ordre naturel qui met en rapport un cycle astronomique avec une vérité géométrique. Le politique y voit un signe d’une idée sociale qui tend à régulariser les forces de l’humanité. L’artiste y voit le signe de la beauté matérielle qu’il tâche de reproduire dans toutes ses œuvres. De là, quatre traditions qui marchent parallèlement depuis l’origine des temps.» ( XXVI)

     Certains ne perçoivent pas le reflet de ces gemmes et s’étonnent du « manque de clarté » qui constituerait «la  faiblesse la plus évidente de ces études » (X).

     Le zèle pastoral de Mgr Devoucoux est perçu avec malaise par les tenants d’un ésotérisme obsolète, gênés par « Certains  passages (à l’) allure étrange et énigmatique ». Jean Reyor (Marcel Clavelle) s‘interroge : « Il n’est pas aisé non plus de dégager ce qui reflète un enseignement traditionnel et ce qui peut représenter des opinions particulières de l’auteur, si toutefois il en avait ». Mais il se conforte en considérant « ces études comme le plus remarquable témoignage public de la persistance d’éléments d’ésotérisme chrétien dans les temps modernes. » A-t-il conscience  de ce que l’expression « ésotérisme  chrétien »  a  d’antinomique ? Il insiste d’ailleurs sur cette notion en évoquant un ésotérisme chrétien « proprement dit » dont on serait bien en peine de nous exposer en quoi il consiste proprement. (Études Traditionnelles, octobre-novembre, 1952.)

     Peut-être a-t-on oublié ce qu’implique, au fond, ce terme d'ésotérisme. Derrière une étymologie rassurante éso, « à l’intérieur », soulignerait uniquement l’intériorité de la connaissance , se cache une redoutable confusion quant à la nature de cette connaissance.

     Si l’ésotérisme n’impliquait, de la part de l’impétrant, que la quête spirituelle d’une co-naissance intérieure, nous serions en présence d’une maïeutique   pleinement recevable par l’Église. Mais le mot ne traduit pas que son étymologie, et il est employé dans un sens qui le met pratiquement systématiquement en porte-à-faux avec la théologie mystique.

     Effectivement, Saint-Paul nous parle de « gnose ». Mais de quelle gnose s’agit-il ?

     Précisément, de celle qui consiste à « mesurer la hauteur, la largeur et la profondeur de l’Amour de Dieu ». Une gnose que seule L’Église véhicule et transmet dans sa pureté et son intégralité.

     On n’est pas passé de l’ésotérisme à l’exotérisme, comme on le propage généralement, on est passé de la prophétie à l’accomplissement, de l’Attente à la Rencontre. Et ce, sans le concours d’aucun ésotérisme, sans aucune finalité exotérique. L’Humanité est passée à un autre plan de la connaissance des Mystères, par La Révélation, dans l’Incarnation, de tous les Mystères.

     Mgr Devoucoux, en sa qualité d’évêque, incarne la véritable gnose. L’ordination lui confère le pouvoir d’initier, c’est-à-dire de livrer accès à la connaissance non de la réserver à quelques-uns. Il est l’initiateur des Derniers Temps aux plus hauts Mystères.

     Jean Reyor ne voit pas de logique dans ses écrits. Il les considère confus, mal agencés. Il n’en suit pas la logique interne car il n’est pas dans la disposition idoine pour recevoir la véritable initiation. L’étude de l’ésotérisme, contrairement à ce qu’on imagine, ne prépare pas  à l’introduction dans la Vie Divine. Elle n’en constitue  pas la  propédeutique. Toute l’erreur consiste  à  la croire adaptée à l’économie du Salut.

     Il est clair que la véritable gnose, l'Église ne la nomme pas ainsi, eu égard à  ce qu’elle a colporté sous ce vocable. Faut-il en déduire, pour autant, qu’elle en a perdu le dépôt ? C’est cependant  ce que, par réflexe, tout ésotériste fait.[3]

     Et ce que l’évêque et maître en science kabbalistique réfute :

     « La Vérité  surnaturelle, source de toutes les harmonies, n’appartient qu’à la véritable tradition prophétique conservée par les Juifs, répandue dans le monde entier par les chrétiens. Les  trois autres traditions se rattachant à une idée religieuse mal définie, mal soutenue dans les sociétés antiques, se lient à toutes les erreurs de la mythologie. Elles ont fait le fond des mystères dionysiaques. Les prophètes de la tradition  surnaturelle et seule véritablement divine ont représenté leur tradition par l’image d’un char traîné par 4 animaux à 4 faces.

        Le premier animal est un aigle, symbole de la contemplation sublime.

        Le second animal est un homme-ange,  symbole de l’union des choses célestes et terrestres.

        Le troisième est un lion, symbole de la puissance de la parole.

        Le quatrième est un bœuf, symbole de la puissance du travail et du sacrifice.

        Aucun de ces signes ne doit être pris isolément, car chacun d’eux se lient aux trois autres.

        La contemplation sublime ne doit jamais oublier l’union des choses célestes avec les choses terrestres, pas plus que l’enseignement de la parole, et la loi du travail et de la souffrance. De même que le travail et la souffrance doivent trouver leur enseignement dans la parole, leur espoir dans l’union des choses terrestres aux choses célestes, et leur repos dans l’idée supérieure d’où découlent toutes les autres. (…)

     1,000  ou le grand aleph indique la  famille et la doctrine impérissables, éternelles. Ce nombre répété  4 fois donne 4,000, époque précise à laquelle tous les peuples attendaient le sauveur, les uns divin, les autres simplement social, les uns surnaturel, les autres  naturel. Le Dieu des chrétiens est le seul qui ait réalisé en l’an 4,000 les espérances de l’humanité. Le seul qui ait réuni les 4 caractères indiqués par les 4 animaux de la prophétie. » (XXIX)

     Il y a, dans les explications kabbalistiques et théologiques de Mgr Devoucoux, des enseignements très profonds qui nous permettent de rectifier l'étude des symboles et de faire passer l’ésotérisme païen au stade de l’initiation chrétienne. Il rend à l’Église son statut, abusivement contesté, d’universalité dans la dispensation de la Sagesse, dite « secrète » par pléonasme mais en réalité voilée dans sa simplicité-même et distribuée à tous indistinctement pour être recueillie pleinement par certains.

     Et ce, afin de retrouver l’effigie du Verbe en cet Homme universel que chacun de nous est appelé à devenir et dont l’Église déplore que la réalisation soit rendue problématique par la difficulté  d’harmonisation des connaissances :

     « De nos jours, plus que par le passé, la difficulté est grande d’opérer la synthèse entre les différentes disciplines et branches du savoir. En effet, à mesure que s’accroissent la masse et la diversité des éléments culturels, dans le même temps s’amenuise la faculté pour chaque homme de les percevoir et de les harmoniser entre eux, si bien que l’image de l’homme universel s’évanouit de plus en plus. » (« Constitution dogmatique » Gaudium et spes » 61, §1)

     La Catholicité  si décriée aujourd’hui par le mondialisme, son implacable adversaire , est la signature apposée dans le cœur encore vivant de toutes les traditions même agonisantes. Toutes les Vérités  traditionnelles sont, dans notre ère, marquées du Sceau de l’Agneau qui vient clore un cycle, ouvrir le Royaume, renverser les derniers bastions du paganisme (geôles et loges, conventicules et temples secrets, officines inavouables, nécropoles  et bûchers, autels sanglants, hélas toujours actuels) et, enfin, avec l’accord de l’homme, le restituer dans sa dignité originelle, mieux : le hisser et l’étreindre dans la Gloire.

    Alors, la prospective traditionnelle s’élargit à l’infini pour étancher la soif inextinguible de l’homme en marche vers Celui qui lui donnera  cette « eau vive »  grâce à laquelle  « il n’aura plus jamais soif » puisqu’elle « jaillira en vie éternelle ».

      N’est-ce pas cette Vie éternelle que l’homme poursuit dans sa quête tourmentée au gré des courants ésotériques ? Qu’il prête donc l’oreille aux propos de Mgr Devoucoux :

     «  En hébreu, le mot aleph, doctrina, familia, vaut 1,000 ; le mot cedem, orientalis, antiqua, prima, vaut 144 ; de sorte que 144,000 signifie littéralement, enseignement primitif, famille primitive. 666 est au contraire en hébreu le nombre du mot celohim, je suis semblable à Dieu, et en grec le nombre du mot panathesmios le tout-à-fait sans loi, le tout-à-fait inique. Celohim est le nombre donné dans la Genèse à Adam devenu coupable. Voici la raison de ces nombres. D’après la tradition, 6 nombre des jours de la création, travail divin, est aussi le nombre des jours de la semaine, travail humain ; 6 X 6 = 36, nombre du mot séparation (distinction de la lumière d’avec les ténèbres). Ce mot BDL = 36. Il est la racine du  nom de la pierre précieuse  et même de l’arbre heureux du paradis terrestre Bdellium : cet arbre est arrosé par les 4 fleuves de la partie orientale de l’Eden, ou 36 X 4 = 144, la proposition primitive, orientale, la révélation première. Si l’on multiplie 36 ou l’arbre, ou la pierre précieuse, par 6, c’est-à-dire par un nouveau travail humain, en opposition à la bénédiction de la providence indiquée par le nombre des 4 fleuves, on a 216, ou le cube de 6, nombre du lion Arie, qui signifie la possession personnelle, spirituellement l’amour de sa propre excellence. C’est là le lion qui rôde autour de la cité sainte ; mais Dieu défend la famille primitive contre les attaques de ce lion, car, si l’on divise 144,000 par 216, on arrive à la période 666 au quotient, avec 144 pour reste au dividende, de telle sorte qu’en ajoutant un zéro à chaque division on aurait d’un côté un reste continu 144, la doctrine ancienne, et de l’autre un quotient composé d’une période indéfini de 6, nombre du travail. On voit que 144,000 et 666 sont les deux hiéroglyphes numériques les plus naturels de l’idée de révélation et de l’idée dinvestigation philosophique affranchie de toute règle. De là les noms de  doctrine sainte, de famille sainte d’un côté, et ceux de panthéisme, d’iniquité consommée de l’autre côté. » ( XVI )

       La  séparation des esprits respectifs est ici clairement exposée, bien que par une méthode qui, sans préparation préliminaire, peut nous  sembler quelque peu abstruse. Citant Jose Clicthone, qui adresse ses lignes à Mgr Germain Ganay, évêque de Cahors et originaire du diocèse d’Autun, Mgr Devoucoux nous y introduit :

     «  Les plus illustres organes de la philosophie s’accordent pour établir qu’il y a dans les nombres une vertu cachée dont l’efficacité est admirable, soit pour le bien, soit pour le mal. Tel est aussi le sentiment des docteurs catholiques. Il suffit de citer entre les autres, Saint-Jérôme, Saint-Augustin, Origène, Saint-Ambroise, Saint-Grégoire de Naziance, Saint-Athanase, Saint-Basile, Saint-Hilaire, Raban Maur et Bède. Saint-Hilaire affirme, dans son commentaire sur les Psaumes, que les Septante ont disposé le Psautier d’après le rapport efficace des nombres et des idées. Les  pythagoriciens avouaient pronostiquer beaucoup de choses par les nombres des noms, et s’il n’y avait en cela de grands mystères, saint-Jean n’aurait pas dit dans l’Apocalypse : que celui qui est intelligent  compte le nombre du nom de la Bête, c’est un nombre d’homme. Cette manière de compter est en grand honneur chez les Hébreux et les kabbalistes. Il faut avant tout savoir que les nombres simples indiquent les choses divines, les dizaines les choses célestes, les centaines les choses terrestres, le mille les choses du siècle à venir. » (XV-XVI)

       En amont, Jose Clicthone avait précisé, à propos de la science des nombres de Pythagore :

         « […] les nombres pairs sont appelés par lui les nombres de la justice, à cause de la division égale de leurs parties jusqu’à l’unité. Or, c’est dans l’égalité que se trouvent la raison et le complément de toute justice. Il a signalé la décade comme la limite, la borne la somme de tous les nombres. (…) Il a dit que les nombres impairs sont  analogues aux formes des choses naturelles et les nombres pairs à la matière, d’où il a conclu que les nombres pairs conduisent à l’intelligence des substances sensibles et les nombres impairs à l’intelligence des choses spirituelles. » (XIV)

 

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     Nous avons vu que c’est par l’intermédiaire de Paul le Cour que les travaux de Mgr Devoucoux acquirent une certaine notoriété. On peut déplorer que beaucoup de ses écrits soient encore inédits, par indifférence ou négligence des chercheurs catholiques en ce domaine exception faite d’une infime minorité, dont le « Hiéron du Val d’Or où Paul le Cour eut connaissance de ses études, vraisemblablement par le truchement de Mademoiselle Lépine. On s’afflige du silence dans lequel tombent tant de contributions qui auraient rendu un réel service à l’Église en ces temps de confusion  spirituelle et de miasmes psychiques déversées  sur la place publique. Mais comment nous en étonner, nous qui sortons d’une génération où les Pères de l’Église ont été mis au rebut ?

     On peut arguer de la complexité de l’enseignement, de son abord difficile, voire inaccessible  pour la plupart. C’est méconnaître les ressources de l’Église qui a su mettre les plus hauts Mystères à la portée des « petits enfants », non en les édulcorant, mais en les exposant  dans toute leur exigence et leur simplicité.

     Si la tâche est simple, elle n’en est pas facile :                                           

     Mgr Devoucoux « ayant cru reconnaître un système général dans l’ensemble des monuments qu’il étudiait, s’est livré à un pénible travail pour tenter de retrouver quelles idées sociales ou religieuses se trouvaient inscrites dans les mesures des édifices antiques de la cité. Autant qu’il l’a pu, il a interrogé toutes les traditions, comparé tous les symboles. Dix ans de travail opiniâtre auraient à peine suffi pour remplir une pareille tâche : il a fallu néanmoins livrer ces notes à l’impression, souvent avant d’avoir pu les relire. » (X)

     D’où une certaine insatisfaction de sa part dans l’élaboration d’une œuvre colossale qu’il sait bien ne pouvoir mener seul à terme. D’autant plus qu’il a bien conscience que « ce genre de considérations surprendra sans doute plus d’un lecteur. »

      D’entrée, il pose  nettement la distinction entre le dogme et l’archéologie dans une Histoire  qui, bien que commune, ne doit pas être confondue :

     « L’histoire du dogme chrétien  forme une science spéciale, qu’il ne faut point confondre avec l’histoire archéologique des monuments religieux élevés pour ou contre les  vérités dont le christianisme est dépositaire. » (XII)

     Le caractère concret de l’Incarnation dans l’Histoire  est réaffirmé dans toute sa dimension de dépassement  des  sociétés mystériques :

     « La  Révélation chrétienne est un fait positif fondé sur un témoignage historique revêtu de toutes les preuves d’authenticité. Ce fait est le résultat d’une providence surhumaine et surnaturelle qui, progressant d’âge en âge, depuis Adam jusqu’à Moïse par les patriarches, et depuis la Loi du Sinaï jusqu’à Jésus-Christ par les chefs de la synagogue et par les prophètes, se lie à des actes publics ou privés, fruits d’un dévouement religieux et social dont la source  véritable est dans une haute participation de la grâce divine. La raison de cette grâce se trouve dans l’incarnation du Verbe fait chair, dans sa vie, dans sa  passion et dans les  promesses qu’il a faites à ses disciples et à son Église. Jésus-Christ résume en lui, à un degré infini, toutes les vertus des hommes saints qui l’ont précédé et toutes celles des hommes apostoliques qui l’ont suivi et le suivront encore. L ‘Homme-Dieu est la fin de toutes les prophéties, le modèle efficace de toutes les bonnes actions, le gage de toutes les louables espérances. Seul, il a pu détruire les obstacles qui s’opposaient à la vérité et au bonheur. »

      Mgr Devoucoux enchaîne sur le renversement opéré par la Rédemption dans la réception de la Vérité et l’efficience caractéristique des sacrements :

     « Avant Lui, les rites religieux n’étaient que des symboles ou des figures ;  Depuis Lui, les rites essentiels nommés sacrements, fécondés par l'action directe de l’Esprit-Saint, participent de la puissance révélée dans l’Incarnation. Ils opèrent ce qu’ils signifient. Ils sont des réalités et non des figures. »

     Et, distinction essentielle entre le catéchumène et le néophyte, le chrétien et l’initié :

     « Le chrétien se sert toujours d’images et de cérémonies parce qu’il est homme et conséquemment corps et âme ; mais il n’admet plus de mythes. Le développement de l’histoire de l’Église rend les prophéties plus claires et mieux comprises ; Il y a progrès dans les faits résultant des dogmes, mais les dogmes eux-mêmes sont invariables. »

      Ce qui n’empêche nullement Mgr Devoucoux de comprendre l’aspiration insatiable de l’homme à  sonder toujours plus profond les mystères de la  Sagesse :

     « Heureux celui qui, fidèle à ces principes, n’a jamais cherché la paix et le bonheur hors de là. Mais, paix à l’homme porté par la nature de ses goûts et de ses études à rechercher la raison philosophique et historique des œuvres de l’art. »

      Ce qui exige toutefois une méthode éprouvée et une solide intuition afin de garder une ligne de conduite constante dans sa recherche :

     « Témoin d’un parallélisme constant entre les formes conservatrices de l’idée chrétienne et les formes destinées à en gêner le développement, l’archéologue s’efforce de retrouver la formule primitive et d’en suivre la marche à travers les siècles. Il interroge la Bible, il interroge les poètes, il interroge les légendes dionysiaques aussi bien que les légendes rabbiniques et chrétiennes. Son but est de classer sur deux lignes parallèles les faits qu’il découvre. » (XIII)

     D’où l’on voit que donner à l’ésotérisme la place du christianisme, c’est faire de l’Histoire à l’envers. Si l’on reste attentif à la lente gestation spirituelle de l’Humanité, il ne faut pas brouiller les cartes, mais, comme Mgr Devoucoux nous l’indique, les classer, les aligner dans l’ordre.

     C’est proposer un véritable « itinéraire de l’âme vers Dieu ». Ce que fit S. Bonaventure  en son siècle : « Le Christ est le chemin et la porte, l’échelle et le véhicule, il est le propitiatoire posé sur l’Arche de Dieu et le Mystère caché depuis le commencement. »

     Mystère que l’ésotérisme prétend garder sous clefs. Mission d’ailleurs impossible puisqu’étant la Porte, le Christ est aussi la Clef sur la Porte. Il a toutefois confié ses Clefs à S. Pierre (qui les garde  bien en mains, précieusement pressées  sur son cœur), non pas afin de verrouiller quelque entrée que ce soit,  mais par le pouvoir des Liens, pouvoir de lier et délier, que seule L’Église détient afin de libérer la nature humaine  de tout ce qui l’entrave dans sa progression vers Dieu.

     En  scrutant le plan d’Autun, Mgr Devoucoux  approfondit cette question avec la pénétration d’esprit, l’érudition et la finesse qui le caractérisent :

     « Dans le plan d’Autun, le temple de Cybèle était placé  entre la seconde numération en remontant et la huitième en descendant, c’est-à-dire entre la seconde partie de la couronne et la fondation. Aussi était-elle représentée la tête ceinte d’une couronne murale et conduite sur un char, symbole de la cité. Son vêtement imitait l’émail des prairies, parce qu’on la confondait avec la nature dont elle était la prise de possession. À la fois fille du ciel et de la terre, elle unissait la science  astronomique et géométrique sous un rite religieux. Son char était conduit par deux lions dont l’un était le vieux ARIE, ou la prise de possession, le droit du premier occupant, et l’autre le jeune lion BHcVR, le premier-né ou l’élu, représenté avec une hache et un vase, parce qu’il n’avait été admis qu’après de dures épreuves à l’intelligence du mystère. Il avait fallu que son œil pénétrant, comme la hache, eût ouvert l’arbre de la vie, et qu’il eût pris sa place parmi les trois Elohims ou les trois fabricateurs du monde (Cf. Kabb. Dénud.,t.I, p.473). Le christianisme changea ses initiations dont le résultat avait été de rendre un culte divin et par conséquent impie à la nature, à la patrie, au foyer domestique, à toutes les passions. La couronne murale de Cybèle fut remplacée par les enseignements de la pénitente Magdelaine, dont le nom signifie une  tour. Les clefs de Cybèle, servant à ouvrir les portes de la terre, furent oubliées en face des clefs de Saint-Pierre qui ouvre les portes spirituelles des cieux, et au lieu du dendrophore, de l’homme des bois montrant le mouton Atys, ce type des cruelles obscénités du paganisme, on vit Saint-Jean, le dernier des prophètes, le modèle des pénitents, des hommes à la fois courageux et sages, montrant du doigt l’agneau sans tâche qui efface les péchés du monde, conseillant aux pauvres la patience, disant aux riches que tout n’est pas permis, et proposant le nivellement du cœur par la vertu comme le meilleur moyen de rétablir sur la  terre, avec la charité qui fait aimer Dieu par-dessus toute chose, la charité qui unit les hommes entre eux et tempère l’inconvénient nécessaire des distinctions sociales.

       Le secours  que la foi chrétienne peut tirer des observations guématriques dans l’étude des monuments ne fut pas ignoré de la famille sainte qui remplaça l’impure famille de Cybèle. Le moine Gondohinus copia, en 754, pour l’abbesse  de Saint-Jean nommée Fausta, un évangéliaire accompagné de petits commentaires. Parmi ces notes, il en  est une qui dit nettement que la hache placée à la racine de l’arbre est la hache dite par les Hébreux GRZN, et qui servira un jour à faire retrouver les enfants d’Abraham. (…) Il est dit de plus que cette hache n’est pas différente du Verbe de Dieu.(…)

      Le même manuscrit dit aussi que les  chameaux qui accompagnaient les  rois Mages à la crêche sont les camilles, c’est-à-dire les serviteurs des rois. L’Agneau divin offre en effet une place dans son  royaume à tous les hommes. Il ne veut point de doctrine cachée, car il a dit : Ce que vous avez appris par la tradition orale, publiez-le par-dessus les toits.  (175-176)

     Car la mission de l’Église n’est pas de décourager l’impétrant indigne ou le néophyte vacillant  nommé «pécheur » dans la tradition de l’Église mais d’inviter les infirmes de toutes sortes à entrer sans peur, mais avec humilité, dans le sanctuaire de la Sagesse et de goûter à volonté ses fruits. Sachant que l’invitation divine est toujours suivie d’une visitation, ce que ne garantit pas  la voie ésotérique.

     Et comme il n’y a aucun secret dans la Voie catholique, S. Bonaventure nous en ouvre l’accès  avec complaisance :

      « En cette traversée, si l’on veut être parfait, il importe de laisser là toute spéculation intellectuelle (Aïe… l’ésotériste nous suivra -t-il ?…). Toute la pointe du désir doit être transportée et transformée en Dieu. Voilà le secret des secrets que personne ne connaît sauf celui qui le reçoit, (jusque-là l’ésotériste est d’accord avec le mystique) que nul ne reçoit sauf celui qui le désire  (on note là le début d’une divergence, car combien sont déboutés dès le seuil du temple) et que nul ne désire sinon celui qui, au plus profond, est enflammée  par l’Esprit-Saint que le Christ a envoyé sur la terre ( et voilà le lieu de la séparation radicale car, ici, c’est toujours Dieu qui a l’initiative, alors que dans la voie ésotérique, c’est toujours l’homme). C’est pourquoi l’Apôtre dit que cette mystérieuse Sagesse est envoyée par l’Esprit-Saint. »

      Et l’ésotériste de s’indigner : « Voilà que le Don suprême peut être octroyé au dernier des imbéciles ! » Le dernier des imbéciles, peut-être, mais il lui faudra une sacrée humilité et une bonne dose de charité, ce que, à y bien regarder, le « dernier des imbéciles » n’a pas. Ce qui tendrait  à prouver que la profanation des Mystères, tant redoutée par une certaine élite auto-désignée, n’est pas le fait de Qui « on » l’attendrait.

     L’élitisme ne conduit pas à l’élection. Les critères retenus  autrefois ne sont plus valides. Ce que  proclame le « Tantum ergo » à chaque exposition du Saint-Sacrement. L’homme doit prendre acte du changement de modalité de la Présence divine qui lui permet d’entrer dans l’intelligence des antiques initiations, protégées jusqu’alors par la tradition ésotérique. L’ésotérisme documentum antiquum  s’efface novo cedat ritui  devant la  Proximité Sacrée instaurée par la Nouvelle Alliance.

(à suivre)

 

[1] Les chiffres arabes entre-parenthèses renvoient à l'édition de l'ouvrage d'Edme Thomas, Histoire de l'antique cité d'Autun, Archè-Edidit, 1992.

[2] Les chiffres romains entre-parenthèses renvoient à la présentation et à l'introduction de l'ouvrage cité.

[3] À ce propos, on lira sur ce site la recension d'Alain Santacreu sur la thèse de Jérôme Rousse-Lacordaire, Ésotérisme et christianisme.

Commentaires

Un eccellente condensato di pensiero o scienza tradizionale chiave ermeneutica per eccellenza per la comprensione dell'antico e di tutta la sua arte. Grazie dal più profondo del cuore.

Écrit par : maurizio militello | vendredi, 14 mars 2014

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