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vendredi, 20 janvier 2012

Ozanam, autoportrait

Cliché 2012-01-19 12-36-56.jpg

 

« À l'esprit des pauvres. À un très haut clergé. »

Arthur Rimbaud, « Dévotion », Illuminations

 

« Le front haut, des yeux bleus profonds et perçants, la barbe impeccablement taillée comme ses cheveux mi-longs ramenés quelque peu en arrière et séparés par une raie de trois-quarts à la mode romantique, une mâchoire puissante, le nez droit, une bouche sensuelle et nerveuse : marmoréenne, hiératique et empreinte de bonté du même mouvement, la figure d’Ozanam telle que nous l’abandonnent ses portraits d’époque correspond trait pour trait au caractère et à la vie qu’ont dépeints ses contemporains et ses hagiographes. Non pas un vieux sage, mais un jeune homme plein de force, et de la force amoureuse qui est première en ce monde. »

Tel était Frédéric Ozanam. Tel nous le dépeint en incipit un autre jeune homme, jeune romantique, jeune catholique – Jacques de Guillebon, dans un pénétrant ouvrage qu’il vient de consacrer au père fondateur – mort à 40 ans – du christianisme social et des Conférences Saint-Vincent-de-Paul : Frédéric Ozanam, la cause des pauvres [1]. Car il fut bien tout de go, et dès son jeune âge, le défenseur farouche et passionné de l’Église et des pauvres – l’une n’allant pas sans les autres. Qu’on le juge sur pièces.

Cliché 2012-01-19 12-42-39.jpgFrédéric naît en 1813 à Milan et meurt en 1853 à Marseille. Lyonnais, il ira cependant étudier à Paris. À 16 ans, après une brève mais intense crise de foi, Frédéric se lance dans le combat apologétique, avec toute la générosité et l’impétuosité de son âge, et projette d’écrire une définitive Démonstration de la vérité de la religion catholique par l’antiquité des croyances historiques, religieuses et morales. Boulimie de lectures, d’études, de philosophie.

Le problème ouvrier et la question sociale, avec la révolution de 1830 et les révoltes des Canuts de 1831 et 1834, viendront bousculer cette trajectoire d’apologiste, et faire du militant un apôtre. Prise de conscience qui l’habitera, le hantera jusqu'à la mort. L’intellectuel va passer à l’action : « Ne serait-il pas bien de former, par toute la France, une grande conspiration bienfaisante et chrétienne pour le soulagement des hommes et la gloire de Dieu ? »

Le 23 avril 1833, ce sont sept jeunes gens qui se mettent au service de Sœur Rosalie Rendu, et qui fondent, au 3, rue de l’Épée-de-Bois, la première Réunion de Charité. Visite des pauvres à domicile, soutien matériel et moral, amour du prochain en actes : les Conférences Saint-Vincent-de-Paul sont nées !

À la fin de l’année 1834, les confrères actifs étaient plus d’une centaine. Cette année-là, Frédéric peut écrire : « Aussi je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s’unissent pour quelque œuvre charitable et qu’il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires ».

Depuis son départ de Lyon, sa fibre sociale, proche du pauvre, du laborieux, de l’ouvrier s’est considérablement développée, à tel point que son biographe l’abbé Marcel Vincent pourra dire qu’il se sent en 1834, au moment de la révolte des Canuts, « de plain-pied avec le projet de réforme sociale et politique dont les lamennaisiens prônent depuis un an le dogme fondamental : libérée de la tutelle des puissants et des riches, l’Église doit renouer avec les masses profondes du peuple une solidarité active dans la lutte pour la justice ».

Toujours féru de la chose intellectuelle et spirituelle, pour donner à ses compagnons une formation doctrinale solide, Ozanam emmène avec lui Lacordaire pour convaincre Mgr de Quelen, archevêque de Paris, d’autoriser la tenue de conférences durant le carême à Notre-Dame. La première eut lieu le 8 mars 1835. En raison du succès immédiat rencontré par ces prédications, l'expérience fut poursuivie l'année suivante. De fait, les Conférences de Notre-Dame de Lacordaire, où celui-ci mêle avec exaltation religion, philosophie, poésie, représentent un renouvellement original de l'éloquence sacrée traditionnelle. Le succès est gigantesque.

En juin de cette année 1836, Frédéric obtient son doctorat de droit : il est avocat. Et revient vivre à Lyon. « La question qui agite aujourd’hui le monde autour de nous n’est ni une question de personnes, ni une question de formes politiques, mais une question sociale. Si c’est la lutte de ceux qui n’ont rien et de ceux qui ont trop, si c’est le choc violent de l’opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas, notre devoir, à nous chrétiens, est de nous interposer entre ces ennemis irréconciliables. »

Ozanam semble avoir rompu certaines amarres qui le liaient encore à son essence bourgeoise. Il affirme que « la charité publique doit intervenir dans les crises. Mais la charité, c’est le Samaritain qui verse l’huile dans les plaies du voyageur attaqué. C’est à la justice de prévenir les attaques. »

Il n’hésite pas à reprendre certaines expressions de Saint-Simon, mais pour leur imprimer sa marque catholique : « L’exploitation de l’homme par l’homme c’est l’esclavage. L’ouvrier-machine n’est plus qu’une partie du capital, comme l’esclave des anciens ; le service devient servitude.  (…) Conséquences. Faire pour l’ouvrier ce qui se fait pour une machine : l’entretien le plus économique ; réduction des besoins physiques, à la place du pain des pommes de terre, la nourriture des animaux, travail des enfants dans les manufactures : élimination de tous les besoins moraux et intellectuels, suppression de la liberté religieuse, suppression de la famille, doctrine de Malthus, économistes à la solde ».

Mais Ozanam demeure original en ce sens qu’il pense, l’un des premiers, qu’il est possible malgré tout de construire cet ordre dans les circonstances présentes. « Passons aux barbares », sa fameuse phrase de 1848, signifiera cette espérance.

Artisan de paix, c’est ce qu’il souhaitera d’être en permanence, jusqu’au plus fort de la révolution de 48. C’est toujours son adage : « Avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques uns ; avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques uns de ses pauvres ».

En septembre 1845, dans une lettre adressée à la Société Saint-Vincent de Paul de Mexico, il rappelle les fondements de l’œuvre de charité : « Notre premier objet fut d'affermir la foi et de ranimer la charité dans la jeunesse catholique, d'en resserrer les rangs par des amitiés édifiantes et solides, et de former ainsi une génération nouvelle, capable de réparer, s'il se peut, le mal que l'impiété a fait dans notre pays. 

« Le premier moyen de réaliser ce dessein fut de nous rassembler toutes les semaines, d'apprendre ainsi à nous connaître et à nous aimer; et, afin de donner un intérêt à nos assemblées, nous entreprîmes la visite des pauvres à domicile : nous leur portâmes du pain, des secours temporels de plusieurs genres, et surtout de bons livres et de bons conseils (...) . Cette société, fondée il y a douze ans par huit jeunes gens très obscurs, compte aujourd'hui près de dix mille membres, dans cent trente trois villes ; et elle s'est établie en Angleterre, en Écosse, en Irlande, en Belgique, en Italie ».

1848. Dès février, Ozanam a pris son parti : « Derrière la révolution politique, il y a une révolution sociale. Derrière la république qui n'occupe guère que les gens lettrés, il y a les questions qui intéressent le peuple, pour lesquelles il s'est battu : les questions du travail, du repos et du salaire. Il ne faut pas croire qu'on puisse échapper à ces problèmes. Si l'on pense qu'on satisfera le peuple en lui donnant des assemblées primaires, des conseils législatifs, des magistrats nouveaux, des consuls, un président, on se trompe fort, et avant dix ans ce sera à recommencer (...). Nous allons ouvrir des cours publics pour les ouvriers, nous nous répandrons dans les clubs afin d'y porter de bonnes paroles et d'arrêter les mauvaises. Mais surtout nous nous préparons aux élections ». [2]

 Et en effet, il participera à ces Sorbonnes populaires qui feront cependant long feu. Pour les élections à l’Assemblée constituante, il s’y présenta tardivement, cédant aux objurgations de ses amis lyonnais. Sa profession de foi est sans ambiguïté : « La Révolution de Février n’est pas pour moi un malheur public auquel il faut se résigner ; c’est un progrès qu’il faut soutenir. J’y reconnais l’avènement temporel de l’Évangile exprimé par ces trois mots : Liberté, égalité, fraternité ». Ce 15 avril 1848, Ozanam sonne donc la charge de la démocratie chrétienne.

On peut en juger sur pièce dans les articles très audacieux qu’il donne à L’Ère nouvelle en 1848, sur la question de la propriété et du socialisme :

« Il est temps d’en faire le partage et de reprendre notre bien, je veux dire ces vieilles et populaires idées de justice, de charité, de fraternité. Il est temps de montrer qu’on peut plaider la cause des prolétaires, se vouer au soulagement des classes souffrantes, poursuivre l’abolition du paupérisme, sans se rendre solidaire des prédications qui ont déchaîné la tempête de juin, et qui suspendent encore sur nous de si sombres nuages ». [3]

On le voit, la ligne de crête qu’il suivit fut toujours périlleuse, et ce qui fit son génie aurait pu faire sa perte.

1849, Frédéric est malade et doit se reposer en Suisse :« En présence de ces admirables montagnes qui bornent notre horizon, les querelles des hommes me paraissent bien petites et je ne puis concevoir qu'ils soient si pressés de se déchirer au lieu de jouir des œuvres de Dieu. »

D’un point de vue politique, de plus en plus, il est attaché à la République, ce que du reste ne lui pardonnent pas les ultras et les intransigeants : « Jamais peut-être les dissentiments ne furent plus violents et plus implacables. Quand je vois les partis monarchiques dont la fusion devait, disait-on, restaurer la société française, se déchirer si cruellement, et les orléanistes eux-mêmes se diviser à ce point que leurs récriminations remplissent depuis quinze jours les colonnes de vingt journaux, je crois plus que jamais à la durée de la République. J'y crois surtout pour le bien de la religion et pour le salut de l'Église de France qui serait cruellement compromise si les événements donnaient le pouvoir à un parti prêt à recommencer toutes les erreurs de la Restauration. (...) Cher ami, nous n'avons pas assez de foi, nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques (...). Non, non, les conversions ne se font point par les lois, mais par les mœurs, mais par les consciences. »

1853, dernière année de sa quarantaine. Il prend vraiment conscience de la gravité de son mal. Le 6 mai 1853 il écrit : « Ah ! Mon ami, quand on a le bonheur d'être devenu chrétien, c'est un grand honneur d'être né israélite, de se sentir le fils de ces patriarches et de ces prophètes dont les paroles sont si belles que l'Église n'a rien trouvé de plus beau à mettre dans la bouche de ses enfants. Pendant de longues semaines de langueur, les Psaumes ne sont guère sortis de mes mains. » [4]

De sa maladie qui allait l’enlever aux siens, il tire alors, sur les conseils de sa femme, le petit Livre des malades, centré sur la méditation des psaumes. Ce sont les mêmes thèmes d’ailleurs que ceux que développait Blanc de Saint-Bonnet, un autre Lyonnais. Il écrit : « Et cependant il se peut que dans le plan divin, nos douleurs vaillent mieux que nos livres ».

Il meurt la même année.

Sa postérité ? Immense, et à raviver sans doute en France et en espérance !

 

Falk van Gaver

 

 

[1] Jacques de Guillebon, Frédéric Ozanam, la cause des pauvres, L’Œuvre, 2011, 138 p., 20 €.

[2] Cité in Marcel Vincent, Ozanam. Une jeunesse romantique 1813-1833, Médiaspaul, 2005, p. 210.

[3] Cette suite d’articles sera reprise plus tard sous le titre Les Origines du socialisme, dans « Mélanges », in Œuvres complètes, Lecoffre.

[4] Lettre à Alexandre Dufieux, 6 mars 1848.

 

mardi, 07 juin 2011

Un recueil de poésie de Gwen Garnier-Duguy

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Seule doit être choisie

dans la terreur et le désastre

la parole qui allume

des constellations dans la nuit

 

   Fille de Marie Noël et de Patrice de La Tour du Pin, mais aussi du plain-chant péguyen et claudélien, la poésie chrétienne aujourd’hui retrouve sa belle jeunesse et ses lettres de noblesse. En témoigne, en France, le poète Gwen Garnier-Duguy, dont la quête de joie se lie au sens du combat, dans une poésie pleinement catholique qui s’épanouit, comme la liturgie, dans une dimension cosmique et célèbre la refloraison du monde. Comme Péguy, comme Claudel, c’est un chant lumineux, mais aussi profondément enraciné, raciné même, qui soulève l’épaisse glèbe et la poussière volage pour les animer de souffle et de sang. Une poésie mystique, mais du Corps mystique, de la chair transpercée et transfigurée aux plaies de lumière.

   La poésie est messe sur le monde, liturgie laïque, prière profane qui sanctifie l’univers, danse des mots païens et convertis – illuminés, inspirés, insufflés d’Esprit. Elle est écho de la Parole créatrice, servante du Verbe rédempteur, fille du Souffle de vie. La poésie chrétienne, ce sont les noces de David et de la Sybille sous l’Arbre de la Croix. Fils spirituel d’Hildegarde de Bingen, Gwen Garnier-Duguy, veut ressusciter Pan – par l’onction poétique et le baptême du Nom.

Falk van Gaver

 

 

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Les ondes

hertziennes

vrillent l’espace

les chimies

agricoles

privent nos voûtes

des chants d’insectes

des campagnes

ne monte plus

le vol des alouettes

*

Le monde est au bord du monde

Il choisira de respirer les sarments de la joie

de s’élever dans la grandeur des orangeraies

de danser dans l’empreinte des oliviers

son projet pour nous porte l’étendard

de toute beauté

*

Ce qui est empêché

chaque jour

de notre dimension d’homme

s’enfouit en douceur

dans la mémoire de notre être

demeure là – patient

jusqu'à constituer le terreau

par où la terreur changera de camp

et s’épanouira en pommier en fleurs

*

Tu as le paradis

sur le bout de la langue

l’écorce des jardins délicieux

pour paume de la main

et la nuit qui sarcle ton cœur

y fait planer d’un souffle doux

les eaux ferventes

où tout est oint

*

Après avoir veillé

comme un damné

béat devant la portée de tes rêves

tu as enseveli tes mains

dans la terre

tu as appartenu au monde

et tes pensées ont refleuri

_____________

 

Gwen Garnier-Duguy, Danse sur le territoire, Éditions de l’Atlantique, 2011, 42 p., 13 €

 

 

samedi, 18 décembre 2010

La Passion de Saint-Exupéry

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 Dernière lettre de Saint-Ex, laissée à son chevet avant son dernier vol, à son ami Dalloz : « Moi, je fais la guerre le plus profondément possible… Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. »

Le monde qui se profile est sans maison, sans village, sans patrie, sans famille, sans patrimoine spirituel. Il niera l’homme et Dieu, et sera livré au pur « divertissement, au détournement de l’humain. L’auteur posthume de Citadelle s’y découvre. « Il n’y a qu’un problème, un seul, redécouvrir qu’il est une vie de l’Esprit, plus haute encore, que la vie de l’intelligence. La seule qui satisfasse l’homme. »

Lecteur de Saint-Simon, La Bruyère, Pascal, l’aristocrate Saint-Exupery, nourri de la grande vision chrétienne et classique, donnera une dimension christique à son métier, sa passion – donnant à l’avion une portée non plus technologique mais essentiellement spirituelle et même mystique. L’avion porte la trace du jour et du plein, du vide et de la nuit, la seule vision d’un grand paradis que nul ne peut altérer et qui témoigne de la réalité d’un monde spirituel que les Babels modernes s’acharnent à trahir. Comme la charrue, char céleste, l’avion est un outil qui lui apprend la méditation et la contemplation. Terre, ciel, mer, désert. Comme Psichari ou Foucauld, Vieuchange ou Mermoz, Antoine le grand est en quête d’une solitude ramenée a la nudité des premiers éléments. A Cap Juby ou ailleurs, là seulement Saint-Ex approche le bonheur, qui a pour lui figure monacale – lui qui attendait comme une grâce ce qu’il appelait la « vocation de Solesmes » – érémitique. Eremos – paradis, fournaise. « C’est de cet enfer que s’apprend la vie, de cette solitude que s’espère la communauté des hommes, de cette pauvreté que naît la richesse intérieure, de ce dénuement que se pare la vérité. » Toujours, jusqu’au bout, l’épreuve du feu. « J’ai choisi l’usure maximum » déclare-t-il avant de partir au combat. « Je ne connais qu’un moyen d’être en paix avec ma conscience et c’est de souffrir le plus possible. De rechercher le plus de souffrance possible. Je ne pars pas pour mourir. Je pars pour souffrir et ainsi communier avec les miens… Je ne désire pas me faire tuer, mais j’accepte bien volontiers de m’endormir ainsi. » Dans son portefeuille, une image de sainte Thérèse de Lisieux pour laquelle il avait une dévotion secrète. Pour lui, loin des médiocrités de son existence terrestre, le ciel était le seul endroit où il pouvait passer à faire du bien – et finir bien. « Accepter d’être tué en simple charpentier. »

Aviation mystique ? Oui, en ses temps héroïques… Dans Le lotissement du ciel (1949) Blaise Cendrars évoquait « Le nouveau patron de l’aviation », saint Joseph de Cupertino, le franciscain lévite, et dès 1913 un autre poète, Guillaume Apollinaire, déclamait dans « Zone » un Christ aviateur. Envoi – ou envol :

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« C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Pupille Christ de l'œil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Énoch Elie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
Et d'Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine ».

 

Falk van Gaver

 

 

 

À LIRE :

  Alain Vircondelet, Dans les pas de Saint-Exupéry, L’Œuvre,  2010, 160 p.

  Jules Roy, Passion et mort de Saint-Exupéry, Gallimard, 1951.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi, 27 octobre 2010

Mensonge soviétique et vérité romanesque

par Falk van Gaver

 

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Véronique Hallereau, Soljenitsyne, une destin, L’Œuvre, 2010.

 

« Ne pas vivre dans le mensonge. » (Alexandre Soljenitsyne)

 

   Alors que les apprentis révolutionnaires et les boyscouts situationnistes préparaient le grand jeu de Mai 68, jouant à la clandestinité prolétarienne dans la France du Général et l’Europe de Papa, d’autres, de l’autre côté du miroir, de l’autre côté du rideau, de l’autre côté du mur, jouaient leur honneur et leur peau. Les dissidents. Les géants. On connaît le mot de Bernard de Chartres (XIIe s.) : « Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants, etc.» Dont acte. C’est ce sentiment qui nous frappe tous quand nous sommes confrontés à la figure monumentale d’Alexandre Soljenitsyne. Et il a frappé, comme tant d’autres, Véronique Hallereau, dès sa jeunesse. Mais plutôt que de saluer de loin et en termes convenus le bronze gigantesque, la fresque héroïque  cette épopée d’un homme seul contre un système, cet homme qui a refusé d’être davantage un numéro de zek…  et est devenu un nom , Véronique Hallereau a approché l’homme – à travers l’œuvre d’abord : Soljenitsyne, un destin[1]. Portrait littéraire donc, ou biographie littéraire – tant l’œuvre et la vie sont liés, sont une – œuvre-vie, bio-graphie.

   SOL 2.jpgNé en 1918, arrêté en 1945 – deux dates fortes, charnières pour avoir osé critiquer Staline « la moustache » dans les lettres – la fameuse « résolution n°1 », germe de toutes les autres le capitaine Soljenitsyne, marxiste-léniniste fervent, va passer de l’autre côté de l’ombre. Le goulag. Rideau de fer au carré. Plus tard, il y verra le doigt de Dieu qui lui faisant toucher la vérité du régime l’aura à tout jamais délivré de l’idéologie. Car le camp de travail et de mort n’est pas un accident, un excès, un abus du totalitarisme (qu’il soit communiste, nazi ou fasciste), il en est la vérité ultime, le fondement secret et manifeste, la réalité totale et définitive. Camp et prison de 26 à 34 ans. 1953 : date charnière encore. Relégation aux confins centre-asiatiques de l’Empire rouge. En prison, en camp, cependant, il fait auprès des prisonniers l’expérience paradoxale de la liberté – intellectuelle, et spirituelle. « Les opinions différaient, certains étaient monarchistes, lui-même marxiste, mais l’amour de la liberté et l’indépendance d’esprit les unissaient plus que ne les séparaient ces divergences. »[2] Au cœur caché de l’Union soviétique reparaît le vrai visage de la Russie. « Sa Russie est la Russie souffrante, celle qui est en prison, celle qui est déportée, celle qui est humiliée. »[3] Libération spirituelle. Conversion. Les écailles tombées des yeux.

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   De retour en Russie, il devient instituteur de village, et se met à l’ouvrage. Rythme quasi monastique, intensité de vie, densité d’œuvre. Bourreau de travail. La vérité sur, ou contre, tout contre, Staline, mais aussi Khrouchtchev, et tout l’URSS. « Le vrai centre de gravité de l’histoire contemporaine, c’est le camp. Dans la Russie stalinienne, on ne peut devenir un grand écrivain ans avoir été au camp. »[4] C’est l’époque du samizdat, de la dissidence, de la littérature clandestine. Il mène une vie d’agent secret, dont le seul gouvernement est la liberté ; la seule fidélité, la vérité. 1962 : est autorisée la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch dans le n°11 de la revue littéraire Novy Mir. C’est un séisme spirituel. Soljenitsyne, bien vite, devient l’ennemi public n°1. Persécutions, perquisitions, intimidations, manipulations. Soljenitsyne a anticipé, s’est organisé, est déjà entré en résistance. En fin stratège, il a toujours un coup d’avance. Il a son réseau, les « invisibles », il rassemble en secret les innombrables témoignages qui serviront à L’Archipel du goulag. Témoignage, martyre martyrologe. Ce roman sans fiction. Vérité romanesque contre mensonge soviétique. La Terreur rouge s’est particulièrement attaquée aux écrivains : « Assassinés, Nicolas Goumilev, Ossip Mandelstam, Isaac Babel, Boris Pilniak, Nicolas Kliouev, Daniel Kharms, peut-être Serge Essenine. Suicidés, Vladimir Maïakovski, Marina Tsvetaieva, deux ans après son retour. Mort de désespoir, Alexandre Blok, qui déclara peu avant, en 1921 : ‘Le poète meurt parce qu’il ne peut plus respirer.’ Et signait ses lettres ‘Blok, incapable d’écrire en vers’. Inadaptés, censurés ou rapidement interdits, Anna Akhmatova, André Biely, Boris Pasternak, Mikhaïl Boulgakov, André Platonov, Vassili Grossman, Eugene Zamiatine qui finit par émigrer. Même Maxime Gorki fut isolé, quasiment emprisonné dans une cage dorée. Dans ces conditions, la prise de parole d’un écrivain comme Alexandre Soljenitsyne pouvait effrayer les dirigeants soviétiques. Écrire était un acte politique. »[5] Elie contre Achab et Jézabel. « La conscience vivante, bien que fragile et immatérielle, est plus forte que les violences de l’histoire. »[6] 1965 : la dissidence fait du bruit. Mouvement de contestation pacifique du pouvoir soviétique, révolte des intellectuels qui réclament et incarnent la liberté littéraire. Leur tactique ? Faire pisser le code. « ‘Faire pisser le code’ consistait donc à invoquer les textes pour en exiger l’application littérale par ceux-là même qui les avaient promulgués, et qui s’indignaient de cette méthode bien insolente. »[7]

  SOL 3.jpg Soljenitsyne, lui,  demeure solitaire. Écriture. Le premier cercle, Le pavillon des cancéreux, Le chêne et le veau. « Être un écrivain libre en URSS, responsable de ses écrits et soucieux de son style, oblige à un moment ou à un autre à affronter le Parti, qui ne peut souffrir une parole particulière. »[8] Soljenitsyne garde une confiance surnaturelle. Vertu de force. « Les souhaits élevés ne manquent jamais d’être exaucés », écrit-il. Il vise à montrer « comment, sous un régime totalitaire, un homme peut reprendre la parole confisquée dès la naissance, dans quelles conditions il peut écrire ‘je’, donner son point de vue. »[9] C’est un long bras de fer avec le KGB, lequel, ne pouvant le faire plier, ira jusqu'à essayer de l’assassiner – au parapluie bulgare. « Tout passe, seule reste la vérité », lui écrit un ami. La foi supporte tout, endure tout, espère tout. « La foi de Soljenitsyne a la même source que son art : son expérience des camps. Il n’était rien sans cette expérience du dépouillement dans lequel se trouvent la liberté, la conscience et Dieu. »[10] Il connaît bien en URSS le Père Alexandre Men, prêtre d’élite actif dans les milieux dissidents ; et, aux États-Unis, le suit avec attention le Père Alexandre Schmemann, « père » de l’Église orthodoxe autocéphale américaine, qui avait une émission hebdomadaire dans le programme russe de Radio-Liberté, une émission que Soljenitsyne écoutait avec grand intérêt. Fidèle, Soljenitsyne, mais libre toit autant que fidèle. « Traitant toujours les autres d’égal à égal, il n’était humble que devant les zeks, les saints et Dieu. » [11] À Pâques 1972, il écrit une lettre ouverte au Patriarche Pimene : « Ne vous laissez pas supposer, ne vous forcez pas à croire que, pour le clergé de l’Église russe, l’autorité terrestre est plus haute que l’autorité céleste, la responsabilité terrestre plus terrifiante que la responsabilité devant Dieu. » Scandale. Les milieux religieux lui tombent dessus. Sauf Schmemann : « Dans l’Ancien Testament, dans l’histoire du vieux peuple élu, il y avait le phénomène étonnant des prophètes. Des hommes étranges et extraordinaires qui ne pouvaient éprouver la paix et l’autosatisfaction, qui nageaient, comme ils disaient, contre le courant, disaient la vérité, proclamaient le jugement céleste sur tous les mensonges, faiblesses et hypocrisies… Et maintenant cet esprit prophétique oublié s’est soudainement réveillé au cœur de la chrétienté. Nous entendons la voix sonore d’un homme seul qui dit haut et fort que tout ce qui se passe – concessions, soumission, le monde éternel de l’Église se compromettant avec le monde et le pouvoir politique – tout cela est le mal. Et cet homme est Soljenitsyne. »

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   1973 : nouveau séisme. Parution de L’Archipel du goulag. Vision des catacombes. Œuvre de circonstance ? Non. « Une œuvre d’art porte en soi sa propre confirmation… Les œuvres d’art qui ont cherché la vérité profonde comme une force vivante s’emparent de nous et s’imposent à nous, et personne, jamais, même dans les âges à venir, ne pourra les réfuter », affirme Soljenitsyne. « L’œuvre d’art ne doit pas servir une cause sociale ou politique particulière (ce n’est pas la théorie de l’art engagé), mais elle doit être du côté de la justice et de la vérité, selon la conception traditionnelle de la littérature russe. »[12] Le  non est la première liberté. Et il s’exprime notamment dans les lettres publiques, comme celle aux dirigeants de l’Union soviétique de cette même année 1973. 1974 : Ne pas vivre dans le mensonge, dernier texte publié en URSS, en samizdat. 1974 : convocations, arrestations, expulsion d’URSS. Des voix sous les décombres. Coup pour coup.

   Il s’installe dans le Vermont, aux États-Unis. Isolement encore, sauvagerie – et travail. Famille. Et dénonciation persévérante du communisme : « Le communisme est antihumain. Nous sommes des hommes, nous voulons vivre comme des hommes. » 1978, C’est le discours de Harvard, Un monde éclaté ou Le déclin du courage, où il fustige l’Occident moderne, agnostique, relativiste, libéral, capitaliste et individualiste. Impardonnable. Réactionnaire. Soljenitsyne fatigue, ennuie, lasse – sauf une poignée de fidèles. Son prophétisme rugueux était mille fois plus réaliste que les idées en vogue.

   En 1990, dans Comment réaménager notre Russie ?, publié à Moscou par millions d’exemplaires (23 millions !), il expose une vision politique pragmatique – dont les grandes lignes pourraient être appelées patriotisme, anti-impérialisme, anti-expansionnisme, isolationnisme, localisme, décentralisation, auto-organisation, autogestion, autolimitation, subsidiarité… Pour lui, on ne peut être préservé de la tyrannie que par la « démocratie des petits espaces », fondée sur la tradition russe des zemstvos. Sa principale proposition politique est de décentraliser l’immense pays en confiant un grand nombre de responsabilités aux institutions locales.  Amoureux des révoltes et des révoltés, comme Jacques Ellul, Soljenitsyne condamne en revanche irrévocablement toute révolution, il aura encore l’occasion de le dire – et de se faire mal voir des intelligentsias occidentales – en Vendée, Mont-des-Alouettes, pour 1993. Il y rappelle que Lénine citait souvent Robespierre et, face aux soulèvements paysans, invoquait la Vendée et les « colonnes infernales » comme exemple d’une répression réussie. D’une révolution l’autre… Antijacobin, anti-impérialiste, antimondialiste aussi. Pour Soljenitsyne, il faut bien se garder de vouloir uniformiser l’humanité, car sa pluralité est sa beauté, elle répond à un dessein mystérieux qu’il ne nous appartient pas de changer : « Toute culture indépendante, ancienne et profondément enracinée, en particulier si elle est répandue sur une large part de la surface de la terre, constitue un monde en soi, plein de mystères et de raisons d’étonnement pour la pensée occidentale. »

  SOL 5.jpg 1994 : c’est le retour en Russie, lentement par l’Asie, la Sibérie. Il reste le porte-voix des sans-voix, sa voix s’était enflée durant toutes ces longues années de lutte et d’exil du murmure de toutes les petites voix privées de liberté. Il fait de la radio, de la télévision. Nul n’est prophète en son pays. Il quitte la vie politique, se réfugie dans une maison entourée de forêt, où écrire et travailler. Respecté sous Eltsine comme sous Poutine, mais à l’écart, comme D’Annunzio sous Mussolini. 1998 : La Russie sous l’avalanche – ou comment le libéralisme, profitant du champ de ruines de la société totalitaire, a détruit le pays. « Quelle souffrance d’éprouver un sentiment de honte pour sa patrie. De voir quelles mains indifférentes ou malpropres dirigent sa vie, stupidement ou par intérêt. Quels visages hautains ou perfides ou flétris elle offre au monde. Quel breuvage délétère on lui fait ingurgiter au lieu d’une saine nourriture spirituelle. A quelle désolation, à quelle misère est réduite la vie du peuple qui n’a plus la force de se relever. » Nous en sommes tous là. Il meurt le 3 aout 2008, fête des saint Macchabées, guerriers martyrs, il y a deux ans, déjà. Sa voix nous manque, sa voix nous hante. Là où est le cadavre, là se rassembleront les vautours. Vladimir Boukovski, dissident historique, rappelle à l’ordre les disséqueurs de cadavre et autres pisse-vinaigre : « Vous pensez que vous avez gagné à ne pas écouter la voix de Soljenitsyne ? Vous y avez perdu. Sa voix – c’est votre voix. La voix de ceux qu’on a tués, idiots – vos pères, vos grands-pères, vos oncles, ne le comprenez-vous donc pas ? Ceux qui n’écoutent pas Soljenitsyne n’écoutent pas votre douleur, précisément la vôtre. »

   SOL1.jpgReste l’œuvre, immense, celle du plus grand écrivain russe du XXe siècle, que peu encore lisent, malheureusement, mais qui aura une postérité inouïe une fois passée la publicité momentanée de la guerre froide et le reflux postsoviétique. Le livre de Véronique Hallereau, résultat de décennies de lecture et d’années de travail – dont nous n’avons ici qu’esquissé quelques-unes des pistes explorées – est sans doute la meilleure introduction à l’œuvre-vie du grand Alexandre.



NOTES :

[1] Véronique Hallereau, Soljenitsyne, un destin, L’Œuvre, 2010, 380 pages, 20 €.

[2] Ibid., p. 25.

[3] Ibid., p. 41.

[4] Ibid. , p. 70.

[5]  Ibid., p. 141-142.

[6]  Ibid., p. 131.

[7]  Ibid, p. 140.

[8]  Ibid, p. 148.

[9]  Ibid, p. 158.

[10]  Ibid, p. 181.

[11] Ibid, p. 184-185.

[12] Ibid, p. 202.

 

 

lundi, 05 juillet 2010

La musique intérieure d'Éric Pénicaud

 
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Éric Pénicaud
Guitare du XXIème siècle
Quantum, 2010

 

 

Eric Pénicaud a très tôt vécu ce paradoxe : devenir un classique avant d’avoir touché le grand public. Un classique vivant de la guitare classique. Situation qui dure encore – et qu’a renforcée son refus de se prostituer à quelque exigence commerciale ou médiatique. Son dernier disque est l’occasion de lui rendre justice.

L’œuvre d’Eric Pénicaud est une œuvre de maturité – même si ses fondements sont posés très tôt. Une maturité âpre et douce à la fois, et il faut sans doute avoir vécu pour en saisir et la singulière étrangeté et l’essentielle simplicité. La musique d’Eric Pénicaud est une révélation – c’est-à-dire un mystère. Voie de dépouillement, d’ascèse, aux profondes résonances spirituelles, du Japon bouddhique à l’Occident apophatique, via negativa, du nuage d’inconnaissance à la réminiscence christique. « Derviches tourneurs », « Tsunami », « Jubilatio pour violon-guitare », « Parabole créole »…   D’Hokusai à Maître Eckhart, des îles perdues aux mers familières, ce voyage intérieur nous rend aux rivages de la jeunesse enfuie, aux secrets du jardin enfoui – jusqu'à ce point ou naît la prière. L’histoire d’une âme, en quelque sorte, d’une conversion, d’un grand retour.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : nul exotisme, nul ésotérisme dans cette musique à la fois exigeante et accessible – parce que directe, transparente. Interprétées par les plus grands guitaristes (dont Pénicaud lui-même), ses compositions dessinent dans une tension vers le silence les contours d’une présence. Il se dégage une grande pureté de cette œuvre-quête, de cette œuvre-vie, ou se marient dans une profonde fécondité la musique et la mystique. Souhaitons à chacun la grâce de l’écouter – et de l’entendre.

 

Falk van Gaver

dimanche, 11 avril 2010

Un Christ arabe ?

 

par Falk van Gaver

 

Si la figure du Christ est présente dans l'islam, elle n'est pas celle du Jésus de l'Évangile. Cependant, une nouvelle figure du Christ est apparue dans la culture arabe contemporaine : celle du Christ poétique. Le livre récemment paru de Chiheb Dghim, Jésus dans la poésie arabe chrétienne et musulmane (Éditions de Paris, 2008) éclaire ce Christ arabe et méconnu.

 

 

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Fresque de la résurrection (détail), Église de la Chora, Istanbul.

 

« Celui qui est atteint par cette passion qui s'appelle Jésus ne guérira jamais. » Cette sentence mystique n'est pas le fait d'un poétique franciscain ni d'une carmélite extatique, mais d'un maître soufi médiéval, le célèbre Ibn' Arabi [1]. Jésus, Yéshoua, en hébreu, qui signifie « Dieu sauvera », est en effet présent dans l'islam, qui prêche un Christ né de la Vierge Marie, reconnaissant en lui le Verbe et l'Esprit de Dieu. Le Coran le mentionne ainsi plus de 15 fois sous le nom d'Aïssa et ne lui consacre pas moins de 93 versets. Pour autant, la christologie coranique ne se confond pas avec l'évangélique. Il est certes le Rasul, l'Envoyé, le Messager de Dieu, l'avant-dernier Prophète avant Mahomet. Successeur d'Abraham, Moïse et Noé, Serviteur de Dieu ('Abd Allah), il est chargé de rectifier la Torah par l'Évangile et répandre paix et lumière. « Al-Massih, Aissa Ibn Maryam » : le Messie, Jésus Fils de Marie. Le Jésus du Coran est même le Messie de Dieu. Dans la Sourate Maryam, l'islam admet sa naissance miraculeuse et virginale (versets 16-21), mais Jésus, « Fils de Marie », n'est pas Fils de Dieu (versets 89-95) : l'islam nie sa divinité et jusqu'à sa crucifixion. Dieu par miracle le délivra, un autre fut crucifié à sa place, et il fut enlevé au Ciel, d'où il reviendra sur Terre pour proclamer le Jugement dernier.

Mais s'il est un grand Prophète, c'est surtout la tradition hétérodoxe et mystique de l'islam, le soufisme, que la figure de Jésus inspira : « Certains soufis sont profondément attachés à Jésus. Ils le voient comme un maître, un guide spirituel, un modèle de dépouillement total, un témoin de l'Amour divin, le type idéal de pauvreté spirituelle, d'ascétisme, de douceur. [...] Pour le soufi, si l'âme devient assez pure et assez pleine d'amour, elle devient comme Marie et engendre le Messie. »[2] Voilà qui fait penser au superbe et si catholique Angelus Silesius en son Pèlerin chérubinique. Christ prophétique des sourates et des hadiths, Christ mystique des traditions soufies, il reste le Christ coranique sans grand rapport avec le Christ évangélique. Mais le Jésus oriental prendra une nouvelle figure au 20e siècle : celle du Christ poétique des jeunes nations arabes.

« La poésie arabe est née dans le désert. Elle célèbre le désert, non pas dans sa sécheresse mais dans sa richesse, la solitude qu'il permet autorisant l'homme à rêver, réfléchir, les oasis qu'il abrite étant semblables à autant de paradis sur terre. »[3] La poésie arabe précède l'islam : le prestige des poètes était si grand que l'islam naissant en prit ombrage : « Et quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent. Ne vois-tu pas qu'ils divaguent dans chaque vallée, et qu'ils disent ce qu'ils ne font pas ? » (Sourate Ash-Shuara'a, Les poètes, 224-226) Mais en même temps le Prophète aurait dit dans un hadith : « Servez-vous de la poésie pour éclairer le Coran. » Tour à tour mystique et charnelle, ascétique et érotique, la poésie arabe classique est un splendide monument du patrimoine littéraire de l'humanité. Mais, au tournant du 20e siècle, de même que les occidentales, les lettres orientales font leur révolution. De nombreux mouvements poétiques, dont le plus célèbre reste Al-Diwan, fondé en 1921 en Égypte, introduisent la modernité poétique et littéraire dans l'Orient arabe. Le rôle des Arabes chrétiens, Libanais notamment, y fut décisif, et les influences de Khalil Gibran (1883-1931), l'auteur de Jésus Fils de l'Homme, marqueront un recentrement sur la figure du Christ et son ancrage dans l'héritage évangélique autant que coranique - et ce, qui est important, aussi bien chez les poètes musulmans que chrétiens. Quelques recherches récentes ont éclairé cet aspect méconnu de la république des lettres arabes. [4]

Mais le Jésus des poètes n'est pas non plus celui des Évangélistes : il est le Seigneur des pauvres et des opprimés. Pour le nationalisme arabe, il est une figure de la nation arabe écartelée ou de la Palestine crucifiée. C'est ainsi que Mahmoud Darwish le décrit : « C'est un enfant du pays, il est de Nazareth, en Galilée. Et puis, sa mission est très simple, c'est une mission de paix et de justice. Avec ses paraboles, il parle comme un poète. Le Christ est un état poétique à lui tout seul. Le Christ nous inspire et nous donne du courage. »[5] Le rêve brisé d'une nation arabe laïque et la défaite de 1967 ont plongé les poètes, « nouveaux prophètes », dans le doute et le deuil. Ils identifient le « martyre » de leur peuple et d'eux-mêmes à la Passion du Christ. « Je suis le Christ qui tire en exil sa croix », chantait Al-Sayyab. Cette identification poétique introduit dans la culture arabo-musulmane la figure christique, présence hérétique que de nombreuses voix islamiques condamneront et censureront. La poésie arabe moderne se dresse alors comme un nouvel évangile poétique contre la souffrance et l'injustice, cris de désespoir et de douleur, mais aussi écrits d'amour et de douceur. Parmi les plus beaux chants, il y a ceux des chrétiens Fawzi Maluf (1899-1930), Yusuf Al-Khal (1917-1987), des musulmans Ahmad Shawqi (1868-1932), Abd Al-Wahab Al-Bayati (1926-2000), Badr Shakir Al-Sayyab (1926-1964), ou Fadwa Tuqan (1917-2003)... Qu'ils soient Égyptiens, Libanais, Irakiens ou Palestiniens, ils expriment tous, avec leur liberté et leurs limites, quelque chose de l'insondable mystère du Christ. Mais, plutôt que de gloser davantage, laissons parler ces voix magnifiques qui chantent un autre Jésus, ni coranique ni évangélique, mais arabe et poétique.

 

La bienveillance est née avec Jésus

Ainsi que la bravoure et la vie

Avec lui est né le chemin du salut

L'univers s'émerveille du nouveau-né

Le prodige du Christ s'est répandu

Comme s'irradie sur l'existence

La clarté de l'aurore.

Plus de menace,

Plus d'injustice,

Plus de vengeance,

Plus de sabre,

Plus d'invasion,

Plus de sang.

C'est un roi,

Un voisin intime de la terre. [6]

 

 

Jésus est passé par ici

Et ses yeux s'emplirent de larmes

Et il me dit :

Hier Jésus est passé par ici.

Jésus

Sa croix : deux branches ; olives, florissantes.

Ses yeux : deux étoiles

Son allure : une colombe.

Ses pas : des chants.

Hier il est passé par là

Et le jardin a fleuri

Et les enfants se sont réveillés,

Plus beaux

Et dans les cieux

Les étoiles de la nuit étaient

Comme des cloches,

Comme des croix

Noyées dans mes larmes

Le chagrin était

Notre sentier d'amour et d'oubli.

 

Notre terre verte,

Dans ses supplices,

Affaiblie par ses blessures,

Elle rêvait de lys

 

Et de milliers de Jésus

Qui porteront leur croix

Dans l'obscurité des prisons

Et qui seront nombreux

Ils offriront la vie à une postérité,

Qui sèmera de jasmin la terre de Dieu

Et qui enfantera des  héros,

Des révolutionnaires et des saints. [7]

 

 

Mon cœur est le soleil

Quand il s'ébroue de lumière.

Mon cœur est la terre frémissante de blé,

Des fleurs et de l'eau claire.

Mon cœur est l'eau, mon cœur est l'épi

Sa mort est résurrection

Il vit à travers ceux qui mangent.

Il vit dans la pâte qui s'arrondit,

Comme le sein de la vie.

 

Je suis mort par le feu :

De mon argile, j'ai brûlé l'obscurité.

Dieu seul est resté.

Je fus un commencement.

Et au commencement étais pauvre.

Je suis mort pour qu'on mange

Le pain en mon nom,

Qu'on me sème en la saison.

Combien de vies dois-je vivre ?

Dans chaque brèche, je deviens le futur,

Je deviens une graine,

Génération d'entre les hommes

Je deviens.

Et à chaque cœur d'hommes,

Je donne une goutte de mon  sang,

D'une goutte, une parcelle. [8]

 

 

Demain, mon Seigneur reviendra

Sa voile est comme un nuage blanc

Aux doigts de l'aurore

Je savais quand il apparaîtrait,

 

Comment puis-je l'ignorer ?

Ses cordes, moi je les ai tissées,

Mes doigts les ont purifiées,

Et mes larmes les ont lavées

Comment puis-je l'ignorer ?

De retour,

Lorsque de loin,

Il apparaît comme une nuée à l'horizon

 

Demain, mon Seigneur reviendra

Il reviendra,

 

Des terres inconnues, derrière Chypre,

L'aimée, derrière Carthagene,

Il me revient.

Ô quelle joie...

 

Hier, il était vivant,

L'aube perçait ses yeux.

Portant un cœur, souriant

Aux lumières et aux douceurs

Brandissant son bras,

Frappant la terre de ses deux pieds

Claquant le vent de ses deux joues

Courant,

Ils  disaient qu'il était

Un fleuve bouillant

Ils disaient qu'il était

Sérénité. [9]

 

 

 

NOTES

[1] Les Illuminations de La Mecque, Albin Michel, 1997.

[2] Faouzi Skali, Jésus dans la tradition soufie, Albin Michel, 2004.

[3] René Khawam, La Poésie arabe, Phébus, 2000.

[4] Chiheb Dghim, Jésus dans la poésie arabe chrétienne et musulmane, Éditions de Paris, 2007.

[5] Aujourd'hui il n'y a qu'un seul Dieu, entretien in Libération, 10 mai 2003.

[6] Le prodige du Christ, Ahmad Shawqi (Égypte, 1868-1932)

[7] Le Christ fidèle (extrait), Abd al-Wahab al-Bayati (Irak, 1926-2000).

[8] Le Christ après la Crucifixion (extrait), B'adr Shakir As-Sayab (Irak, 1926-1964).

[9] Le Retour, Yusuf al-Khal (Liban, 1917-1987).

 

 

 

 

mercredi, 17 février 2010

Claude-Henri Rocquet, la folle sagesse de François

 

« François d'Assise est l'homme de la paix. »

Claude-Henri Rocquet

 

Au printemps prochain paraîtra une nouvelle édition française des sources fransciscaines. Ce projet, suscité par les Éditions fransciscaines et les Éditions du Cerf, proposera une refonte intégrale du célèbre Totum des Pères Desbonnets et Vorreux. Dans l'attente de ce grand événement éditorial, on lira l'entretien que le poète et dramaturge Claude-Henri Rocquet  vient d'accorder à Falk van Gaver.

 

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Né en 1933 à Dunkerque, agrégé de lettres, docteur en esthétique et sciences de l'art, Claude-Henri Rocquet a publié une trentaine d'ouvrages : poèmes, récits, essais, théâtre. Acteur, il a notamment joué le rôle de l'empereur de Chine dans Le Repos du septième jour de  Paul Claudel, pièce qu'il a lui-même mis en scène, en 2003, au Théâtre du Nord-Ouest. Il est l'auteur de Saint François parle aux oiseaux (Editions Franciscaines, 2005) et François et l'itinéraire (Editions Franciscaines, 2008)

 

 

 

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Né en 1979, diplômé de Sciences-Po, Falk van Gaver est journaliste, écrivain et anthropologue. Après avoir animé la revue Immédiatement, il a publié Le Politique et le Sacré (Presses de la Renaissance, 2005), devenu un ouvrage de référence. Spécialiste de la médiation interculturelle et interreligieuse, il a effectué de nombreuses missions à l’étranger, notamment en Asie centrale, en Inde, en Chine et au Tibet. Il vit actuellement en Palestine.

 

 

 

 

Falk van Gaver : Comment le « petit Pauvre » est-il entré dans votre vie ?

Claude-Henri Rocquet :  J'avais une quinzaine d'années. Quelqu'un m'a prêté La harpe de saint François, de Timmermans. Sans doute est-ce ma première rencontre avec François d'Assise. Je n'ai qu'un souvenir assez flou de ce livre. Peut-être son titre m'a-t-il marqué plus que tout le reste : l'image d'une harpe, d'un saint avec une harpe, d'un saint qui soit un chanteur, un poète, un musicien, comme David. Un saint qui soit lui-même une harpe : entre les mains de Dieu, dans le souffle de Dieu. Comme la flûte que désire être Tagore, dans un poème que j'ai lu à cette époque. - Et cette belle forme de la harpe ! Le ruissellement de ses notes, de ses cordes, de sa musique ; comme d'un ruisseau, d'une source. Une harpe, posée à l'ombre d'un arbre, sous le soleil, et dont le vent jouerait. La harpe d'Orphée charmant et apaisant les animaux, jusques aux plus féroces.

Mais la harpe m'apparaît analogue à l'arc-en-ciel. Si François est « un autre Christ », il est aussi un autre Noé. Et sa fraternité, une arche ; les oiseaux lui sont auréole, nimbe, arc-en-ciel.

Quelques années plus tard, je voyage  en Italie. Je suis émerveillé par Assise, sa lumière, le paysage, l'Ombrie. Émerveillé par les fresques de Giotto. Je rapporte un petit Crucifix de saint François : une image de papier collée sur un bois découpé selon la forme de ce crucifix italien. Était-ce du bois d'olivier ?

À Fiesole, dans un jardin, tandis que je regarde au loin Florence, et sans doute parce que je porte la barbe, un capucin me prend la main, souriant, et fait mine de m'emmener avec lui, disant, en italien, que je ferais un beau capucin. Pourquoi, après plus d'un demi-siècle, est-ce que je revois cet instant ? Dans la lumière de la Toscane, et de Dante.

J'ai maintenant passé dix-sept ans. Je découvre la poésie de Norge et en particulier Joie aux âmes dont un poème  évoque François et les oiseaux. Dans ce « Poème de la salutation », François reçoit l'enseignement des oiseaux. L'enseignement de la louange. Peut-être, songeant à François, Norge songeait-il aussi à Milosz ?

Dans le même temps, j'ai rencontré Lanza del Vasto. L'une des prières quotidiennes de la communauté de l'Arche est la prière  attribuée à saint François : « Là où il y a la haine, que je mette l'amour... » Elle s'inscrit en moi : joyau.

Je suis soldat en Algérie. Comment concilier l'idéal de non-violence et le service militaire ? À Paris, j'ai été élève comédien, et je suis, en Algérie, accueilli par  Raymond Hermantier, qui a fondé le Groupe d'action culturelle, avec l'approbation et le soutien de Camus et de Malraux, et qui lui a donné pour devise, pour mission : « Vous êtes ici pour donner, aimer, faire aimer ». Cette action, culturelle, humanitaire, pacifique, passe notamment par le théâtre : en français, en arabe, en kabyle. J'écris à la demande d'Hermantier un « Noé », ma première pièce, et un « Petit retable de frère François ».

À  Dellys, je ramasse au bord de la mer un bloc de bois. Un ami, peintre, et qui a vécu à Damas, y peint saint François, longue robe bleue, tenant deux oiseaux, en vis-à-vis, sur l'une et l'autre main. L'image peut faire penser à une icône copte, éthiopienne. Ce bois est sur ma cheminée.

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Bien des années plus tard, par des amis proches des Franciscains, j'entre en relation avec la revue Évangile aujourd'hui, et j'y écris quelques articles : l'un d'eux, sur la beauté. Par ces mêmes amis,  plus tard, je suis amené à écrire et à publier, dans une nouvelle collection des éditions Franciscaines, « Chemins d'Assise », Saint François parle aux oiseaux (sur la fresque de Giotto) et François et l'Itinéraire, où j'évoque une peinture de Van Eyck, François recevant les stigmates, au mont Alverne, et la rapproche de l'Itinéraire de l'âme vers Dieu, de saint Bonaventure.

Anne Fougère, ma femme, dans la même collection, publie La grande icône de sainte Claire puis Sainte Colette, recluse, pérégrine, fondatrice. Tout cela me conduit à lire attentivement Bonaventure et nous rapproche des Franciscains et de la famille franciscaine.

Nous avons noué des liens avec les clarisses d'Assise. Leur prière et leur parole nous sont précieuses.

Falk van Gaver : Pour vous, qui est François d'Assise ?

Claude-Henri Rocquet : Si l'on me demande : « Pour vous, qui est François d'Assise ? », je réponds que c'est un saint et qu'un saint, pour moi,  est à la fois proche, parce qu'il est homme, et à une infinie distance, parce qu'il est saint, - et que je ne le suis pas. Oui, c'est un rapport de proximité et de distance : un saint est tout proche de nous, et il est horizon, là où la terre et le ciel, infiniment, se rejoignent. Mais saint François ? Les mots qui me viennent : enfance, feu, amour. Non seulement l'amour des hommes, de Dieu, des amis et des ennemis, mais de toutes les créatures et de la création ; en cela, en cet amour du prochain et du cosmos : incomparable, unique dans toute l'histoire humaine et à travers toutes les traditions, il me semble ; et cependant commun à tout ce qu'elles ont de plus haut et de plus admirable ; comme s'il était « tout à tous ». « Autre Christ », certainement, et « frère universel ». Catholiques et orthodoxes, soufis, hassidim, moines bouddhistes... Il n'est l'ennemi de personne, et qui  pourrait le rejeter, le haïr ? Chacun reconnaît en lui le meilleur de soi-même.

Il est riche de sens qu'Assise fût choisi pour que s'y rencontrent  toutes les voies spirituelles.

Falk van Gaver : Quel est, à vos yeux, l'héritage essentiel de saint François ?

Claude-Henri Rocquet : Son héritage essentiel ? L'essentiel de son héritage est le cœur de l'Évangile, l'évidence et le mystère du Christ.

François d'Assise est l'homme de la Paix.

Falk van Gaver : Qu'a-t-il à nous dire aujourd'hui ? Qu'aurait-on à apprendre de lui ?

Claude-Henri Rocquet : La folle sagesse de François, sa folie d'amour, son amour fou de la vie, de la Vie, est la réponse la plus sage à notre folie. Elle s'oppose, non en théorie, mais charnellement, réellement, à tout ce qui  est aujourd'hui haine et destruction, travail de mort. Elle est une force contre le désespoir et le découragement. Le « vœu de pauvreté », ce n'est pas l'aumône et la bienfaisance, et je ne sais quelle « moralisation », ou modération, ou régulation du capitalisme ; ni même la juste recherche d'un « commerce équitable » ; mais il nous oriente vers la fin nécessaire du capitalisme : comme il y eut une fin de l'esclavage, son abolition ; cela, cette proscription, est aujourd'hui chose évidente, universelle, irréversible : l'homme ne peut être possédé par l'homme comme s'il était un objet, un pièce de bétail. Le « vœu de pauvreté », dans sa pleine signification, dans son essence, dans sa fécondité, ne doit pas être compris aujourd'hui dans sa seule dimension personnelle, ou communautaire, et n'être  que de l'ordre d'une « vocation » particulière. Il doit nous amener à penser, radicalement, le fondement de nos sociétés, de notre civilisation ; l'origine de ses malheurs et de ses crimes ; et donc à critiquer, théoriquement, moralement, réellement, et dans son principe, le capitalisme. Le capitalisme est illégitime comme l'esclavage. Et c'est au cœur, à l'amour, d'être la force essentielle de la révolution nécessaire, de la conversion de l'histoire. Un amour, disait Lanza del Vasto, « sans revers de haine. »

Rocquet 1.jpgIl n'est pas moins évident que toutes les tentatives de mettre fin au capitalisme ont échoué et parfois dans les pires barbaries, égales à celle du nazisme. La question est donc : comment sortir du capitalisme sans verser dans la dictature et l'horreur, le crime. L'une des réponses est celle de Gandhi et de ceux qui lui sont proches. Une fin juste ne peut être servie par des moyens injustes. Le désir de faire le bien ne peut être servi par la violence et la cruauté. Ni le désir de vérité par le mensonge. Ni l'amour de la liberté par l'oppression. L'une des raisons de l'échec des révolutions est qu'elles tirent presque toujours leur énergie d'un désir de dominer, de vaincre, de se venger, d'être le maître, et non du désir de servir, du désir et de la joie d'aimer. Ici encore : l'enseignement de François...

De même, l'amour de François pour la création est aujourd'hui, dans son essence, non pas une espèce de supplément d'âme, une consolation, un heureux sentiment, mais une question de vie et de mort pour l'humanité. Nous devons comprendre que la guerre et la destruction de la terre, la dévastation de la nature et la violence contre l'homme, sont liées, inextricablement ; et voir le lien de ce mal avec le  capitalisme.

Si saint François compte aujourd'hui pour nous,  au plus haut point, c'est en ce que son « message » concerne,  dans l'urgence, et notre présent et notre avenir. La place de son enseignement est au cœur de la « crise » que nous vivons. Un enseignement spirituel ne vit et n'agit que s'il est incarné, et, sans doute,  par un « ordre », ou, pour mieux dire, une fraternité.

Je connais mal l'action des Franciscains dans le monde, aujourd'hui. Ce que je sais des Franciscains de Brooklyn me semble admirable, exemplaire. De même, les « cercles de silence », comme à Toulouse : où, silencieusement, pacifiquement, des hommes de bonne volonté, sur une place publique, se rassemblent, debout, chrétiens ou non, croyants ou non, et font cercle pour s'élever contre telle atteinte à la dignité de l'homme, et qu'elle cesse. Cela est chrétien, cela est humain.

Falk van Gaver : Quelle place a-t-il maintenant dans votre vie ?

Claude-Henri Rocquet : La relation que j'ai avec saint François n'est pas aussi « personnelle » qu'avec saint Martin, qui est, en quelque sorte mon « saint patron ». - Sa hauteur vertigineuse, séraphique ! Son feu ! Et sa souffrance. Ses brûlures, sa brûlure.

Mais il m'éclaire.

Au long de dizaines d'années, j'ai écrit des Noëls, maintenant réunis chez Ad Solem sous le titre Polyptyque de Noël : c'est une Crèche, et son inspiration est donc franciscaine.

Quand j'ai écrit sur Vincent van Gogh, cœur franciscain parmi les mineurs du Nord, peintre de soleils, peintre des nuits étoilées, peut-être m'est-il arrivé de voir, à travers la vie de Vincent, comme une lumière à travers un vitrail, à travers les vitraux de l'église d'Auvers, le visage fraternel de François.

Sur un autre plan : j'appelle de mes vœux, et je voudrais y contribuer, une confluence entre l'esprit de non-violence (incarné en France par Lanza del Vasto et ceux qui suivent son exemple) et la famille franciscaine.

 

Propos recueillis par Falk van Gaver