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vendredi, 25 janvier 2013

Jeanne d'Arc et Thérèse de Lisieux

par Jean-Marie Mathieu

 

Arm. ST.jpg

Source de l'illustration : Ms A 86 r (Archives du Carmel de Lisieux)

Ce texte est la version revue et augmentée d'un article, intitulé "En Nom Dieu !", paru dans la revue Le Cep [N°61], octobre 2012, pp. 71-84.

 

Deux saintes contre-fascées

 

     Plusieurs beaux traits communs rapprochent Jehanne d'Arc (1412-1431) et Thérèse de Lisieux (1873-1897). Retenons-en deux pour l'instant : le Nom divin et la fleur de Lys. La Pucelle aimait souvent invoquer le Nom de Messire Dieu, ses contemporains en témoignent. C'est ainsi que, lors de sa comparution devant la Commission de Poitiers en mars 1429, à l'un des examinateurs, Guillaume Aymeri, lui objectant que Dieu pourrait très bien faire, sans armée, que les Anglais repartissent chez eux, Jehanne lança cette réponse frappée telle une médaille : « En Nom Dieu ! les hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire ! » Quant aux lys, il est de notoriété que sa bannière blanche, mise à l'honneur au cours du sacre royal à Reims, en était parsemée comme fleurs en prairie au mois de mai.

     On surprendrait nombre de catholiques si on leur disait que Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face se dessina des armoiries [1] qu’elle réalisa de sa main. Et tant qu'à faire – son cœur  amoureux n'étant point tiède –, pourquoi ne pas y réunir deux blasons, celui de Jésus à gauche et le sien propre à droite ! Dans ce dernier, on remarque la fleur de lys épanouie par laquelle la vierge pure du carmel s'est symbolisée elle-même. "Ce sont mes titres de nobesse", dit-elle.

     En 1885, alors que Thérèse Martin, âgée de douze ans, croît en taille et en sagesse dans la maison familiale, le poète Stéphane Mallarmé, qui a perdu la foi catholique de son baptême pour sombrer dans l'immanentisme hégélien, publie à Paris son chef-d'œuvre hermétique Prose pour des Esseintes. La dixième strophe noue paradoxalement ensemble la résignation à l'athéisme et le nostalgique regret de l'Innommé, du Principe, Hyperbole :

                       « Oh ! sache l'Esprit de litige,

                       À cette heure où nous nous taisons,

                       Que de lis multiples la tige

                       Grandissait trop pour nos raisons [2]. »

      À droite, tout en haut de son blason, Thérèse peignit un triangle isocèle doré dans lequel elle esquissa l'inscription des lettres hébraïques du Nom propre de Dieu, YHWH, qu'elle avait dû remarquer au carmel. « Il n'y a aujourd'hui que quelques initiés, hormis les sœurs de Lisieux, qui savent que le fronton du chœur des carmélites, donnant à l'époque sur la Ruelle des Prés, porte un triangle divin en gloire, frappé des lettres du tétragramme [3]. »

      Il n'est certes pas anodin que « la plus grande sainte des temps modernes » (Pie XI dixit) ait voulu mettre à l'honneur ce Nom trois fois saint. Il doit bien y avoir là quelque mystère à scruter.

     Pour bien comprendre de quoi il s'agit, il est bon d'avoir sous les yeux la Révélation du Nom divin à Moïse, en Exode, chapitre 3, versets 14 & 15, telle qu'elle se trouve dans le Texte massorétique (= TM) en hébreu, et telle que la donnent les différentes traductions, celles  des Septante (= Lxx) en grec et de la Vulgate (= Vg) en latin :

      v. 14 : « Et Élohim dit à Moïse : "אהיה אשר אהיה  [TM : éyéh ashèr éyéh, "Je suis qui Je suis" (ou "Je serai que Je serai") ; Lxx :  ἐγώ εἰμι ὁ ὤν, égô eïmi ho ôn, "Je suis celui qui est" ; Vg : Ego sum qui sum, "Je suis celui qui suis"]. »

      Et il dit : « Tu diras aux fils d'Israël : אהיה  [TM : éyéh, "Je suis" ; Lxx : ὁ ὤν, ho ôn, "Celui qui est" ; Vg :   "Qui est", "Celui qui est"] m'a envoyé vers vous.’’ »

     v. 15 : « Et Élohim dit encore à Moïse : ‘‘Ainsi parleras-tu aux fils d'Israël : יהוה [TM :  YHWH, "Il est" ; Lxx :  Κύριος  Kyrios, "Seigneur" ; Vg : Dominus, "Seigneur"], Élohim de vos pères, Élohim d'Abraham, Élohim d'Isaac et Élohim de Jacob, m'envoie vers vous.’’ Tel est mon Nom à jamais, tel est mon mémorial de génération en génération. »

     Nul besoin d'être grand clerc pour relever aussitôt trois détails :

* Les Septante rendent l'expression "Je suis qui Je suis" par "Je suis celui qui est", et c'est ce prédicat grec ho ôn, "Celui qui est", qui sera repris dans la phrase suivante : "Celui qui est" – troisième Personne du singulier  – traduisant le "Je suis" hébreu אהיה .

* La Vulgate, avec Ego sum qui sum, a bien gardé mention de la première Personne du singulier dans la première partie du verset 14. Mais elle suit les Septante dans la seconde partie : "Qui est" ["Celui qui est"] [4].

* Verset 15, on constate queיהוה, le Nom YHWH signifiant "Il est", ce Nom divin donné à jamais pour être un mémorial, est rendu par "Seigneur", dans les Septante – en grec Kyrios – et dans la Vulgate – en latin Dominus. Ce sont ces deux  mots, voilant le riche sens du Tétragramme, qui seront employés couramment par l'Église depuis les origines, jusqu'au XIIIe  siècle où apparut la traduction "Jéhovah" dans un livre intitulé Le Poignard de la foi. Puis, au XIXe  siècle, prévalut la prononciation "Yahvé" qu'il est hors de propos d'analyser ici.

     Alors, comment faut-il écrire et prononcer le Nom divin : "Yahvé" ou "Jéhovah", ou encore autrement ? Sur cette question importante, Rome est intervenu d'une manière prophétique – on le comprendra un jour – en cinq étapes : 1988, 1992, 2001, juin 2008 et enfin octobre 2008, cinq étapes qu'il convient de regarder de près.

     En 1988, parut une Note très intéressante, mais trop peu connue, de l'Amitié judéo-chrétienne de Rome intitulée : « Comment prononcer le nom divin : YHWH » [5]. Il y était écrit ceci qui sonne comme un avertissement :

      « Nous prions les maisons d'édition, ainsi que les rédacteurs de journaux et de revues, de bien vouloir remplacer le mot « YAHVEH » (blessant pour les juifs qui considèrent que le nom de Dieu ne peut être prononcé) par le tétragramme YHWH.

     Quand on doit mentionner le nom de Dieu, il est conseillé de substituer au tétragramme le mot « Seigneur », comme l'ont fait déjà la traduction grecque de la Septante et la traduction latine de la Vulgate de saint Jérôme, et cela se fait dans notre traduction actuellement à jour de la Bible.

     YHWH (yod,hé,waw,hé) sont des consonnes par lesquelles est indiqué, dans le texte  hébreu de la Bible,  le nom de Dieu [  יהוה]

      La longue tradition du peuple juif rapporte que le Nom divin, indiqué ainsi, était prononcé par le grand prêtre seulement le jour de Kippour (ou jour des Expiations), dans le Saint des saints du Temple de Jérusalem.

     Le fait que la Septante, dont les parties les plus anciennes peuvent remonter au IIIe siècle avant Jésus-Christ, traduise le tétragramme par le mot grec de KYRIOS  [ Κυρίος ], montre qu' à cette époque déjà le nom de Dieu, quand il apparaissait dans le texte biblique, était prononcé « Adonaï » [אדני], mot hébreu qui signifie « Seigneur ». Un tel usage s'est maintenu sans interruption, comme le démontrent aussi la traduction latine de saint Jérôme – qui rend le tétragramme par le mot « Dominus » – et la lecture juive traditionnelle jusqu'à nos jours. »

     Suivaient les noms des dix-sept signataires ; parmi lesquels, on repère Roger Le Déaut (1923-2000), père spiritain appartenant à cette Congrégation missionnaire qui compta en ses rangs un autre exégète illustre, le père Pierre Buis (1929-2005) que de nombreux Allexois – j’en fus – ont eu la joie d’avoir comme professeur. Le Catéchisme de l'Église catholique, publié chez Mame/Plon en 1992,  se plia à la recommandation de cette Note en transcrivant le « nom mystérieux » par YHWH et en le traduisant par « Seigneur ». Mais il aura la maladresse d'embrouiller le sujet en donnant quatre paragraphes pas très clairs. Les voici, avec mes remarques personnelles entre crochets [R:]  :

     § 205 : « Je Suis Celui qui Suis ». « Moïse dit à Dieu : " Voici, je vais trouver les israélites et je leur dis : "Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous." Mais s'ils me disent : "Quel est son nom ?", que leur dirai-je ? Dieu dit à Moïse : " Je Suis Celui qui Suis." Et il dit : " Voici ce que tu diras aux israélites : "Je suis" m'a envoyé vers vous. (...) C'est mon nom pour toujours, c'est ainsi que l'on m'invoquera de génération en génération » (Ex 3, 13-15).

[R : Il est vraiment malencontreux que le passage biblique mis entre parenthèses ici, c’est-à-dire la première partie du verset 15 – escamotée pour quelle raison ? –, soit précisément celui qui contient le « nom pour toujours »  יהוה  YHWH, "Il est", et non pas  אהיה "Je suis". Là-dessus, le Compendium du catéchisme de l'Église catholique, publié à Rome, à la Libreria Editrice Vaticana, le 28 juin 2005, n’est guère plus réjouissant puisqu’on peut y lire § 38 : « À Moïse, Dieu s'est révélé comme le Dieu vivant (...)  (Ex 3, 6). Il lui a révélé son nom mystérieux : "Je suis Celui qui Est" (YHWH). » On en sait assez désormais pour voir ce qui cloche ici. Et nulle mention d'Ex 3, 14-15, pas plus qu'au concile Vatican II.]   

     § 206 : « En révélant son nom mystérieux de YHWH, "Je Suis Celui qui Est" ou "Je Suis Celui qui Suis" ou aussi "Je Suis qui Je Suis", [...] »  

[R : en oscillant entre les Lxx et Vulgate, le CEC oublie de préciser que YHWH signifie "Il est".]

     § 446 : « Dans la traduction grecque des livres de l'Ancien Testament, le nom ineffable sous lequel Dieu s'est révélé à Moïse (note 1 : cf. Ex 3, 14 ), YHWH, [...] »

[R : c'est en Exode 3, verset 15, non verset 14, qu'est révélé le Nom  ineffable YHWH ]

     § 209 : « Par respect pour sa sainteté, le peuple d'Israël ne prononce pas le nom de Dieu ; dans la lecture de l'Écriture Sainte le nom révélé est remplacé par le titre divin « Seigneur » (Adonaï, en grec Kyrios). C'est sous ce titre que sera acclamé la Divinité de Jésus : " Jésus est Seigneur". » 

[R : cette dernière phrase est capitale ; à retenir] 

     Le 25 mars 2001, la Congrégation pour le culte divin et la disciple des sacrements publie à Rome l'Instruction Liturgiam authenticam sur l'utilisation des langues vernaculaires dans la publication des livres de la Liturgie romaine, signée par le cardinal Medina Estévez. On peut y lire : « Conformément à une tradition immémoriale, (...), le nom du Dieu Tout-Puissant, exprimé par le tétragramme hébreu (YHWH) [ יהוה ] et traduit en latin par Dominus, doit être rendu dans chaque langue vernaculaire par un mot de sens équivalent. » (II, 2 § 41 c.)  Ce qui revient à traduire par « Seigneur » en français. 

     Sept ans plus tard, le 29 juin 2008 exactement, la Congrégation romaine pour le culte divin adresse une directive par lettre (publiée dans la revue Notitiæ de la Congrégation), signée du cardinal Arinze, préfet, et de Mgr Ranjith, secrétaire de ce même dicastère, rappelant aux conférences épiscopales du monde entier que l'on ne doit plus dire « Yahvéh » ; lettre présentée explicitement comme une directive du Saint-Père lui-même.

     Et comme si tout cela ne suffisait pas, voici que le 24 octobre 2008, à l'occasion du Synode sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l'Église, lors de la XIIe Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques tenue à Rome du 5 au 26 octobre, sous la conduite du pape Benoît XVI, paraissait une Lettre de la Congrégation romaine pour la liturgie rappelant qu' « Il ne faut plus dire "Yavhé" : le Synode adopte cette disposition.  Par respect pour le Nom de Dieu, pour la Tradition de l'Église, pour le Peuple juif et pour des raisons philologiques, il ne faut plus prononcer le nom de Dieu en disant "Yahvé" . Le Synode des évêques sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l'Église a mis en pratique cette nouvelle disposition de la Congrégation romaine pour le culte divin qui demande, " par directive du Saint Père", qu'on n'emploie plus la transcription des quatre consonnes hébraïques – " le Tétragramme sacré " –   vocalisées en "Yavhé" ou "Yahweh", dans les traductions, "les célébrations liturgiques, dans les chants et dans les prières" de l'Église catholique. »

      Ce fut Mgr Gianfranco Ravasi, bibliste et hébraïsant renommé, président du Conseil pontifical de la culture et président de la Commission du Message du Synode des évêques (il en fut le rédacteur très remarqué), qui voulut bien donner quelques explications à la presse rapportées par la journaliste Anita S. Bourdin[6]. Je les donne ci-dessous avec, pour plus de clarté, mes remarques [R : ] :

     « Les quatre consonnes IHWH sont imprononçables parce qu'on ignore comment ce nom était vocalisé. 

[R : parler de « consonnes », à propos des quatre lettres YHWH, est curieux, quand on sait que Flavius Josèphe, mieux placé que nous, parlait, lui, de φωνήεντα phônèenta, « voyelles » en son De Bello judaïco, I, 5 ; par opposition à ce que Platon appelait les αφωνα áphôna, « sons muets, consonnes » dans le Cratyle, 393 b.]                           

     Ou plutôt, dans la Tradition de l'Ancien Testament, le nom de Dieu est imprononçable. Seul le grand prêtre pouvait le prononcer, une fois l'an, lorsqu'il pénétrait dans le Saint des saints au Temple de Jérusalem. 

[R : si le grand prêtre le « prononçait », c'est que ce Nom était prononçable... Il y a d'ailleurs des noms hébreux dits théophores, ou tétragrammophores, c'est-à-dire qui portent le Nom YHWH, tel celui de "Jean"; j'y reviendrai plus loin]

     La vocalisation a ainsi été gardée secrète et perdue. 

[R : en Lc 11, 52, le Christ accuse les légistes d'avoir, non pas « perdu », mais « enlevé, supprimé, détruit – verbe grec αιρω, aírô la clef de la gnose ; il y avait donc une vocalisation comprise dans la Grande Synagogue.]

     Certains suggèrent même qu'il n'y a jamais eu de vocalisation,

[R : dans ce cas, n'en parlons plus ! On aurait bien aimé savoir qui sont ces « certains »…]

     personne ne pouvant prétendre mettre la main sur Dieu en prononçant son Nom. 

[R : Mgr Ravasi oublie un détail : les magiciens, au fil des siècles, ont toujours essayé de "mettre la main sur Dieu" en utilisant le Nom écrit... Le sachant, les rabbins transcrivent «  ייי » pour   יהוה ]

     L'Ecclésiastique, par exemple, dit du grand prêtre Simon : « Alors il descendait  et élevait les mains vers toute l'assemblée du peuple d'Israël, pour donner à haute voix la bénédiction du Seigneur et avoir l'honneur de prononcer son Nom. » ( Si 50, 20). » 

[R :  donc, finalement, le Nom est bien prononçable]

     Mgr Ravasi conclut son intervention en rappelant le Document de la Congrégation romaine du 29 juin 2008, qu'avait précédé  l'Instruction Liturgiam authenticam de 2001.

     Bien évidemment, il faudra du temps pour que disparaisse la pratique qui s'est répandue depuis le XIXe siècle d'écrire et de prononcer le Nom propre de Dieu, de le vocaliser dans la lecture des textes bibliques des lectionnaires liturgiques, mais aussi dans les hymnes et les prières : « Yahwe », « Jahveh ». C’est ainsi que, lors de son magnifique enseignement à Lourdes, le 16 juillet 2010, sur le thème « Avec Bernadette, apprendre à dire "Amen" », Mgr Marc Aillet, citant Dt 6, 4 & 5, énonça malheureusement : « Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé ! Tu aimeras Yahvé de tout ton cœur... »[7] Plus récemment, le cardinal Vingt-Trois, au cours de son homélie de la messe du soir à Notre-Dame de Paris, le 24 juin, a parlé des « pauvres de Yahvé », alors qu'il venait d'expliquer très justement que le nom de « Jean » signifie en hébreu : le  « Seigneur fait grâce ». Précisons  : יהוחנן Yehohanan,  « YHWH fait grâce ».

     Oui, cette insistance de l'Église à demander d'écrire le Nom « YHWH » et de le prononcer « Seigneur », me semble prophétique.

     On se demande parfois si les exégètes ont entendu parler de Paul Drach. Ce rabbin français du XIXe siècle, qui se convertit au catholicisme, publia un ouvrage majeur en deux volumes, intitulé De l'harmonie entre l'Église et la Synagogue, ou Perpétuité et catholicité de la religion chrétienne [8], afin de faire connaître à la chrétienté les richesses de la grande Tradition hébraïque, appelée Qabalah. Parmi les centaines de pages écrites par cet érudit bibliothécaire du Collège de la Propagation de la Foi à Rome – encouragé successivement par trois Papes : Léon XII, Pie VIII puis Grégoire XVI, et soutenu par l'éminent théologien Jean Perrone de la compagnie de Jésus –, il y a largement matière à « enrichir notre interprétation des Saintes Écritures avec les ressources fécondes de la tradition exégétique juive », dans laquelle notre ex-rabbin prit grand soin de séparer le bon grain de l'ivraie. Encore faut-il prendre la peine de se référer à  son œuvre.

     Sur la question du Nom divin, que certains prétendent « imprononçable » (qu'ils confondent avec « ineffable »), Drach peut en effet nous éclairer. Page 334 et suivante de son 1er tome, l'ex-rabbin donne les onze « qualifications » du Nom divin employées dans la Synagogue : le nom de la substance ; de l'être ; le grand nom ; sublime ; vénéré et terrible ; réservé ou incommunicable ; mystérieux ; distingué ; ineffable ; tétragrammatique ; le nom par excellence. Puis page 340 et suivante, il s'explique sur le sens de l'expression « nom  ineffable » : « ineffable ne veut pas dire qu'on ne pouvait pas prononcer ce nom. On le prononçait bien dans le temple de Jérusalem (...). Ineffable signifie donc inexplicable, inénarrable, parce que ce nom terrible renferme les mystères sublimes de la nature divine, que nous ne connaîtrons que lorsque sera contenté par la vision intime de Dieu ce désir indéfinissable que saint Augustin appelle la soif de l'âme, désir qu'aucun bonheur de la terre ne saurait apaiser. »

     Sainte Jeanne d'Arc et sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face sont les deux Patronnes secondaires de notre patrie, la France. Encore un trait commun, plus important que certains le croient. Dans l'ouvrage qu'il vient de publier, Laurent Rebeillard relève que l'idée de photographier le Linceul de Turin fut suggérée par la petite Thérèse au père salésien français don Noël Noguier de Malijay, alors professeur de physique-chimie à Valsalice. Ce dernier, n'ayant pas obtenu l'autorisation nécessaire, incita alors l'avocat italien Secundo Pia à réaliser ce projet, lequel, mené à bien le 29 mai 1898, « révéla » au monde étonné l'adorable Visage du Verbe fait chair[9]. On se souvient que la carmélite normande  dessina dans ses armoiries (en haut à droite du blason de Jésus) la Sainte Face due au voile Véronique, dont le « saint homme de Tours », Monsieur Dupont, avait propagé la dévotion en France.

     Le philosophe Jacques Maritain, à la fin de ses jours, pensait que Jeanne d'Arc, la patronne du laïcat chrétien, « est par excellence la sainte des derniers combats de l'Église ; et que c'est par de petits troupeaux fidèles à Dieu premier servi que ces combats [en Nom Dieu !] seront menés ; et que des suprêmes tourments du monde, au milieu desquels elle-même se trouvera assaillie de toutes parts, l'Église sortira rayonnante et martyrisée. Ce sera l'heure de Jeanne [10] ».

      Ce n’est certes pas sans un secret dessein que le Ciel voulut choisir une petite Française appelée Jeanne, Jeannette de son diminutif affectueux, pour sauver le Royaume des Lys. Et s’il est vrai que le beau prénom « Jean », qui renvoie tout à la fois à deux saints immenses : le Précurseur (fêté le 24 juin après le solstice d’été) et l’Apôtre de Jésus (fêté le 27 décembre après le solstice d’hiver), fut porté par une foultitude de baptisés dans nos villes, nos villages, nos châtellenies, il paraît cependant merveilleux, étonnant, extraordinaire que tant de contemporains de la Pucelle se trouvent avoir été dénommés tels ; sans que cela, semble-t-il, ait attiré l’attention de quelque historien du Moyen Âge. 

      Mais oyez plutôt cette joyeuse, cette incroyable, cette délicieuse litanie : Jean d’Alençon, le « gentil duc » prince du sang ; Jean d’Arc, le petit frère de l’héroïne ; Jean d’Aulon, le fidèle écuyer ; Jean de Beauvilliers, le seigneur du Lude ; Jean Bréhal, favorable à la révision du procès ; Jean de Brosse, le vaillant maréchal de France ; Jean de Bueil, (comte marié à Jeanne de Montjean) surnommé « le fléau des Anglais » ; Jean Canard, le père abbé de Saint-Rémy qui apporta la Sainte Ampoule au sacre de Reims ; Jean Chabot, le seigneur de Verduran ; Jean Charlier de Gerson, le chancelier soutenant Jeanne ; Jean Chartier, l’historiographe officiel du roi Charles VII ; Jehan Criston (Crichton), le capitaine des archers écossais ; Jean Dupuy, l’accueillant bourgeois de Tours ; Jean Foucault, le chevalier de Saint-Germain-Beaupré ; Jean de Gamaches, le soldat franc mais sans rancœur ; Jean de Honnecourt, le chevalier de la première escorte ; Jean Jouvenel des Ursins, le loyal homme politique ; Jean Laiguisé, l’évêque de Troyes pair au sacre de Reims ; Jean Le Maître, le dominicain entraîné malgré lui au procès ; Jean de Linières, le grand queux en l’hôtel du roi ; Jean Malet de Graville, le grand maître des arbalétriers ; Jean Massieu, qui permit à la Pucelle de prier en prison ; Jean de Metz ou de Novellompont, le droiturier compagnon ; Jean de Montesclère, le fameux canonnier-couleuvrinier au siège d’Orléans ; Jean de Montauban, l’intrépide maréchal breton ; Jean de Naillac, le grand panetier du roi ; Jean d’Orléans dit « le Bâtard », le valeureux capitaine ; Jehan Oulchart (Wischart), le fidèle baron écossais ; Jean Pasquerel,  le pieux moine augustin aumônier ; Jean Poton de Xaintrailles, le preux chevalier ; Jean du Puy, le dominicain évêque de Cahors ;  Jean de Saint-Avit, le clairvoyant évêque d’Avranches ; Jehan de Saint-Michel (Carmichael), le rude évêque-soldat d’Orléans ; Jean de Sarrebrück, l’évêque de Châlons-en-Champagne pair au sacre de Reims ; Jehan Stewart (Stuart), le généreux connétable d’Écosse ; et j’ean oublie… Quels alleluias !

   En face, à peine trouve-t-on Jean Chuffart, le grossier universitaire anglo-bourguignon auteur du « Journal d’un bourgeois de Paris » ;  Jean de Luxembourg, celui qui livra Jeanne aux Anglais ; Jean de Villiers de l’Isle-Adam, le gouverneur de Paris rallié aux Bourguignons ; Jean de Wavrin, le chevalier-chroniqueur traitant de « folz » ceux qui suivaient la Pucelle ; et puis Jean d’Estivet, le chanoine haineux et traître juge – il en fallait un, hélas, bras droit de ce Mgr Cauchon portant ignominieusement le même prénom que le Chef des Apôtres. Il n’est pas jusques à ces deux capitaines anglais eux-mêmes qui ne furent obligés, par Messire Saint Michel, de ployer genoux devant notre héroïne nationale à l’extraordinaire bataille de Patay : John Talbot fait aux pattes, John Fastolf courant encore…[11]                     

     Insondables abîmes de sens pour ceux qui savent goûter la vérité de l’adage antique nomen est omen ! Avec Jean, avec Jeanne, c’est certain et sûr : « YHWH fait grâce ».

     Durant le temps de l'Avent, l'Église, à quelques jours de Noël, nous invite à chanter les sept antiennes Ô ! , appelées parfois les ‘’Grandes Ô ! ’’  La deuxième, celle du 18 décembre, est magnifique et riche de sens :

      «  O Adonaï ! (...), veni ad redimendum nos in brachio extento ! »

      «  Ô Adonaï ! Chef du peuple d'Israël, qui êtes apparu à Moïse dans le feu du Buisson ardent et lui avez donné vos Commandements sur le mont Sinaï, armez votre bras et venez nous sauver ! » 

      « Adonaï », ici, reprend la tradition juive pour exprimer le Tétragramme YHWH. Désormais, il conviendrait d’imprimer le Nom en hébreu :  יהוה  dans nos Bibles et dans tous les livres de liturgie ; tel qu’il se trouve gravé, notamment depuis le XVIIe siècle, au beau milieu de maints vitraux, sur la porte de tabernacles, en page de titre de volumineuses sommes théologiques, voire tout en haut du fronton d’une simple chapelle de carmélites. Ce serait un signe éloquent du « retour vers le Père ».

      «  Ô  יהוה  ! (…) armez votre bras et venez nous sauver ! »

 

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Notes :

 

 [1] Cf. BESSETTE Camille, ocd, « Petite histoire des armoiries de Thérèse de Lisieux », in revue Vie Thérésienne n° 197, janvier-mars 2010, pp. 5-80. Les armoiries en couleur de sainte Thérèse y sont reproduites p. 75.

[2] Je conseille à tous les professeurs de philosophie et de littérature française de lire La Vérité captive. De la philosophie (Paris, le Cerf, 2009) de Maxence CARON ; simplement génial, notamment le chapitre IV, sur « Mallarmé : le crime clairvoyant », dans lequel l'auteur propose un commentaire de la Prose pour des Esseintes comme vous n'en avez probablement jamais lu de tel

[3] BESSETTE, op. cit., p. 31, qui donne une photo du fronton (n° 41). Il y a, rien qu’à Paris, près d’une quinzaine d’édifices religieux arborant le Tétragramme hébreu inscrit dans un triangle en gloire : église Saint-Louis,  église Saint-Sulpice, Notre-Dame de Victoires, etc.

[4] La Nouvelle Vulgate (Rome, 1979) se rapproche du TM en traduisant le v. 14 b par Qui sum « Qui Je suis », et non plus Qui est [Celui qui est]. Le CEC n’a pas cru nécessaire de s’y référer.

[5] Cf. Esprit et Vie, n° 25, page 180 (partie en jaune), du 23 juin 1988.

[6] Cf. le site zenit.org.

[7] Cf. le site gloria.tv .

[8] À Paris, chez Paul Mellier, 1844, en deux volumes ; réimprimés en 1978. Mis en ligne depuis quelques années sur internet. L'auteur, page 319 du tome 1er, décline le sens complet de YHWH, vocalisé Yehova : « Il a été, Il est, Il sera. » On comprend mieux Ap 1, 4 & 8.   

[9] REBEILLARD Laurent, Histoire de la Sainte Face de Jésus-Christ ; cf. Le Cep, n° 60, juillet 2012, pp. 90- 91.

[10] MARITAIN Jacques, De l'Église du Christ. La personne de l'Église et son personnel, Paris, DDB, 1970, p. 390.

[11] Le 18 juin 1429, à Patay, Jeanne d’Arc vainquit miraculeusement les Anglais, qui laissèrent 2500 hommes sur le KO, contre moins de cinq côté français ! D’où l’expression populaire rabelaisienne « prendre la Patay ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Je vais relire votre texte d'intérêt mais les compositions héraldiques de la sainte sont d'un effrayant mauvais goût.
Hervé Pinoteau
de l'Académie interratiionale d'héraldique
et qui fut aussi dessinateur en la matière quand il avait la vue et la main droite pour cela.

Écrit par : Hervé Pinoteau | vendredi, 18 janvier 2013

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Très remarquable étude que vous avez commise là, et toutes sortes de choses que vous savez et qui se devinent.
Une somme de recherche qui mérite d'être connue. Je la découvre grâce à une alerte Google, outil magnifique qui nous donne la chance de rencontrer parfois de ces érudites et savantes choses, comme on disait jadis.
Vous aurez alors sans doute un intérêt pour ce qui est en amont. Tout est dans le lit du Nil, en attente de révélation, et se transmet en partie au peuple juif qui, encore aujourd'hui, conserve dans le secret de la chose compliquée des vérités simples et pourtant, à nos yeux embués de contingences, presque invisibles. Les principes, une fois fréquentés, permettent d'admettre des manifestations que l'on pourrait croire n'être préhensibles que par la science. Or, la science n'invente rien, elle découvre. Les principes sont depuis toujours, seules les manifestations changent, c'est-à-dire la manière d'apparaître et de servir les hommes. Notre participation est dans ces manifestations. Je ne dis rien de plus, puisqu'on ne lance pas un débat seul.

Écrit par : Remy | vendredi, 18 janvier 2013

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@ Hervé Pinoteau
Oui, la naïveté de Thérèse se devine dans la maladresse de ses armoiries. Sans doute ignorait-elle presque tout de l'art du blason ; mais n'y a-t-il pas, toutefois, une forme de poésie dans cette maladresse même où se révèle la douceur enfantine de son âme ?

Écrit par : Alain Santacreu | vendredi, 18 janvier 2013

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Il est vrai que les armoiries thérésiennes n'ont pas la classe, simplicité, la beauté, la clarté des blasons de la plupart des nobles familles françaises. Mais le pinceau de la grande sainte normande a ''parlé'' de l'abondance du coeur !

Écrit par : Jean-Marie MATHIEU | vendredi, 18 janvier 2013

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On m'y reprendra à laisser des commentaires...

Écrit par : Remy | mercredi, 23 janvier 2013

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Si notre ami Rémy DAILLET WIEDEMANN voulait bien me passer son adresse courrielle, je lui indiquerais un texte où il est question, non pas du Nil qui coule Sud-Nord, mais le Rhône, fleuve très mystérieux qui, depuis Lyon en passant par Valence, file du Nord vers le Sud, comme le Jourdain ! Merci d'avance.

Écrit par : Jean-Marie MATHIEU | jeudi, 31 janvier 2013

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