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lundi, 12 octobre 2015

"René Daumal et l'enseignement de Gurdjieff" de Basarab Nicolescu

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René Daumal et l'enseignement de Gurdjieff

Sous la direction de Basarab Nicolescu

Éditions le bois d'Orion, 2015

334 p, 24 €

 

  

La troisième boisson de René Daumal

 

par Alain Santacreu

  

     En 2008, pour le centenaire de la naissance de René Daumal (1908-1944), Basarab Nicolescu et Jean-Philippe de Tonnac nous avaient offert un ouvrage brillant et novateur[1]. La perspective gurdjieffienne dans l’œuvre de Daumal y était déjà esquissée, notamment dans une étude superbe de Marcello Gallucci[2] qui soulignait l’importance de la médiation enseignante d’Alexandre de Salzmann. Cependant il n’avait pas été possible, dans ce premier livre de puiser dans le riche gisement d’archives déposées par Vera Daumal à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet[3] qui constitue une grande partie du corpus documentaire de ce nouvel ouvrage, récemment paru aux mêmes éditions : René Daumal et l’enseignement de Gurdjieff. En effet, la découverte par Christian Le Mellec, le directeur des Éditions le bois d’Orion, de ce fonds Daumal non-répertorié, se produisit juste après le colloque du centenaire. Ce second livre est donc un complément naturel et indispensable qui, à partir d’une documentation inédite, permet de mesurer la réelle influence que l’enseignement de Gurdjieff a exercé dans la vie et l’œuvre de René Daumal.

     Né le 16 mars 1908, à Boulzicourt, dans les ardentes Ardennes, Daumal a 22 ans quand il rencontre Salzmann. Cette première rencontre a été rapportée de façon plaisante par Georgette Camille, qui était à l’époque la compagne d’André Rolland de Renéville, dans le Dossier H consacré au poète : « Je me trouvais avec eux [les membres du Grand Jeu] un jour à la fin de 1929 ou au début de 1930, à la terrasse du Figon[4], un café-restaurant du boulevard Saint-Germain, non loin de la rue des Saints-Pères, quand quelqu’un nous a parlé, c’était Alexandre de Salzmann. Il s’exprimait avec un accent russe et il nous a dit : "Je veux savoir qui vous êtes. Vous allez tenir votre bras levé le plus longtemps possible, sans le poser". Au bout d’un moment Daumal est resté seul avec le bras tendu et Salzmann lui a dit : "Vous m’intéressez !" Nous ignorions alors que Salzmann était lié à Gurdjieff. Personne ne parlait de Gurdjieff. »[5]

     Que cette première rencontre ait eu lieu dans un café n’est pas insignifiant pour le lecteur de La Grande Beuverie, le premier des deux romans testimoniaux que nous a laissés René Daumal, où le désir de la « vraie vie »[6] est symbolisé par la soif. Pour l’étancher, il n’y a que trois sortes de boissons : la commune, l’artificielle et l’authentique. La Grande Beuverie n’envisage que les deux premières dont elle s’applique à démasquer la vanité et l’illusion.

     « En 1930 Daumal était l’homme brûlé », écrit Basarab Nicolescu, et il poursuit : « Paradoxalement, quand un homme est sincèrement brûlé, il ne cherche plus une voie : c’est la voie qui se présente à lui. C’est précisément ce qui s’est passé par la rencontre apparemment miraculeuse, à vingt-deux ans, avec Alexandre de Salzmann. »[7]

     Il serait stupide de réduire la quête spirituelle de René Daumal aux expériences d’asphyxie volontaire qu’il a pratiquées, à l’âge de seize ans : les effluves du tétrachlorure de carbone appartiennent au premier type de boisson. Quelques années plus tard, la source de la deuxième boisson, celle de la période du Grand Jeu, est sur le point de tarir : « Cette rencontre que j’ai faite a été en même temps le choc qui a brisé et désagrégé le groupe du Grand Jeu », écrira Daumal à Émile Dermenghem (lettre de mai 1942). 

     Salzmann apporta à Daumal la troisième boisson, celle de l’authenticité. La rencontre avec Salzmann fut décisive, la preuve en est l’ultime oeuvre testimoniale de Daumal, restée inachevée, Le Mont Analogue, qui nous faire connaître la profondeur de cette perspective que Salzmann lui ouvrit.[8]

     Daumal n’a rencontré Gurdjieff que cinq ou six fois, son véritable maître fut Alexandre de Salzmann qui, par-delà l’enseignement spécifique gurdjieffien, avait assimilé le meilleur de cette tradition orientale qu’il transmit à Daumal. À la suite de cette rencontre, Daumal orientera ses études sanskrites vers la rhétorique, le théâtre et la poétique hindous.

     Dans sa première partie, le livre s’attache à la figure méconnue d’Alexandre de Salzmann (1874-1934). La longue étude de Basarab Nicolescu, « Alexandre de Salzmann, un continent inexploré », est une mine d’informations.

     Salzmann, remarquable peintre et dessinateur, fut aussi un grand homme de théâtre qui bouleversa la technique d’éclairage de l’espace scénique. Il joua un rôle essentiel dans l’expérience artistique et sociale d’Hellerau, près de Dresde, mise en oeuvre par Wolf Dohrn, au début du 20ème siècle, avec les collaborations d’Émile Jaques-Dalcroze et d’Aldolphe Appia.

     En plus du texte fondateur de Basarab Nicolescu, on pourra lire un important ensemble de vingt-cinq lettres de Salzmann à Daumal, écrites durant la dernière année de sa vie, ainsi qu’un exceptionnel écrit théorique de Salzmann, Notes sur le théâtre, inédit en français, dans sa version originale complète incluant une analyse sur « le théâtre chinois ». On n’oubliera pas de mentionner une notice de Salzmann, intitulée « Lumière, luminosité et éclairage », à propos du dispositif d’éclairage qu’il inventa pour l’Institut Jaques-Dalcroze.

     On appréciera aussi la publication des deux carnets, retrouvés à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, où Daumal, en 1941 et 1942, a noté des réflexions et impressions suscitées par sa pratique du travail sur soi.[9]

     Quand Alexandre de Salzmann fut emporté par la tuberculose, en 1934, Jeanne de Salzmann (1889-1990) reprit le groupe qui s’était constitué autour de lui. Cette ancienne collaboratrice de Jaques-Dalcroze les forma à la rythmique sacrée des « mouvements », une dimension fondamentale de la transmission gurdjieffienne qui n’avait pas encore était abordée par son mari. René Daumal et sa compagne Véra Milanova[10] suivirent toujours fidèlement l’enseignement de Jeanne Salzmann,  séjournant auprès d’elle  à Évian, puis à Genève ; enfin, ils s’installèrent, à Sévres, de 1936 à 1939, dans un cadre communautaire, avec d’autres disciples, comme Luc Dietrich ou Philippe Lavastine. Mais la guerre et ses ennuis de santé obligèrent Daumal à s’éloigner, tout en conservant des liens épistolaires profonds et suivis. Dans sa seconde partie, le livre propose une correspondance conséquente, très explicite sur leur relation, échangée entre Jeanne de Salzmann et René Daumal, durant l’été 1943, à peine un an avant la mort du poète.

      Robert Lipsey a rapporté une anecdote lumineuse, recueillie auprès de René Zuber, compagnon de René et Vera et auteur de Qui êtes vous Monsieur Gurdjieff ? »[11]

     Lors de la première réunion de Gurdjieff avec Madame de Salzmann et ses élèves du groupe de Sèvres, Gurdjieff serait entré dans une colère terrible : « Il dit que Madame de Salzmann ne leur avait pas bien transmis son enseignement, qu’elle avait été nulle et ses élèves tout aussi nuls. Sans aucun doute, il utilisa tous les gros mots de sa collection multinationale. Et puis silence. Les élèves furent accablés. Alors, René Daumal se leva lentement. Il fit le tour de la table pour venir se poser derrière la chaise de Madame de Salzmann. Et il dit : " Monsieur, si Madame de Salzmann nous a mal instruits, c'est parce que vous, vous l'avez mal instruite. Quant à moi, je vous dis que c'est un privilège inouï que de travailler avec elle. Je suis, comme nous tous ici, son élève fidèle." Nouveau silence. Puis Monsieur Gurdjieff se tourna vers Madame de Salzmann, et sur un ton complice lui dit en russe : "Jeanne, vous avez un seul élève." »[12] Ces paroles-là valent « à plus hault sens » pour Alexandre de Salzmann.

     Il fallait casser le dogme littéraire, la mythologie du poète Daumal, l’extirper de la gangue de son double rimbaldien, l’extraire de l’atmosphère confinée des spécialistes, pour le rendre à son incandescence singulière, à sa nudité sans fard. Ouvrir une nouvelle perspective dans une approche devenue stéréotypée, c’est ce que parvient à faire cet ouvrage, magnifiquement construit par Basarab Nicolescu[13], illustré de documents iconographiques surprenants et souvent inédits. Pour tous les « chercheurs de vérité » en quête du Mont Analogue, dont le regard intérieur espère quelque balise dans la nuit obscure, ce livre aura le scintillement d’une petite lumière.

  

NOTES

[1] René Daumal ou le perpétuel incandescent, (dir.) Basarab Nicolescu et Jean-Philippe de Tonnac, Éditions le bois d’Orion, 2008.

[2] Marcello Gallucci, « Théâtre et technologie de soi : Artaud et Daumal », in René Daumal ou le perpétuel incandescent, op. cit., pp. 119-136.

[3] Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, 8 place du Panthéon, 75005 – Paris.

[4] Selon le peintre Sima, il s’agirait plutôt du café Doucet, l’actuel café Le Rouquet, au coin de la rue des Saints-Pères et du boulevard Saint-Germain.

[5]  René Daumal, « Les dossiers H »,  L’Âge d’Homme, 1993, pp. 234-235.

[6] « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. » Rimbaud, « Vierge Folle » dans Une saison en en enfer.

[7] Basarab Nicolescu, « Le Grand Jeu et la transdisciplinarité », in René Daumal ou le perpétuel incandescent, Éditions le bois d’Orion, 2008, pp. 26-27.

[8] On s’interrogera sur l’étrange décision des éditions Gallimard de supprimer la dédicace, « À la mémoire d’Alexandre de Salzmann », choisie par l’auteur et présente dans l’édition originale de 1952.

[9] Le premier carnet avait déjà été publié in extremis dans René Daumal ou le perpétuel incandescent. Il est intéressant d’avoir rassemblé les deux carnets dans ce second ouvrage, en respectant la mise en page manuscrite originale.

[10] René Daumal épousa Véra, qui était juive, en 1941.

[11] René Zuber, Qui êtes-vous, Monsieur Gurdjieff ? Le Courrier du Livre, 1977.

[12] Roger Lipsey, « Monsieur Daumal et Monsieur Gurdjieff », in René Daumal ou le perpétuel incandescent, op. cit., pp. 153-162.

[13]  Avec la collaboration de Claude Auger et Patrick Décant (texte sur René Daumal) et d’Ana Maria Wangeman et Jean Pian (texte sur Jeanne de Salzmann).