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dimanche, 31 décembre 2006

Louis Charbonneau-Lassay

     La contrelittérature entend « catholique » en son sens pleinement métaphysique et non strictement confessionnel, même si ce dernier sens participe justement de ce catholicisme intégral, de cette « Grande Église » des âmes libres, selon la belle expression de Marguerite Porete, dont Louis Charbonneau-Lassay fut l’un des derniers et plus nobles témoins.
      À l’occasion de la récente réédition du Bestiaire du Christ, aux éditions Albin Michel, notre collaborateur Daniel Facérias a écrit, dans le dernier numéro de Contrelittérature, l’article que nous reproduisons ci-dessous.

 

 

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 CHARBONNEAU-LASSAY : LE VISIBLE ET L'APPARENT

 

par Daniel Facérias

 

 

     L’Enfouissement
 

     En 70 (1),  le second Temple de Jérusalem est définitivement détruit, emportant  la structure même de la tradition hébraïque centrée sur lui. Cette destruction définitive est concordante avec la première destruction des Tables de la Loi par Moïse – qui inaugure les 40 années de désert – dont les débris se trouvaient dans l’Arche. La Mishna (2), qui rapporte les événements de la destruction et de la fuite des Sages (rabbis) à Babylone, dit que l’Arche et les pierres taillées s’enfoncèrent dans le sol pour ne plus être visible des hommes, après la destruction du premier Temple. Cette disparition (3) mériterait à elle seule un développement signifiant pour la période que nous vivons. Cette disparition est en fait  un enfouissement, un creuset.
     L’enfouissement n’est pas une coupure ou un enlèvement, c’est plutôt comme l’étymologie latine du mot nous l’indique (fodere, creuser) un creusement intérieur. Le creusement intérieur met une distance entre le visible et l’apparent. Le visible est ce que l’œil du cœur perçoit ou, en d’autres termes, ce que l’intus voit et lit (4), c’est le lieu du Verbe dans le sens chrétien du logos, la Tente de la rencontre (5). Cet enfouissement s’accompagne, dans la Mishna, de la voix de la Shekinah qui annonce au Grand Prêtre : « Nous partons ». Il ne s’agit pas, là non plus, de l’effondrement de la Tradition mais du retrait de l’apparence. L’apparent est ce qui est manifestement lisible sur tous les plans corps, âme et esprit ou, autrement dit,  le Temple est le lien social, le lien de l’âme et le lieu de la présence spirituelle. Le monde juif est réduit à l’exil, à l’éparpillement, contraint à la quête du Temple intérieur (6) .

 

Le Creuset
 
     Ce préambule est une manière de présenter la fonction particulière et inclassable de Charbonneau-Lassay. Comme le vieux Tobie (7)  qui reçut une tâche à accomplir, Charbonneau-Lassay  a eu pour fonction d’enfouir l’apparent dans le visible, de procéder au creusement de l’aspect esôterikos (8) de la  tradition chrétienne afin de la préserver et de la transmettre.
      Le Bestiaire du Christ recueille, avant dispersion, les signes et les traces d’un enseignement désormais tu, retranché de l’apparent. Comme les pierres taillées du Temple, les « supports » rassemblés, même s’ils comportent une influence spirituelle, n’étaient que les nœuds mémo-techniques, pourrions-nous dire, d’une tradition orale, le creuset d’un enseignement « cœur à cœur  » (9) qui désormais est devenu silencieux, mais qui ne s’est pas éteint, il est une braise(10)  que l’ange de Dieu peut raviver à tout instant.
     Le corpus christianorium, à partir du Quatorzième siècle, comme l’indique Dante dans la Divine Comédie (11), se « clôt  » (12) dans sa partie médullaire, n’irriguant plus les confréries, les écoles, les corporations et autres organisations qui structuraient la vie sociale. La chute de l’Ordre du Temple en 1314 peut être perçue comme une résonance mutatis mutandis de la destruction du Temple de Jérusalem (13). Cette analogie est excessive si nous la  limitons à l’apparent, elle est majeure si nous en considérons le visible. En effet, la Shekinah en quittant le Temple de Jérusalem  n’abandonne qu’un tas de pierres, une carcasse vide laissant aux archéologues une poussière vaine. L’apparent se résorbe mais reste désormais visible dans l’intus. La fonction de Louis Charbonneau-Lassay a consisté à répertorier la clôture, à l’identifier afin qu’elle s’enflamme aux premiers  souffles du relèvement. : « Souffle, viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts et ils vivront  » (14).

 

La Bonne Lumière
    
     L’enfouissement est en fait la construction d’une arche (15). Progressivement, l’arche « chrétienne », dissimulée derrière la légende du Saint Graal, dans le trobar clus des troubadours ou dans d’autres dits qui ne s’entendent que par l’intus, a disparu même de la visibilité des cherchants les plus avisés.
     Les organisations dont Louis Charbonneau-Lassay fait état (16) ont subi la corrosion des temps et la dispersion. Cet enfouissement plus opaque ne signifie pas pour autant disparition car, l’Évangile l’affirme : « Cherchez et vous trouverez ». La difficulté réside dans la manière d’entreprendre la recherche, comme Louis Charbonneau-Lassay l’écrit : « la mémoire des hommes a laissé tomber en oubli de très anciens signes symboliques, aucun pourtant, n’est mort de cette chute, et quand une main les relève et présente en bonne lumière, leurs sens oubliés, ils se révèlent pleins de sève pour offrir aux âmes une nourriture qui parfois semble vraiment s’être enrichie de valeur en se condensant dans le silence des siècles, ainsi qu’il advient de ces vieux élixirs que de très longues années de repos ont dotés dans l’ombre de nos caves, d’une incomparable vertu.  » (17)
     La « bonne lumière » est l’Esprit qui, dans une démarche spirituelle authentique, éclaire l’œil du cœur. La tentation « universitaire » qui consiste à rendre « scientifique » (18) ce qui ne l’est pas, détourne, de facto, le champ de l’investigation et ne trouve que poudre excrémentielle et charbon (19). Saint Bernard exprime la quête authentique comme une marche de « clarté en clarté » et la connaissance comme l’éveil et la garde du cœur. L’intelligence des choses ne procède pas du savoir livresque ou mental mais de l’état de l’être. La « main qui relève » est la main que le Souffle inspire, que, pour reprendre une expression médiévale, « le fond noble » de l’homme anime avec justice et vérité.

 

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La Main et le Souffle
 
     La main et le Souffle sont, d’une certaine manière, les deux mouvements du cœur (20). Ce qui n’est pas sans rapport avec « la main de justice et la main bénissante » (21), la rigueur et la miséricorde, la droite et la gauche. Louis Charbonneau-Lassay nous donne à entendre et à lire intérieurement le sens apparemment caché que nous ne pourrons saisir qui si nous faisons une démarche « ontologique ».
     Cette démarche ontologique, liée à une initiation - au sens étymologique du terme, est reçue dans la perspective que « ce n’est pas dans la connaissance qu’est le fruit mais dans l’acte de saisir » (22). Le Sens est reçu, comme la Grâce. L’acte de saisir ( la main ) est inspiré ( inspirare, "dans le souffle" ). La chevalerie médiévale, par le maniement de l’épée, illustre parfaitement ce dont il s’agit. Le Verbe est « une épée à deux tranchants » (23) qu’il faut manier, c’est à dire traduire en acte et, plus fondamentalement, réaliser par une configuration de son être au Christ, Verbe fait chair (24).
     Par ailleurs, dans le même ordre d’idée « la simple vulgarisation » dont parle Charbonneau-Lassay dans le suite de son introduction citée est à mettre en lien avec le Traité de l’Eloquence Vulgaire de Dante et non pas avec la mise en ligne d’une connaissance quelconque : il s’agit d’une intégration ontologique du signe ou du symbole. La récente publication et la diffusion importante du  Bestiaire  le protège finalement et place le dépôt qu’il contient sous la meilleure des gardes celle du peuple, au sens d’ "ecclesia" : vox populi vox Dei.
     Nous sommes bien au-delà de l’apparent car le savant de Loudun est un savant sans chaire, un Sage sans toge qui a rassemblé ce qui est épars, qui a scellé le coffre de l’Arche et qui l’a enfouie dans le cœur d’une transmission qu’une main juste peut révéler à nouveau.

 

Au Fil de l’Épée
    
     Les lois divines et les décrets divins ayant été relégués eux aussi au musée, dans un silence qui en dit plus qu’il ne paraît, Louis Charbonneau-Lassay est un guide de la quête « contrelittéraire » qui nous retient et nous pousse à recouvrer au fond de nous-même les chérubins de l’Arche perdue. 
     L’imaginaire qui peuple les signes contenus dans l’Arche hante notre mémoire. Les artistes qui ont tracé de leur main « domptée » les signes et les symboles ont puisé dans leur imagination purifiée par la pratique insistante du Verbe de Dieu. Cette Parole manduquée, sans cesse apprise « par cœur » s’est imprimée de façon indélébile dans leur être même et ainsi le symbole a pris chair comme le fruit, confirmant ce que disait Jorge Luis Borges : l’imagination est un acte créateur de mémoire. 
   L’impression du Verbe dans l’âme tisse le fil d’Ariane, le fil de l’épée qui peut permettre de retrouver la « bonne lumière » et qui peut rendre apparent le visible. Approcher l’œuvre de Louis Charbonneau-Lassay nécessite une mise en demeure, une mise en règle. Il convient de s’amender de tout orgueil d’esprit et de se mettre à genoux devant le Sens qu’elle contient.  
  Il y a peut être dans l’air du temps, aujourd’hui, une possibilité de sortir du labyrinthe et de « nourrir les âmes » en redonnant aux mains qui se tendent le Souffle nécessaire à la saisie de l’Être. La crise institutionnelle de l’Église a permis paradoxalement un certain « recentrage » et une recherche des origines qui rendent possibles certaines choses. 
     Les formes anciennes illuminent ceux qui les approchent et les sources lointaines vivifient ceux qui s’y désaltèrent. De manière certes sporadique émergent, par le biais d’ouvrages ou de revues, des possibilités de recouvrance. Le fil est ténu mais pas rompu, que celui qui a des oreilles l’entende.

 

Notes :

1.    Ce nombre est, dans la tradition hébraïque, le nombre de l’universalité humaine, le terme d’un cycle de civilisation. Noé, qui ouvre un nouveau cycle, a 70 descendants : les 70 nations que l’on retrouve dans la fête du Shavouot chrétien (la Pentecôte) où les apôtres s’expriment dans 70 langues, de même que le Christ envoie 70 disciples (72 exactement car 2 sont destinés aux juifs éloignés)
2.    Talmud de Babylone, Sanhedrin 97, 98 b.
3.    La recherche de l’Arche est une des quêtes majeures imprimées dans l’imaginaire du monde occidental.
4.    Sens véritable du mot intelligence : intus legere, « lire à l’intérieur ».
5.    Image biblique de la visibilité de Dieu (cf. Exode, 24)
6.    Il est intéressant de souligner que c’est à ce moment là que l’on va fixer par écrit les commentaires oraux de la Torah.
7.    Contre la loi assyrienne,Tobie enterrait les juifs morts déportés comme lui à Ninive. L’ensevelissement n’est pas sans rapport avec l’enfouissement car l’homme juif a un corps qui a contenu la Torah.
8.    Ce terme est galvaudé, il signifie simplement l’intelligence intérieure du cœur opposé à la compréhension « mentale ».
9.    Ce qui correspond à ce que l’on appelait, au temps du Christ, l’enseignement des grottes ( Le Christ enseignait à 3 degrés : public, disciples et, dans les grottes, aux 12 ). Cette pratique s’est perpétuée dans le christianisme occidental comme à la Sainte Baume par exemple.
10.    «  L’un des séraphins vola vers moi tenant dans sa main une braise qu’il avait prise entre ses pinces sur l’autel. Il m’en toucha la bouche » (Esaïe 6,3).
11.     La Divine comédie est déjà un premier enfouissement.
12.    Du latin claudere, fermer.
13.    Au terme d’un cycle annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament.
14.     Ézéchiel 37, 9.
15.     Les débris de la Table d’Émeraude brisée par Moïse sont rangés dans le coffre sacré.
16.    En particulier L’Estoile Internelle.
17.    Introduction au Bestiaire du Christ.
18.    Dans l’acception moderne du terme.
19.    Nous souhaiterions nuancer fortement cette prise de position. À notre sens, l ‘apport de certains travaux universitaires, tels ceux de PierLuigi Zoccatelli tout spécialement, sont d’une qualité indéniable et au dessus de tout soupçon (Ndlr).
20.     Figure XV, in Bestiaire du Christ : La main au cœur de la croix.
21.    In Bestiaire du Christ, chapitres 12 et 13.
22.     Saint Bernard, Traité de la Considération, p. 105.
23.    Psaume 149.
24.    Il convient sur cette question de lire l’Éloge à la nouvelle chevalerie de Saint Bernard.