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dimanche, 14 mai 2006

Avant-dire N° 13

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SOLLERS, ENCORE UN EFFORT SI VOUS VOULEZ ÊTRE
 
CONTRELITTÉRAIRE !
 
 
 
par Alain Santacreu
 
 

 Votre plus grande habileté, Philippe Sollers, aura été de faire croire que vous n’existiez pas, que vous n’apparteniez pas à ce milieu littéraire qui est la morgue de l’esprit. Mais vous vous êtes si bien dissous pour être digéré par les grandes institutions littéraires que vous êtes devenu le plus gros colombin des lettres françaises. Cependant vos palinodies sont un signe des temps et vos si “telquelconques” Illuminations, parues dernièrement (1), ne sont qu’une allégeance lettrée au néo-spiritualisme new-age. Finalement, depuis le matérialisme stalinien et prochinois des années soixante-dix, jusqu’à vos premières illuminations des années mitterandiennes (Paradis, 1981), votre itinéraire personnel aura été l’exemple parfait du “déclin de l’Occident” tel que l’avait si tragiquement prophétisé Oswald Spengler.
 L’analyse spenglérienne des effets de la montée du rationalisme des Lumières contient une dimension critique dont la pertinence fut saluée par Adorno dans ses Minima Moralia (2) : elle stipule que la phase matérialiste initiale sera nécessairement suivie par la phase terminale d’une “seconde religiosité”. À ce sujet, il n’était pas anodin que votre Guerre du goût (Gallimard, 1994) s’ouvrît sur l’image de la chute du mur de Berlin qui marquait la fin de la période de solidification dans son aboutissement marxiste et le passage à la période de dissolution centrifuge de la mondialisation.
  Si je vous traite, Sollers, de “colombin”, ce n’est qu’afin de créer un lien avec cette strophe de « Fête galante » : “Colombina,/- Que l’on pina !/ - Do, mi – tapote”. Mon injure n’est donc que de pure forme : je ne fais qu’appliquer votre procédé d’analyse de texte.
  Votre pratique systématique de l’intertexte (3) consiste à “surfer” sur la littérature, exactement comme les liens hypertextes permettent de le faire sur le Web. Car le cyberespace fonctionne à l’identique de la grande machine littéraire que manipulent les assis de la Bibliothèque de Babel, gens de lettres amnésiques de l’esprit dont vous êtes, Philippe Sollers, le magnifique parangon.
  Roland Barthes, dans S/Z (4), anticipait sur la théorie de l’hypertexte quand il concevait la littérature comme un “réseau”, sans fin ni centre, composé d’une infinité d’ensembles interactifs. Jacques Derrida, dans La Dissémination (5), utilisait à profusion des termes informatiques – “réseau”, “liaison”, “lien”, “toile” – et Marilyn Ferguson, dans Les enfants du Verseau, la Bible du new-age, employait le même vocabulaire. Quant à Jorge Luis Borges, l’hyperlecteur écrivant, il inventa l’hyperlien qui ouvrait les espaces infinis de la littérature. Dans sa nouvelle La Parabole du Palais (6), un simple mot devient le lien absolu, ineffable, car, étant en résonance avec l’univers entier, le prononcer ferait immédiatement disparaître le monde : l’hyperlien est le mot qui néantise. Est-ce la raison pour laquelle Borges n’a cessé de répéter qu’il était un imposteur et qu’un jour on s’apercevrait qu’il l’était ? Borges, le bibliophile, a-t-il précipité la fin de la civilisation du livre ?
 Votre ouvrage, Philippe Sollers, voudrait nous révéler le phénomène immémorial de l’Illumination : “Engageons quatre cavaliers. J’ai nommé Rimbaud, Nietzsche, Hölderlin et Heidegger. Pourquoi eux, me dites-vous ? Parce qu’ils sont essentiels à toute tentative de discernement. Parce que les écarter interdit de facto toute possibilité de comprendre quoi que ce soit à l’énorme archive qui parle de Dieu, des dieux, du divin, de sa révélation ou de son style dans toutes les langues. Parce que ces quatre auteurs, aux visions qui fécondent et foudroient, nous mèneront par palliers successifs aux Textes anciens” (7). Pour vous, Sollers, le lieu de Dieu s’identifie à cette “énorme archive” qu’est la littérature, construite par couches de textes superposés, selon une technique toute babélienne.
  Votre livre, hommage à Rimbaud, repose sur la confusion du psychique et du spirituel. En effet, les hallucinations provoquées du poète aboutissent à l’échec de l’expérience psychique et au renoncement à l’écriture dans Une saison en enfer. “Je est un autre” ne signifie pas que cet “autre” me soit trancendant : l’enfer rimbaldien, c’est précisément cette lucidé qui me fait voir l’infra-humanité de l’autre que je suis. La zone inconsciente du psychisme, d’où naît la pensée de l’altérité, est de la même nature que le moi qui la pense. Les illuminations ne sont que l’illusion du langage qui voudrait se faire aussi gros que le Verbe, des extases imaginaires, à l’opposé de la haute contemplation spirituelle de la “mort mystique”: la mystique, ce refoulé de la praxis littéraire.
 Soucieux de ne pas vous écarter du droit chemin de la littérature, vous vous empressez, Sollers, d’annuler toute défiance : “Que notre Odyssée débute donc par le poème d’Arthur Rimbaud À une raison. D’emblée, pour éviter toute dérive étroitement mystique” (8) . Vous adoptez ainsi le disposif spinoziste de la “raison illuminante” et, à l’image des philosophes du XVIIIe siècle, vous restez embourbé dans les ornières du panthéisme. Le déni du Dieu unique, sa mort – littéraire – vous permet d’affirmer la mort – corollaire – du Diable : “Disons simplement que, si Dieu est mort, il est étrange que personne ne veuille se rendre compte, dans sa décomposition accélérée, de ce qui est encore plus étrange : la mort concomitante du personnage qui lui est associé, le Diable” (9). Étrange, dites-vous ? Feindriez-vous d’ignorer la prévention de Baudelaire : “La plus belle ruse de Satan est de nous persuader qu’il n’existe pas” ? Votre “illumination” sur la mort du Diable est une régression au plan pan-psychique des Lumières : “Le mal s’anéantit, le ciel est sur la terre”, proclamait déjà Helvetius, le mécène des philosophes.
  Sous l’influence de Spinoza et de Hegel, la théorie romantique de la littérature a rejeté l’idée de la Création soutenue par le monothéisme hébreu : l’ Univers physique, la Nature, c’est, selon la pensée des Lumières, l’Être lui-même, la substance unique et éternelle. Ce présupposé, monsieur Sollers, est le lien de toutes vos références philosophiques : Parménide, Héraclite, Schelling, Hegel et, bien sûr, Nietzsche et Heidegger, vos deux “cavaliers émérites”. Dans la tradition du Livre, l’Être absolu est distinct de l’Univers physique. L’Être incréé se distingue de sa création et, en cela, il est Tout unifiant : “distinguer pour unir”, disait Maritain.
  Évidemment, une Substance unique n’adresse la Parole à personne. Pour qu’il y ait dialogue, il faut être deux, celui qui dit son secret – l’Incréé – et celui qui le reçoit – le Créé : “Dans la tradition hébraïque, c’est l’Unique qui communique à un être créé, le prophète, un message, une information, une connaissance, une science.” (10) L’illumination n’invite à aucune relation, le divin s’y montre impersonnel, cosmique, énergétique : l’initiative de la “réintégration” vient de l’homme.
  La Parole initiale s’est exprimée en hébreu, dans cette langue sacrée où Son Nom demeure enroulé dans la Thorah. Son Nom ineffable que le Verbe a rendu prononçable par son incarnation : Yehshouah, le Nom de gloire.
 Il y a donc le mot qui néantise et le Nom qui vivifie. Le pendant contrelittéraire de l’illumination, c’est la gloire : Sollers, encore un – sacré – effort si vous voulez être contrelittéraire !

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1. Philippe Sollers, Illuminations : à travers les textes sacrés, Robert Laffont, Paris, 2003.
2. Theodor Adorno, Minima Moralia, éditions Payot, Paris, 2001.
3. La notion d’intertexte, proposée d’abord par Julia Kristeva, a été redéfinie par Michaël Riffaterre comme “la perception, par le lecteur, de rapports entre une oeuvre et d’autres qui l’ont précédée ou suivie”.
4. Roland Barthes, S/Z, éditions du Seuil, Paris, 1970.
5. Jacques Derrida, La Dissémination, éditions du Seuil, coll. “Tel Quel”, Paris, 1972.
6. Jorge Luis Borges, L’Auteur et autres textes, Gallimard, Paris, 1982.
7. Philippe Sollers, op.cit., p. 18.
8. Philippe Sollers, op. cit., p. 24.
9. Philippe Sollers, op. cit., p. 140.
10. Claude Tresmontant, L’Opposition au monothéisme hébreu, F.-X. de Guibert, 1996, p. 13.