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dimanche, 23 mai 2010

Transfiguration du cinématographe

 

par Daniel Facérias

 

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La Passion du Christ de Mel Gibson, 2004

 

 

« Avec l'œil de l'Esprit

Je vis le Paradis »

Ephrem de Nisibe, IVe siècle

 

Si l'ouïe précède la vision - « écoute et vois » [1] - c'est l'image qui imprègne le plus fortement l'âme. L'auteur du Nuage de l'Inconnaissance met en garde comme le fera par la suite Saint Jean de la Croix contre les images : « je te dis de rabattre ces pensées ingénieuses et subtiles » [2] qui obsèdent le mental et le détournent de l'essentiel.

Le cinéma qui met en mouvement l'image, qui lui donne vie, qui crée un univers, est un outil ambivalent : il peut transfigurer comme  défigurer. « Est-ce que le cinéma est un art ? », questionnait François Truffaut.

 

Considérations sur l'art

Si l'on considère que l'art est l'expression de ce qu'Origène appelle la Science de l'Être [3], l'art de l'image participe de cette réalité. Le monothéisme a toujours eu des difficultés avec l'art de l'image. Le Judaïsme et l'Islam ont tranché la question de la représentation imagée, à l'encontre du christianisme qui a développé le sens de l'icône et de la vision.

L'art, dans sa définition la plus haute, participe de l'Esprit, il est le support de son incarnation. En climat chrétien, cette définition est appliquée dans l'art de l'icône qui a pour prototype l'image de la Vierge Marie comme Theotokos, réceptacle du Verbe incarné.

Platon rapporte que Socrate définit l'art comme l'expression du tropos (la modalité, l'efficience) illuminé par le logos (le verbe, la causalité) : « Ce n'est pas en effet par art, mais par inspiration et suggestion divine que tous les grands poètes épiques composent tous ces beaux poèmes » [4].  En d'autres termes, Socrate donne à l'artiste une posture particulière, celle de rendre perceptible l'agathon [5], le tropos divin. Cette notion n'est pas sans rapport avec l'eudaïmon, le bonheur, dans le sens où le daïmon [6] préside à l'accomplissement de « l'épanoui », de l'œuvre pleine.

L'artiste n'interfère pas entre sa main et l'inspiration reçue, son ego est absent. Son être n'est qu'un réceptacle nécessaire à l'inspir divin. Cette considération structure la pensée de tout l'art chrétien.

 

L'art comme calligraphie du divin

L'artiste n'est que la main ou la voix de Dieu. Le premier des arts chez les Grecs était la  poésie en tant que calligraphie [7] de l'écriture divine. Dieu écrit les êtres, par son logos, il assemble ses eïdos [8] pour créer le cosmos qu'il agence suivant une grammaire particulière et une rhétorique ordonnée. La poésie est le souffle divin, elle est le véhicule de l'inspiration et toute la tradition de la poésie occidentale jusqu'à René Char a été traversée consciemment ou non par cette conception transcendante.

La poésie, la musique ou l'art plastique sont des arts qui touchent à cette grammaire de l'écrit divin. Les artistes ne font que transcrire et représenter, « le monde des sphères », l'émanation du divin, l'haleine du Souffle pour paraphraser le livre de la Sagesse [9].

C'est en vertu de cette conception, et nous revenons à la civilisation médiévale, que les artistes occidentaux se regroupaient en école, en académie, en confrérie afin d'effectuer ce travail qu'il ne faut pas avoir peur de qualifier d'ontologique.

L'artiste ne travaille pas la matière psychique ou émotionnelle, il est travaillé par l'Esprit qui le modèle et le configure au Verbe afin d'en être une sorte de hiéroglyphe, de stigma particulier. Ainsi, l'œuvre de Dante n'est pas une œuvre littéraire [10], elle est la révélation de cette respiration de l'Être dans le Souffle de l'Être. Et, même s'il est convenu de dire aujourd'hui que l'œuvre de Dante est un chef d'œuvre littéraire, nous dirons, nous, qu'il n'a rien à voir avec la littérature ni avec une quelconque classification de ce genre. La Divine Comédie n'est pas une œuvre d'auteur, elle est la trace d'une école, d'une organisation [11]. Elle est une mémoire constituée, le support de la transmission de quelque chose de plus important. L'esthétique de cette œuvre n'est que le nuancier de sa composition, comme l'est la musique des sphères maîtrisée par Orphée et les troubadours. L'art n'est pas la production d'un assortiment de sentiments et d'émotions en vue de toucher le cœur des « jeunes filles en fleur », il est le reflet de quelque chose de plus élevé, il est une participation au plan divin.

C'est pour cette raison qu'il existait, d'une certaine manière qu'il faudrait préciser, une forme d' « initiation » chez Cimabue [12] ou plus tard chez Guido di Pietro de Fisiole (Fra Angelico). L'on ne peut prétendre à cette hauteur de vue que si l'on se trouve dans une station spirituelle donnée [13].

 

L'épanoui

L'habileté de la main, de l'imaginaire, de l'oreille n'est rien si elle n'est pas ordonnée à la Sagesse : « Que Dieu me donne d'en parler à son gré et de concevoir des pensées dignes des dons reçus, parce qu'il est lui-même et le guide de la Sagesse et le directeur des sages ; nous sommes en effet dans sa main, et nous et nos paroles, et toute intelligence et tout savoir pratique. » [14] Il est clair que le constructeur du Temple de Jérusalem ne s'embarrasse pas de circonvolutions romantiques. L'art est une modalité de la Sagesse de Dieu et heureux celui qui la maîtrise. Cette maîtrise n'est pas le fait d'un savoir faire mais le résultat d'une connaissance au sens « d'une émanation toute pure de la gloire du Tout-Puissant » [15]. Ce travail de l'artiste à se recevoir de Dieu se traduit comme un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l'activité de Dieu, une image de sa bonté.  L'artiste maîtrisé reçoit de la lumière éternelle sa capacité à ordonner des « étants », à participer à la science de l'être et des êtres, il est une métaphore de l'homme primordial capable de nommer les êtres [16], de les former et de les conformer. Il est par la motion divine capable de projeter le reflet de la lumière éternelle sur le miroir sans tache de l'activité de Dieu à laquelle il participe, formant ainsi une image de la bonté de Dieu que communément nous appelons la Beauté. L'art par sa fonction ontologique est une vision.

C'est pourquoi les monothéismes, à l'exception du christianisme, se défiant de l'image, sont iconoclastes ; et, dans cette perspective, le cinématographe donnerait une justification à leur défiance.

 

Le cinéma lanterne magique

 

« Les yeux, quand on ne les tourne pas vers ces objets

sur les couleurs desquels se répand la lumière du jour,

ont une vision affaiblie, mais quand on les tourne vers des objets

dont le soleil éclaire les couleurs, ils voient distinctement. »

Platon, La République, 508

 

Le cinéma est davantage l'enfant de l'industrie que du monastère ou des écoles d'enlumineurs. Il est à l'origine une technique de propagande et de manipulation émotionnelle [17]. Les frères Lumière furent effrayés par le procédé qu'ils venaient d'inventer, lorsqu'ils se rendirent compte que des personnes filmées étaient visibles après leur mort. Ce point de vue n'est pas naïf, il indique le pouvoir démiurgique de l'image fabriquée et non pas créée [18].

La vision donne à contempler l'essence ou les figures de l'essence. Elle procède de la contemplation, elle est un reflet du Réel. La vision n'est pas une illusion, elle est « création » de l'incréé comme le souligne Nicolas de Cues : « Tous les modes qui déploient sans mode  la perfection de la vision sont ta vision, c'est-à-dire ton essence (Dieu) si voir pour toi, c'est créer, et tu ne vois rien qui ne diffère de toi, car tu es voyant et visible et tu es aussi le voir. » [19]

Le cinéma dans son état actuel n'est pas cet art de la vision, mais plutôt celui de l'illusion. Les scrupules des frères Lumière ont fait place aux machineries de  Méliès à sa lanterne magique. Le cinéma ne donne pas de vision, il enferme dans l'illusion d'un monde virtuel, il détourne l'être de son Être. Il le rend oublieux de ce qu'il est. L'art traditionnel de l'image renvoie à l'incréé, à l'invisible source, et la donne à contempler. Le cinéma comme le magicien fourvoie l'être dans le labyrinthe.

Même si les scénaristes les plus fins revendiquent la poétique d'Aristote et s'en targuent, ils n'en prennent que la partie superficielle, l'écume afin de s'inspirer  de la technique de l'art de la tragédie qui parvient à conduire le spectateur à la catharsis. La catharsis antique mettait le spectateur en présence du transcendant et les personnages de la tragédie, en tant que héros-archétypes, purifiaient les émotions. Le cinéma actuel prend le spectateur en otage au terme d'un suspens émotionnel et l'enferme dans l'illusion totale. Il déclenche chez lui des flots de larmes, des angoisses, des sentiments amoureux, des émotions érotiques, de manière fantasmatique et sans prise directe avec le Réel.

Le principe scénaristique est très simple : un héros va du point a au point b parce qu'il désire de tout son être se rendre au point b. Le scénario consiste à dresser des obstacles de plus en plus grands pour éprouver émotionnellement le héros et de fait le spectateur. Ces obstacles devenant de plus en plus violents  poussent l'angoisse au paroxysme : le climax doit parvenir  à l'acmée, il faut donner sa jouissance au spectateur, sa rétribution, son pay-off ; le héros arrive au point b et le méchant qui a semé les embûches est réduit à néant.

Cette vision dualiste et simpliste fait du scénariste un démiurge. Il substitue son ego, ses problèmes, ses désirs, etc., à la science cognitive de Dieu, au souffle de l'Esprit. Il crée tout de l'alpha à l'oméga mais « à rebours ». Il crée son monde, son univers où il peut tuer les personnages à volonté, en jouir, les haïr, les aimer, etc... Il crée des êtres irréels à la psychologie factice, à la limite de l'infra humain. Il est un Dieu lui-même. Il tisse l'illusion, un voile obscur, en utilisant les instincts les plus bas du spectateur, inversant  les principes fondamentaux des universaux.

 

La Transfiguration

Les chrétiens orthodoxes, se référant à la Transfiguration du Christ devant Jean, Jacques et Pierre sur le mont Thabor,  considèrent que l'art est « thaborique ».  L'art donne à voir la transfiguration de la contingence et ouvre l'âme à la vision béatifique de son devenir. Le traitement à la feuille d'or des icônes illustre ce principe. Il s'agit de donner à voir, il s'agit de susciter la vision, qui est Vision de Dieu,  comme Nicolas de Cues le soulignait.

Le cinéma, par le trucage [20] ne transfigure pas le Réel  mais le défigure, en maintenant le spectateur sur une ligne abyssale. Si l'art de manière réaliste fait se confronter la contingence de l'homme à son essence,  le cinéma, lui, permet de prendre la fuite de manière « magique ». Par magie, il fabrique une image qui n'est pas le reflet de l'être. La culture chrétienne prend sa source dans le verset de la Genèse « l'homme créé à la ressemblance de Dieu ». Elle n'a de cesse dans toute sa production artistique de développer ce jeu de miroir où le reflet de l'un renvoie à l'Être de l'Autre. À l'inverse, le cinéma fabrique une image qui ne reflète rien, sans correspondance aucune avec l'Être qui est.

Le cinéma manifeste désespérément ce phantasme qui hante l'homme en qui Prométhée sommeille. L'Achille cinématographié, et non pas calligraphié, de La guerre de Troie n'est pas l'Achille de l'Iliade, il n'est pas le héros transcendant et mythique, il est le fantasme insatiable de l'impuissance de l'homme moderne coupé de ses racines et du Réel.

 

Pour un cinéma transfiguré

Dans ce contexte peut-il exister une manière artistique de faire du cinéma ? Le cinéma est-il un art ? Certes oui, si l'image redevient ce qu'elle doit être, le reflet de la lumière incréée. Le film L'Ile du réalisateur Pavel Lounguine  ou même La Passion de Mel Gibson tendraient à conforter cette possibilité. Dans ces deux cas la Vision précède l'image et elle nous renvoie directement à la source, parce que la Vision dit ce qui Est. L'émotion n'est pas détournée de son objet et une certaine forme de catharsis s'opère.

L'industrie du cinéma n'est pas prête à franchir ce pas. Les films susceptibles de s'ouvrir à cette perspective sont marginaux et rares.

Les conditions industrielles nécessaires à la réalisation d'un film ne favorisent pas l'épanouissement intérieur et spirituel des auteurs. Les coûts de fabrication sont tellement élevés que les producteurs n'envisagent la création que sous l'angle de la rentabilité commerciale immédiate.

Aujourd'hui, la possibilité de développer une transfiguration du cinématographe ne peut se faire que dans le cadre spécifique d'une démarche spirituelle consciente de la part des producteurs et des différents partenaires, comme ce fut le cas de La Passion de Mel Gibson.

L'outil dépend de ce que l'on en fait et le daïmon du cinéma peut devenir l'ange de la Grâce et de la Beauté, l'ange de la Transfiguration. C'est ce que nous pourrions appeler un contre-cinéma [21].

 

(Ce texte est paru initialement dans le n° 21 de la revue Contrelittérature)

 

NOTES :

[1] Règle de Saint Benoît et Psaume 44.2 « Écoute ma fille et vois ».

[2] Nuage de l'Inconnaissance IX,  traduits par D.M. Noetinger, moine de Solesmes, Maison Alfred Mame et fils, 1925, p. 97.

[3] Origène, Contra Celsum.

[4] Platon, Ion, (sur l'Iliade) traduction Emile Chambry, Garnier/Flammarion, Paris, 1967.

[5] Le bien. Megiston agaton, « souverain bien ».

[6] Daïmon est pris ici au sens antique de divinité qui préside au destin de chacun.

[7] Kallos, beauté. La Beauté est un attribut divin, il est un des noms de Dieu. Le terme hébreu Adonaï (nom divin) s'y rapporte d'un certain point de vue.

[8] Les formes intelligibles.

[9] Livre de la Sagesse de Salomon 7, 25. La Sagesse est un effluve de la puissance de Dieu. En hébreu hevel signifie haleine, traduit ici par effluve.

[10] Au sens moderne du terme.

[11] Ce terme doit être pris au sens médiéval. L'organisation est synonyme d'organisme, de corps.

[12] Cenni di Pepo dit (Giovanni) Cimabue (v. 1240 - v. 1302, Florence).

[13] L'expression, attribuée à Fra Angelico, « peindre les yeux fermés », en dit long sur cette question que nous avons du mal  à cerner. En effet, et l'œuvre de Dante le prouve, la théorie ou la doctrine qui accompagne la création artistique n'est pas conceptualisée, elle se découvre « spirituellement », elle relève du saisissement que les médiévaux appelaient le ravissement.

[14] Livre de La Sagesse de Salomon, 7, 15.

[15] Ibid. 7, 25.

[16] Genèse, 2.

[17] Il n'y a qu'à considérer le rôle des films pendant la seconde guerre mondiale et plus récemment le rôle de certains films pour justifier émotionnellement les engagements militaires des États-Unis.

[18] L'image en tant que reflet de la Vision éclaire l'âme  quand  « elle tourne l'œil de l'âme vers ce sur quoi l'Être et la Réalité versent leur lumière ». Platon, La République, 508.

[19] Nicolas de Cues, le Tableau ou la vision de Dieu, 12. éditions du Cerf, Paris 1986.

[20] Georges Méliès est l'inventeur du trucage, que l'on nomme aujourd'hui « effets spéciaux ». Il a travaillé avec le fameux illusionniste Robert Houdin dont il acheta le théâtre en 1888 pour y monter des spectacles de grande illusion.

[21] Les fondements de cette conception contrelittéraire du cinéma pourrait se trouver, selon nous, dans la théorie esthétique qu'Eisenstein a exposée dans des travaux encore très peu connus, notamment son manuscrit désigné comme La Méthode ou le Grundproblem (Le problème fondamental). Cf. Gérard Conio, Eisenstein : Le cinéma comme art total, Infolio, 2007. (ndlr)

 

 

dimanche, 31 décembre 2006

Louis Charbonneau-Lassay

     La contrelittérature entend « catholique » en son sens pleinement métaphysique et non strictement confessionnel, même si ce dernier sens participe justement de ce catholicisme intégral, de cette « Grande Église » des âmes libres, selon la belle expression de Marguerite Porete, dont Louis Charbonneau-Lassay fut l’un des derniers et plus nobles témoins.
      À l’occasion de la récente réédition du Bestiaire du Christ, aux éditions Albin Michel, notre collaborateur Daniel Facérias a écrit, dans le dernier numéro de Contrelittérature, l’article que nous reproduisons ci-dessous.

 

 

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 CHARBONNEAU-LASSAY : LE VISIBLE ET L'APPARENT

 

par Daniel Facérias

 

 

     L’Enfouissement
 

     En 70 (1),  le second Temple de Jérusalem est définitivement détruit, emportant  la structure même de la tradition hébraïque centrée sur lui. Cette destruction définitive est concordante avec la première destruction des Tables de la Loi par Moïse – qui inaugure les 40 années de désert – dont les débris se trouvaient dans l’Arche. La Mishna (2), qui rapporte les événements de la destruction et de la fuite des Sages (rabbis) à Babylone, dit que l’Arche et les pierres taillées s’enfoncèrent dans le sol pour ne plus être visible des hommes, après la destruction du premier Temple. Cette disparition (3) mériterait à elle seule un développement signifiant pour la période que nous vivons. Cette disparition est en fait  un enfouissement, un creuset.
     L’enfouissement n’est pas une coupure ou un enlèvement, c’est plutôt comme l’étymologie latine du mot nous l’indique (fodere, creuser) un creusement intérieur. Le creusement intérieur met une distance entre le visible et l’apparent. Le visible est ce que l’œil du cœur perçoit ou, en d’autres termes, ce que l’intus voit et lit (4), c’est le lieu du Verbe dans le sens chrétien du logos, la Tente de la rencontre (5). Cet enfouissement s’accompagne, dans la Mishna, de la voix de la Shekinah qui annonce au Grand Prêtre : « Nous partons ». Il ne s’agit pas, là non plus, de l’effondrement de la Tradition mais du retrait de l’apparence. L’apparent est ce qui est manifestement lisible sur tous les plans corps, âme et esprit ou, autrement dit,  le Temple est le lien social, le lien de l’âme et le lieu de la présence spirituelle. Le monde juif est réduit à l’exil, à l’éparpillement, contraint à la quête du Temple intérieur (6) .

 

Le Creuset
 
     Ce préambule est une manière de présenter la fonction particulière et inclassable de Charbonneau-Lassay. Comme le vieux Tobie (7)  qui reçut une tâche à accomplir, Charbonneau-Lassay  a eu pour fonction d’enfouir l’apparent dans le visible, de procéder au creusement de l’aspect esôterikos (8) de la  tradition chrétienne afin de la préserver et de la transmettre.
      Le Bestiaire du Christ recueille, avant dispersion, les signes et les traces d’un enseignement désormais tu, retranché de l’apparent. Comme les pierres taillées du Temple, les « supports » rassemblés, même s’ils comportent une influence spirituelle, n’étaient que les nœuds mémo-techniques, pourrions-nous dire, d’une tradition orale, le creuset d’un enseignement « cœur à cœur  » (9) qui désormais est devenu silencieux, mais qui ne s’est pas éteint, il est une braise(10)  que l’ange de Dieu peut raviver à tout instant.
     Le corpus christianorium, à partir du Quatorzième siècle, comme l’indique Dante dans la Divine Comédie (11), se « clôt  » (12) dans sa partie médullaire, n’irriguant plus les confréries, les écoles, les corporations et autres organisations qui structuraient la vie sociale. La chute de l’Ordre du Temple en 1314 peut être perçue comme une résonance mutatis mutandis de la destruction du Temple de Jérusalem (13). Cette analogie est excessive si nous la  limitons à l’apparent, elle est majeure si nous en considérons le visible. En effet, la Shekinah en quittant le Temple de Jérusalem  n’abandonne qu’un tas de pierres, une carcasse vide laissant aux archéologues une poussière vaine. L’apparent se résorbe mais reste désormais visible dans l’intus. La fonction de Louis Charbonneau-Lassay a consisté à répertorier la clôture, à l’identifier afin qu’elle s’enflamme aux premiers  souffles du relèvement. : « Souffle, viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts et ils vivront  » (14).

 

La Bonne Lumière
    
     L’enfouissement est en fait la construction d’une arche (15). Progressivement, l’arche « chrétienne », dissimulée derrière la légende du Saint Graal, dans le trobar clus des troubadours ou dans d’autres dits qui ne s’entendent que par l’intus, a disparu même de la visibilité des cherchants les plus avisés.
     Les organisations dont Louis Charbonneau-Lassay fait état (16) ont subi la corrosion des temps et la dispersion. Cet enfouissement plus opaque ne signifie pas pour autant disparition car, l’Évangile l’affirme : « Cherchez et vous trouverez ». La difficulté réside dans la manière d’entreprendre la recherche, comme Louis Charbonneau-Lassay l’écrit : « la mémoire des hommes a laissé tomber en oubli de très anciens signes symboliques, aucun pourtant, n’est mort de cette chute, et quand une main les relève et présente en bonne lumière, leurs sens oubliés, ils se révèlent pleins de sève pour offrir aux âmes une nourriture qui parfois semble vraiment s’être enrichie de valeur en se condensant dans le silence des siècles, ainsi qu’il advient de ces vieux élixirs que de très longues années de repos ont dotés dans l’ombre de nos caves, d’une incomparable vertu.  » (17)
     La « bonne lumière » est l’Esprit qui, dans une démarche spirituelle authentique, éclaire l’œil du cœur. La tentation « universitaire » qui consiste à rendre « scientifique » (18) ce qui ne l’est pas, détourne, de facto, le champ de l’investigation et ne trouve que poudre excrémentielle et charbon (19). Saint Bernard exprime la quête authentique comme une marche de « clarté en clarté » et la connaissance comme l’éveil et la garde du cœur. L’intelligence des choses ne procède pas du savoir livresque ou mental mais de l’état de l’être. La « main qui relève » est la main que le Souffle inspire, que, pour reprendre une expression médiévale, « le fond noble » de l’homme anime avec justice et vérité.

 

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La Main et le Souffle
 
     La main et le Souffle sont, d’une certaine manière, les deux mouvements du cœur (20). Ce qui n’est pas sans rapport avec « la main de justice et la main bénissante » (21), la rigueur et la miséricorde, la droite et la gauche. Louis Charbonneau-Lassay nous donne à entendre et à lire intérieurement le sens apparemment caché que nous ne pourrons saisir qui si nous faisons une démarche « ontologique ».
     Cette démarche ontologique, liée à une initiation - au sens étymologique du terme, est reçue dans la perspective que « ce n’est pas dans la connaissance qu’est le fruit mais dans l’acte de saisir » (22). Le Sens est reçu, comme la Grâce. L’acte de saisir ( la main ) est inspiré ( inspirare, "dans le souffle" ). La chevalerie médiévale, par le maniement de l’épée, illustre parfaitement ce dont il s’agit. Le Verbe est « une épée à deux tranchants » (23) qu’il faut manier, c’est à dire traduire en acte et, plus fondamentalement, réaliser par une configuration de son être au Christ, Verbe fait chair (24).
     Par ailleurs, dans le même ordre d’idée « la simple vulgarisation » dont parle Charbonneau-Lassay dans le suite de son introduction citée est à mettre en lien avec le Traité de l’Eloquence Vulgaire de Dante et non pas avec la mise en ligne d’une connaissance quelconque : il s’agit d’une intégration ontologique du signe ou du symbole. La récente publication et la diffusion importante du  Bestiaire  le protège finalement et place le dépôt qu’il contient sous la meilleure des gardes celle du peuple, au sens d’ "ecclesia" : vox populi vox Dei.
     Nous sommes bien au-delà de l’apparent car le savant de Loudun est un savant sans chaire, un Sage sans toge qui a rassemblé ce qui est épars, qui a scellé le coffre de l’Arche et qui l’a enfouie dans le cœur d’une transmission qu’une main juste peut révéler à nouveau.

 

Au Fil de l’Épée
    
     Les lois divines et les décrets divins ayant été relégués eux aussi au musée, dans un silence qui en dit plus qu’il ne paraît, Louis Charbonneau-Lassay est un guide de la quête « contrelittéraire » qui nous retient et nous pousse à recouvrer au fond de nous-même les chérubins de l’Arche perdue. 
     L’imaginaire qui peuple les signes contenus dans l’Arche hante notre mémoire. Les artistes qui ont tracé de leur main « domptée » les signes et les symboles ont puisé dans leur imagination purifiée par la pratique insistante du Verbe de Dieu. Cette Parole manduquée, sans cesse apprise « par cœur » s’est imprimée de façon indélébile dans leur être même et ainsi le symbole a pris chair comme le fruit, confirmant ce que disait Jorge Luis Borges : l’imagination est un acte créateur de mémoire. 
   L’impression du Verbe dans l’âme tisse le fil d’Ariane, le fil de l’épée qui peut permettre de retrouver la « bonne lumière » et qui peut rendre apparent le visible. Approcher l’œuvre de Louis Charbonneau-Lassay nécessite une mise en demeure, une mise en règle. Il convient de s’amender de tout orgueil d’esprit et de se mettre à genoux devant le Sens qu’elle contient.  
  Il y a peut être dans l’air du temps, aujourd’hui, une possibilité de sortir du labyrinthe et de « nourrir les âmes » en redonnant aux mains qui se tendent le Souffle nécessaire à la saisie de l’Être. La crise institutionnelle de l’Église a permis paradoxalement un certain « recentrage » et une recherche des origines qui rendent possibles certaines choses. 
     Les formes anciennes illuminent ceux qui les approchent et les sources lointaines vivifient ceux qui s’y désaltèrent. De manière certes sporadique émergent, par le biais d’ouvrages ou de revues, des possibilités de recouvrance. Le fil est ténu mais pas rompu, que celui qui a des oreilles l’entende.

 

Notes :

1.    Ce nombre est, dans la tradition hébraïque, le nombre de l’universalité humaine, le terme d’un cycle de civilisation. Noé, qui ouvre un nouveau cycle, a 70 descendants : les 70 nations que l’on retrouve dans la fête du Shavouot chrétien (la Pentecôte) où les apôtres s’expriment dans 70 langues, de même que le Christ envoie 70 disciples (72 exactement car 2 sont destinés aux juifs éloignés)
2.    Talmud de Babylone, Sanhedrin 97, 98 b.
3.    La recherche de l’Arche est une des quêtes majeures imprimées dans l’imaginaire du monde occidental.
4.    Sens véritable du mot intelligence : intus legere, « lire à l’intérieur ».
5.    Image biblique de la visibilité de Dieu (cf. Exode, 24)
6.    Il est intéressant de souligner que c’est à ce moment là que l’on va fixer par écrit les commentaires oraux de la Torah.
7.    Contre la loi assyrienne,Tobie enterrait les juifs morts déportés comme lui à Ninive. L’ensevelissement n’est pas sans rapport avec l’enfouissement car l’homme juif a un corps qui a contenu la Torah.
8.    Ce terme est galvaudé, il signifie simplement l’intelligence intérieure du cœur opposé à la compréhension « mentale ».
9.    Ce qui correspond à ce que l’on appelait, au temps du Christ, l’enseignement des grottes ( Le Christ enseignait à 3 degrés : public, disciples et, dans les grottes, aux 12 ). Cette pratique s’est perpétuée dans le christianisme occidental comme à la Sainte Baume par exemple.
10.    «  L’un des séraphins vola vers moi tenant dans sa main une braise qu’il avait prise entre ses pinces sur l’autel. Il m’en toucha la bouche » (Esaïe 6,3).
11.     La Divine comédie est déjà un premier enfouissement.
12.    Du latin claudere, fermer.
13.    Au terme d’un cycle annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament.
14.     Ézéchiel 37, 9.
15.     Les débris de la Table d’Émeraude brisée par Moïse sont rangés dans le coffre sacré.
16.    En particulier L’Estoile Internelle.
17.    Introduction au Bestiaire du Christ.
18.    Dans l’acception moderne du terme.
19.    Nous souhaiterions nuancer fortement cette prise de position. À notre sens, l ‘apport de certains travaux universitaires, tels ceux de PierLuigi Zoccatelli tout spécialement, sont d’une qualité indéniable et au dessus de tout soupçon (Ndlr).
20.     Figure XV, in Bestiaire du Christ : La main au cœur de la croix.
21.    In Bestiaire du Christ, chapitres 12 et 13.
22.     Saint Bernard, Traité de la Considération, p. 105.
23.    Psaume 149.
24.    Il convient sur cette question de lire l’Éloge à la nouvelle chevalerie de Saint Bernard.