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vendredi, 08 juin 2018

Névrose ouvrière et contrelittérature (article "work in progress" )

Étant donnés.png

Marcel Duchamp, Étant donnés.

 

  Ce qui oppose la contrelittérature à tous les dandysmes romantiques, c'est la névrose ouvrière. Cette notion ne saurait être confondue ni réduite à une névrose de classe, elle dévoile l'opérativité hermétique contrelittéraire, la nécessité métaphysique du combat contre la volonté de puissance du paraître.
  Alors qu'il était directeur littéraire aux éditions du Rocher, Pierre-Guillaume de Roux n'a jamais pris au sérieux la contrelittérature et il n'a surtout rien fait pour la promouvoir (pour d'obscures raisons, le livre-manifeste qui aurait dû paraître au Rocher en 2002 ne fut édité que trois ans plus tard, en 2005.) Et tant d'autres qui n'ont pas vraiment compris la contrelittérature... Faux compagnons de route, même s'ils étaient pour la plupart honnêtes hommes et pour quelques-uns de grande valeur humaine et spirituelle. S'ils ne furent pas mes frères en contrelittérature, ils se révélèrent  d'excellents intercesseurs et leur côtoiement encouragea l'approfondissement de ma réflexion. Quelques-uns comprenaient par compassion mais il ne savaient pas dans leur chair ce que signifiait la « névrose ouvrière ». D'aucuns auraient pu la ressentir mais ils  étaient déjà engagés dans leur propre combat. 

  J’aurais voulu que la contrelittérature fût un ouvroir, c’est-à-dire un « lieu de travail en commun », un travail sur soi dans notre rencontre avec l'autre, que chacun soit l'ouvrier de soi-même. La recouvrance de la communauté créatrice perdue, tel le cénacle d'âmes pures réunies autour du Daniel d'Arthez des Illusions perdues de Balzac. Cela ne s’est pas fait ainsi. Cependant, cet échec personnel ne signifie pas celui de la contrelittérature qui demeure plus que jamais une idée-force vers un nouveau paradigme social : spirituel, éthique, esthétique et politique.   

 

***

  Le romantisme n’est pas seulement un mouvement littéraire de la première moitié du XIXe siècle, comme l’affirment les manuels scolaires, c’est une vision du monde, une Weltanschauung qui englobe non seulement la littérature et les arts mais tous les domaines de la culture – la philosophie, la théologie, la politique, les sciences sociales, etc. – Évidemment, j’emploie ici le terme « littérature » dans son acception traditionnelle et non pas contrelittéraire qui envisage la littérature comme la Weltanschauung du monde moderne.

  La naissance du romantisme, au mitan du XVIIIe siècle, correspond  au début de la révolution industrielle et de l’essor du capitalisme moderne. Une oeuvre l’inaugure : le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau, publié en 1755. Contrairement à la doxa universitaire qui le fait se terminer à la moitié du XIXe siècle, Michaël Löwy estime que le romantisme, sous différentes formes, a traversé tout le XXe siècle, jusqu’à nos jours1. En ce sens, la contrelittérature est un romantisme, c’est-à-dire un phénomène contradictoriel – j’utilise sciemment une terminologie lupasquienne – à la fois révolutionnaire et contre-révolutionnaire, progressiste et conservateur, rationaliste et mystique.

 

*** 

   L’expression « romantisme anticapitaliste » apparaît dans un article que Georg Lukács consacre en 1931 à Dostoïevski. Ce concept  met l’accent sur l’élément unificateur des deux pôles antagonistes du romantisme. En effet, la révolte contre le monde moderne peut se faire soit au nom de la tradition, soit au nom de la révolution. L’esprit bourgeois est le l'objet unique de cette critique bifide car la bourgeoisie est autant l’ennemie de l’aristocratie à laquelle elle a subtilisé le pouvoir politique, que du peuple auquel elle a confisqué le pouvoir démocratique.

  Le conservateur Carl Schmitt, dans son essai sur le Romantisme politique, voit lui aussi une Weltanschauung spécifique au romantisme dont il fait remonter les racines à la naissance de la philosophie moderne en 1637, avec le Discours de la méthode de Descartes, moment où la pensée égocentrique impose la distinction entre le sujet et l’objet et abandonne la vision géocentrique de nature2

  C'est entre Georg Lukács et Carl Schmitt que se joue la névrose ouvrière.

 (à suivre)

 

 

NOTES :

1. Voir notamment Michaël Löwy (en collaboration avec Robert Sayre), Esprits de feu. Figures de l’anti-capitalisme romantique, Éditions Sandre, 2010.

2. Carl Schmitt, Politische Romanik, 1919. Version française de G. Linn, Romantisme politique, Librairie Valois-Nouvelle Librairie nationale, 1928. 

 

 

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