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mardi, 07 mai 2013

Taubira invertit Lévinas

par Antoine Scherrer

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     Nul n’ignore que les Progressistes ont le vent de l’histoire en poupe. Le carnaval qui se déroule sous nos yeux nous apprend qu’ils excellent aussi, à force de contorsions et de grimaces extrêmement travaillées, à s’arroger insidieusement le statut de Victime avec un air triomphal pour s’en faire un apanage exclusif, phénomène que René Girard, l’auteur du Bouc émissaire, avait maintes fois prophétisé. Dans un monde où la culpabilité des bourreaux est désormais révélée en plein jour par la lumière de l’Évangile, comment n’assisterait-on pas à l’escalade d’une compétition toujours plus violente pour être la première victime ? Le paradoxe prend un tour inouï lorsque le lobby gay, confisquant la place de l’Agneau immolé, accuse le catholicisme d’être le magistère de l’homophobie. 

     Dans la dialectique de cette stratégie, Christiane Taubira n’est pas en reste d’arguments spécieux pour revêtir son combat des oripeaux de la Justice en marche dans l’histoire qui s’en trouve passablement dénudée. Grâce à l’immense tourbe de ces imbéciles qui n’attendent des politiciens que la glandée dont ils raffolent, elle a déjà réussi, par une habile manipulation, à ramener dans son camp tous les drapeaux de la sacro-sainte lutte pour l’Abolition de l’esclavage, de telle sorte que quiconque ouvre la bouche pour s’opposer à la sodomie d’État soit immédiatement cloué au pilori comme un abominable marchand de nègres.

     Tant d’esclaves palpitent dans le sang de Madame Taubira, auxquels l’habitude des chaînes a pénétré si profond, jusqu’aux moindres fibres, que leur descendante se sent obligée, comme par une pulsion obscure, de s’en inventer de nouvelles pour se donner le plaisir factice de les rompre. 

     Mais le clou du spectacle advient lorsque la matrone des îles s’improvise philosophe, et commet, pour définitivement brocarder ses adversaires, l’infamie de récupérer dans son giron l’une des sommités de la philosophie du XX siècle, en lui découpant une citation qu’elle s’efforce, après l’avoir arrachée au corps sanguinolent de sa proie, d’expurger de toute sa substance mystique pour y inséminer le poison tolérantiste qui est sa naturelle excrétion. À la fin des débats parlementaires, la voici qui s’avance à la tribune, brandissant cette ultime carte comme un joker triomphal : « Penser Autrui, disait Emmanuel Lévinas, relève de l’irréductible inquiétude pour l’Autre ». 

     Le plus comique dans cette histoire, ce n’est pas tant que la ministre n’ait pas même compris un traître mot de ce qu’elle bavait en se pourléchant les commissures, comme un boulimique qui ingurgite en salivant ce qu’il vomira plus tard ; le tragi-comique féroce de cette citation machiavélique réside dans le fait que le grand penseur Juif voulait dire par là exactement le contraire de ce que Madame Taubira, en la plantant dans un tel contexte, voulait lui faire dire. 

     Il faut pourtant se réjouir que l’imbécilité sans fond d’une politicienne serve, on ne sait par quel mystérieux ressort de la Providence, à vérifier l’ineffable loi qui veut que, selon le mot de Péguy, la mystique finisse toujours, irrémédiablement, par se dégrader en politique.

     Que voulait-il donc dire, ce diable de Sphinx, dont les tours de phrase elliptiques le disputent en méandres aux imaginations des kabbalistes les plus allumés ? N’eût-il pas dû être plus clair s’il avait vocation d’être le chantre de la grande partouze de la Tolérance dont nous nous apprêtons à fêter l’apothéose ? Fallait-il qu’il devînt, sans le savoir, le prophète des amours guimauves de ces tantouzes qui, comme des enfants jouant à papa-maman, réclament à grands cris la mascarade d’une cérémonie de mariage, à seule fin de se prendre à leur propre jeu ? Est-ce que les enfants, parce qu’ils imitent leurs parents en jouant à la poupée, peuvent se prévaloir de leur pantomime pour revendiquer les mêmes droits que leurs géniteurs ? 

     À en croire la garde des sceaux, le taciturne méditatif ne se serait fendu de livres si profondément ruminés que pour prêcher une tolérance indifférenciée dont le pseudo-mariage «homosexuel» est à la fois l’effigie la plus pâle et la plus véridique. Car qui est cet Autre dont le philosophe sémite parle de loin en loin dans tous ses écrits, et dont l’ombre tremble dans toutes ses pensées comme le thème obsédant d’une quête ininterrompue ? S’agit-il de l’Individu monadique qui hante le «champ social», comme disent les sociologues, ainsi que les silhouettes étiques et calcinées de Giacometti ? Est-ce un atome d’humanité, dépouillé d’histoire et de nature, réduit à n’être plus que le substrat asexué des vicissitudes du marché ? 

     Mais alors, que veut dire l’auteur du Temps et l’Autre lorsque, par exemple, il écrit : « Existe-t-il une situation où l’altérité de l’autre apparaît dans toute sa pureté ? Existe-t-il une situation où l’autre n’aurait pas seulement l’altérité comme l’envers de son identité, n’obéirait pas seulement à la loi platonicienne de la participation où tout terme contient du même et par là même contient de l’autre ? N’y aurait-il pas une situation où l’altérité serait portée par un être à titre positif, comme essence ? Quelle est l’altérité qui n’entre pas purement et simplement dans l’opposition des deux espèces du même genre ? » 

     La preuve que cette prose est d’un Sphinx redoutable, c’est qu’à cette énigme, la plupart des imbéciles, imbus de l’esprit du siècle et des préjugés d’une bien-pensance satisfaite, se précipitent dans l’abîme en brandissant la seule réponse que la lobotomie gauchiste leur a inculquée : « Mais bien sûr ! s’exclament-ils, c’est évident : l’Autre mystérieux dont parle Lévinas n’apparaît dans toute sa pureté que dans l’Amour homosexuel, puisque c’est à l’Autre nu, dépouillé de tout ce dont la nature et la culture l’ont fardé depuis des millénaires, que s’achemine l’érotique homosexuelle, bientôt officialisée par le droit. » 

     À cela Lévinas répond : « Je pense que le contraire absolument contraire, dont la contrariété n’est affectée en rien par la relation qui peut s’établir entre lui et son corrélatif, la contrariété qui permet au terme de demeurer absolument autre, c’est le féminin. Le sexe n’est pas une différence spécifique quelconque. Il se situe à côté de la division logique en genre et en espèces. Cette division n’arrive jamais à rejoindre un contenu empirique. » Voilà ce que le droit a pour tâche non de définir ou d’escamoter, mais de garder comme une perle mystérieuse dans un écrin inviolable.

     Ce que Lévinas veut dire ici est d’une simplicité confondante, et, n’en déplaise aux mauvaises langues qui ne le taxent d’obscur et d’embrouillé que parce qu’ils ne le comprennent pas, sa pensée est d’une telle limpidité que nombre de Narcisses, croyant pouvoir s’y mirer, pourraient bien s’y engloutir. C’est là une pensée purement juive, l’héritage millénaire d’une sagesse circoncise dans la chair, à même les sexes, une sagesse que rien ne semble pouvoir user, dont aucune subversion ne peut s’emparer : le Sexe est le lieu sacré destiné par le Créateur des mondes à refléter sa vie intime  « Faisons l’homme à notre image », est-il écrit dans la Genèse, puis : « Mâle et femelle il les créa ». La sonde que l’on jetterait négligemment dans le puits sans fond du Sexe ne saurait rendre aucun écho, car c’est précisément le lieu où, à même la chair, j’adviens à l’altérité de l’autre, où son mystère affleure en moi. 

     Pourquoi, objectera-t-on, Lévinas parle-t-il seulement de féminin ? Serait-il féministe à la fin ? Ne devrait-il pas parler plutôt de «masculin-féminin», puisque aussi bien c’est de cette polarité inscrite en notre sexualité qu’il s’agit ? À cela l’Écriture répond : « Alors l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit ; il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place. L’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme, et il l’amena vers l’homme. Et l’homme dit : Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair ! »

     Ne faisons pas comme si la différence des sexes n’était pas un effrayant mystère. Ne faisons pas comme si nous avions été éveillés cependant que le Fabricateur souverain modelait nos sexes. Car le réveil serait épouvantable.

Commentaires

Bravo, Antoine, pour cet excellent article au style vigoureux ! Il vient à son heure, quelques jours avant la grande manif historique de dimanche prochain 26 mai. Un seule remarque : il serait bon de donner les références exactes du livre cité d'E. LÉVINAS, afin que le lecteur, désireux d'aller lire les phrases du philosophe dans leur contexte, puissent les retrouver rapidement et sans problème ; merci.
Amitiés fidèles à toi et à ta femme Odile.

Écrit par : Jean-Marie MATHIEU | mercredi, 22 mai 2013

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Bel article, sacrément bien ficelé ! Merci d'avoir remis Lévinas à l'endroit !

Écrit par : Jérémy | jeudi, 23 mai 2013

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