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mardi, 30 juillet 2013

Lumière sur les Paroles du Notre Père

Gethsémani-la-prière-Abbaye-Notre-Dame-des-Neiges.jpg

 

par Jean-Louis Bolte

 

   Désormais, c’est la version du Notre Père adoptée en 1966 par le Saint Siège qui a remplacé toutes les variantes locales, soit :

   "Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal."

   Toutefois, cette traduction, dite oecuménique, très proche de la traduction Segond de Matthieu 6, 9-13, s'écarte en un point essentiel de la plupart des manuscrits d'origine. Et alors que le texte liturgique français dit : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », le texte latin, pour sa part, correspondant à la majorité des manuscrits grecs, dit littéralement : « Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs ».  

[Traducion latine des manuscrits grecs : Pater noster, qui es in caelis sanctificetur nomen tuum adveniat regnum tuum fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie et dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris et ne nos inducas in tentationem sed libera nos a malo. Amen.] 

    Voici le texte de la traduction de la Bible de Jérusalem de Matthieu 6, 9 13, proche par ailleurs de la traduction adoptée par la Bible de la liturgie :

   " Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs. Et ne nous soumets pas à la tentation ; mais délivre-nous du Mauvais."

   Évidemment, la question est de savoir en quoi la différence de traduction peut créer problème. Et de comprendre par là pourquoi la traduction orthodoxe a cru devoir s'écarter de la traduction œcuménique, et pourquoi nous aurions intérêt à faire de même.

   Un message récent de Jésus à un petit prophète colombien, en date du 6 juin 2013, nous apporte là-dessus un éclairage décisif, et nous indique pourquoi nous devons adopter une traduction proche de la traduction orthodoxe, par exemple le texte de la traduction de la Bible de Jérusalem. Voici des extraits de ce message intitulé : " Parole de Jésus au Saint-Sacrement à Sa Hiérarchie Ecclésiastique".

   Jésus parle : " Paix à vous, Hiérarques de mon Église.

   Hiérarchie Ecclésiastique, pourquoi avoir changé la prière du Notre Père que J'ai enseignée à mes disciples ? 

   La prière du Notre Père que vous priez aujourd'hui n'est pas celle que J'ai enseignée à mes disciples, quand ils m'ont demandé : "Maître enseigne-nous à prier", et que Je leur ai dit de dire ainsi : " Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs. Et ne nous soumets pas à la tentation; mais délivre-nous du Mauvais." (Matthieu 6, 9-13)

[Texte espagnol original : "Padrenuestro que estás en el cielo, santificado sea tu nombre, venga a nosotros tu reino, hágase tu voluntad en la tierra como en el cielo. Danos hoy nuestro pan de cada día, perdona nuestras deudas, como perdonamos a nuestros deudores, no nos dejes caer en tentación y líbranos del mal". (Mateo 6. 9 al 13)]

   Mon troupeau, les mots dettes et débiteurs couvrent non seulement vos dettes personnelles et spirituelles, mais aussi les dettes de vos ancêtres et de vos défunts. Quand vous dites : pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, vous vous référez à des fautes strictement personnelles, sans tenir compte de la dimension intergénérationnelle, Je veux dire, de vos défunts et de vos ancêtres.

   Dans la prière du Notre Père que J'ai enseignée à mes disciples se manifeste la miséricorde, l'amour, le pardon et la protection de Dieu le Père pour ses enfants. La prière du Notre Père telle que vous la priez aujourd'hui ne tient pas compte de vos ancêtres et de vos défunts. Lorsque vous changez les mots dettes par offenses et débiteurs par offensés, cela manipule et déforme le plan de salut de Dieu. La prière du Notre Père, telle que mon Père me l’a enseignée pour être donnée à ses enfants, a le pouvoir de libérer vos âmes, ainsi que celles des défunts et des ancêtres de vos familles, si vous priez avec foi. C'est une prière d'exorcisme qui vous libère des attaques du malin, et vous protège de ses pièges, c'est aussi une prière de vie et une nourriture pour votre esprit. C'est la prière qui vous apporte non seulement la nourriture corporelle, mais, le plus important, la nourriture spirituelle que Je suis.

   Hiérarques de mon Église, bergers de mon troupeau, Je vous demande de tout mon cœur de recommencer à prier le Notre Père comme mon Père me l'a enseigné, parce que tel que vous êtes en train de le prier et de l’enseigner à mon troupeau, il n’a pas la même valeur et le même pouvoir spirituel. En changeant les mots dettes par offenses et débiteurs par offensés se perd l'action miséricordieuse et libératrice du Père envers ses enfants ici-bas, et envers les âmes de vos ancêtres et de vos défunts dans l'éternité. 

   La prière du Notre Père jointe au Credo et au Magnificat constituent un ensemble de puissantes prières qui rassemble tout le plan de Salut que mon Père a préparé pour l'humanité.

   C'est ma paix que Je vous laisse, c'est ma paix que Je vous donne. Repentez-vous et convertissez-vous, car le royaume de Dieu est proche. Votre Maître et Pasteur, Jésus au Saint-Sacrement." 

   Soulignons que ce qui est enseigné ici - à savoir que la prière du Notre Père, telle qu'elle fut donnée à Jésus par son Père, si elle est priée avec foi, a un pouvoir libérateur pour nos âmes, ainsi que pour celles de nos défunts et de nos ancêtres, - ne concerne pas tant ce qu'une nouvelle doctrine appelle la guérison de l'arbre généalogique, que l'universalité du pardon dans la communion des saints, à travers l'espace et le temps. Autrement dit, nous ne devons pas nous contenter de pardonner à nos contemporains - pensons aussi à nos parents défunts et à nos ancêtres, et de façon plus large à tout défunt à qui nous pouvons être liés par une dette, de quelque façon qu'on l'entende. Le pardon doit s'étendre aussi loin que s'étend l'Église dans sa triple dimension militante (ici-bas), souffrante (au Purgatoire), et glorieuse (au Ciel).

 

   Pour illustrer ces propos voici un témoignage de Maria Simma, une âme charismatique en contact avec les âmes du Purgatoire, qui nous parle du refus de pardonner par delà la mort :

    Question : Maria, pouvez-vous me donner un exemple où le refus de pardonner a entraîné l’apparition d’une maladie? 

   Réponse de Maria : "Oh! C’est si souvent la cause d’une maladie. Oui, je me souviens d’un cas à Innsbruck où une jeune femme ne pouvait pas pardonner à son père. La situation était la suivante: lorsque son père vivait, il ne procurait jamais aucune joie à ses enfants et, dans le cas de cette jeune femme, lorsqu’une bonne position s’est présentée, il a refusé de la lui laisser prendre. C’était un travail qui lui aurait donné une bonne formation et le fait de le lui interdire l’a obligée à errer dans la vie sans une éducation adéquate. 
   Et c’est cela qu’elle ne pouvait tout simplement pas lui pardonner. Peu de temps après sa mort, il lui est apparu - pas seulement une fois, mais trois fois - en la suppliant de lui pardonner. Mais non, sa fille ne le pouvait tout simplement pas. Elle est alors tombée malade et durant sa maladie, l’idée lui est soudain venue qu’elle devrait lui pardonner. C’est ce qu’elle a fait, et très profondément, de tout son cœur. La maladie a rapidement disparu. 
   Je ne me souviens pas exactement de quelle maladie il s’agissait, mais il était devenu très clair qu’elle était due à ce long refus de pardonner. On ne peut pas toujours oublier les choses, mais on doit toujours pardonner. Le refus du pardon est le plus lourd fardeau dont nous puissions nous charger et la cause des plus grandes limitations que nous puissions nous imposer en cette vie. 
   En apportant tout cela à Dieu, nous redevenons tellement plus libres et plus comblés. Et le pardon sera suivi d’une compréhension bien plus profonde de ce qui s’est réellement passé. Cela aussi est une grâce immense et très importante".

jeudi, 21 octobre 2010

Le songe de Don Bosco

par Jean-Louis Bolte

 

 

Don-Bosco.jpg

 

 

1. Les Trois Blancheurs

 


    Le 30 mai 1862, Don Bosco eut en songe une vision prophétique.
Il vit la mer, et là, rangés en bataille, des vaisseaux innombrables remplis d'armes de toutes sortes, livrant bataille à un grand et majestueux vaisseau représentant l'Église.
    Soudain, apparaissent deux colonnes : l'une, la plus grande, porte une lumineuse hostie, et l'inscription : « Salut des croyants » ; c'est la première blancheur. L'autre, où sont gravés les mots: « Secours des Chrétiens », est surmontée d'une statue de la Vierge Immaculée, avec un chapelet : c'est la seconde blancheur.
    L'assaut tourne à l'avantage des agresseurs mais le Pape, tout de blanc vêtu – c'est la troisième blancheur – à la proue du grand vaisseau, convoque par deux fois les capitaines des vaisseaux auxiliaires afin de délibérer des décisions à prendre : ces deux délibérations représentent les conciles Vatican I et Vatican II.
    Observons qu’une des significations fondamentales de ce rêve prophétique est la suivante : une bataille a lieu autour de la primauté de Pierre, c'est-à-dire pour le primat de la papauté dans l’Église universelle.
   Dans le songe, le Pape est finalement frappé à mort, mais son successeur obtient la victoire en amarrant solidement le Vaisseau aux deux Colonnes. Un tableau, exposé dans la Basilique Maria Auxiliatrice à Turin, rappelle ce célèbre songe des « Trois Blancheurs », reçu peu avant le début du premier Concile du Vatican.


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    Ces « Trois Blancheurs » – la Sainte Eucharistie, la Sainte Vierge et le Saint-Père – sont les trois secours fondamentaux des chrétiens, à la fois appuis, protections et réconforts dans les souffrances et les épreuves.
    Mais l'union de ces trois « blancheurs » est plus que cela : elle est reflet visible de la Trinité sur terre, car si l'Eucharistie est le Fils en personne, la Vierge Marie, selon le mot de saint Maximilien Kolbe, est la quasi-incarnation de l'Esprit-Saint, et quant au Pape, il est notre doux Père de la terre.
    En sorte que la fidélité aux trois blancheurs est l’expression achevée de la fidélité à l’Église du Christ.


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    La première blancheur est l'Eucharistie, le Pain vivant descendu du ciel. L'Eucharistie c'est Jésus lui-même, Jésus sous les blanches espèces : « Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour le salut du monde » (Jn 6, 51)

   L'Eucharistie est le plus grand des sacrements : elle contient non seulement la grâce, mais l'Auteur de la grâce. C'est le sacrement d'amour : elle est le fruit de l'Amour qui se donne. Elle a pour effet principal d'augmenter en nous l'amour de Dieu, et des âmes en Dieu.
    La réception de l'Eucharistie s'appelle « communion » parce qu'elle est union intime du cœur de Dieu et du cœur de l'homme – union qui déifie notre âme, en augmentant en elle la participation à la vie divine. Au-delà de toutes les nourritures du corps ou de l’esprit, elle est pour nous une nourriture divine ; Jésus s'offre réellement – offre son corps et son sang – comme aliment, subsistance de notre âme.

 

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    La deuxième blancheur, c'est la Très Sainte Vierge Marie, la Mère de Dieu. Dieu n'ayant pas choisi d'autre moyen que Marie pour venir à nous, nous ne pouvons trouver un plus sûr chemin pour revenir à Lui. Son Fils lui-même, sur la croix, a confirmé sa double maternité : Mère de Dieu, en Le donnant aux hommes, Mère des hommes en nous donnant à Dieu.

   « Femme, voici ton fils ; fils, voici ta Mère » (Jn 19, 26-27)

   Vraie Mère des hommes, Marie nous enfante à Dieu. Nous pouvons, en effet, Lui confier en toute occasion, toutes nos peines et toutes nos joies, toutes nos défaillances et tous nos succès. La remercier pour toutes ses intercessions en notre faveur auprès de Dieu, et pour toutes les grâces qu'Elle nous obtient de Son Fils Jésus. Et surtout L'écouter en toutes choses, afin qu'Elle nous guide toujours plus sûrement sur les pas de notre Frère Aîné.
    Tout au long de l'histoire de l'Église, Marie a ainsi accompagné les hommes, n’hésitant pas à les conseiller, en ne cessant de leur porter la Lumière de Dieu à travers ses petits prophètes : en tant que Fille du Père, la Lumière du Père ; en tant que Mère du Fils, la Lumière du Fils ; en tant qu'Épouse du Saint Esprit, la Lumière de l'Esprit. Et c’est Pontmain, Lourdes, La Salette, Fatima, Garabandal et Medjugorje – et tant d’autres lieux où elle apparaît, se faisant Mère présente auprès de Ses enfants.

   « Je viens à vous, dit-elle le 1er septembre 2009 à Ned Dougherty, en tant que Notre-Dame de la Lumière, car Je souhaite répandre à travers le monde la Lumière de mon Fils, votre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, en ces temps difficiles pour l'humanité. Mon voyage avec vous, et parmi vous, à travers les âges, M'a permis d'assigner à Mes enfants, [ceux] qui ont été attentifs à écouter et à répondre à mon appel, la mission [que voulait pour eux] Mon Fils... »

 

§§§


    La troisième blancheur, c'est le Chef visible de l'Église, le Pape, le successeur de Saint Pierre. Là encore, c'est Jésus lui-même qui l'a confirmé à cette place par Sa parole : « Je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » (Mt 16, 18-19).

   Nous devons vouer à Pierre, aujourd'hui notre bon pape Benoît XVI, un amour franc et fervent à l'image de celui que lui manifestait sainte Catherine de Sienne, avocate du Pontife Romain qu'elle nommait le « Doux Christ en la Terre ». Bien plus, nous devons comprendre que le Pape est le dernier représentant du Père ici-bas – alors que toute autre paternité est désormais largement et très systématiquement bafouée –, et ainsi nous ne devons pas hésiter à donner à notre Pape bien-aimé ce titre de combat : « Doux Père en la Terre ».
    Un amour franc et fervent, mais aussi fidèle comme celui de saint Antoine-Marie Claret, promoteur de l'infaillibilité pontificale au Concile Vatican I. Ce dogme, daté de 1870, qui fait partie du dépôt de la foi de l’Église est « lié dans les cieux », et doit donc être cru sans discussion : il assure au Pape le charisme d'infaillibilité comme Docteur suprême de l'Église, lorsqu'il exprime un avis en matière de foi et de morale.

 

§§§


    L'expression « trois blancheurs » manifeste ainsi le lien intime et providentiel entre Notre Seigneur Jésus-Christ vraiment présent dans la Sainte Eucharistie, Sa Très Sainte Mère et Son Vicaire infaillible, légitime successeur de l'Apôtre Saint Pierre. Cette conjonction des trois blancheurs, est vraiment reflet visible de la Trinité sur terre, et est tellement essentielle à la foi catholique que nous sommes assurés être sur la bonne voie, dès lors que nos cœurs les tiennent toutes trois embrassées.

 

 

 

2. Une rapide lecture historique du songe



    Don-Bosco.jpgAu début du rêve, l'assaut donné au grand vaisseau tourne à l'avantage des agresseurs. C'est alors qu'apparaît à la proue de ce grand navire l'homme en blanc qui en assume le commandement. Et c'est le Pape. D'où il devient désormais fort clair qu'il s'agit de la Nef de l'Église.
Le chef du grand vaisseau (le Pape) convoque alors à son bord les capitaines des vaisseaux auxiliaires (les Évêques) afin de délibérer sur les décisions à prendre.
    Il nous faut ici nous reporter à l'histoire. Le songe de Don Bosco est du mois de mai 1862. Or, le 6 décembre 1864, Pie IX appelle à Rome, en Concile, les évêques de la Chrétienté : et cela afin de remédier « par un moyen extraordinaire à la détresse extraordinaire de l'Église ». Notons, car le fait a son importance, que Pie IX fut élevé au Siège de Pierre à l'instant même où Marie, à La Salette, venait pleurer sur les maux qui allaient s'abattre sur le monde et sur l'Église.
    La tempête, un instant apaisée, se ranime dès lors plus violente, obligeant chacun des capitaines à regagner son navire. Et chacun se replie donc. Faut-il voir là une image de l'état des Églises nationales à l'époque de Pie IX ? Par exemple, pour l'Église de France, l’image de ce qu’elle est devenue sous les effets cumulés du jansénisme, puis du gallicanisme, du philosophisme et de la Révolution, la poussant à la contestation de Pierre ? Probablement...


§§§


   Le 18 juillet 1870, le Concile vote la Constitution « Pastor aeternus », consacrant le dogme de l'infaillibilité pontificale. Le lendemain de ce jour éclate la guerre franco-allemande. Le 9 octobre, Rome, arrachée par violence au Pape, est annexée au Royaume d'Italie. Le 20 Octobre, le Concile n'ayant pas terminé ses travaux, est renvoyé sine die... Et c'est ainsi que Vatican II devait un jour continuer Vatican I.

    Le songe se poursuit. Une accalmie se fait sur la mer et l'hostilité des ennemis paraît fléchir. La grande Nef reprend sa route. Le pilote suprême en profite pour appeler de nouveau les autres pilotes à son bord. Et c’est Vatican II. Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul I...
    Mais voici que la tempête se déchaîne une fois encore, plus violente que jamais. Vatican II fut en effet le prétexte – prétexte et non pas cause – de la plus affreuse subversion qui se soit jamais élevée contre l'Église.   

   À partir de là, le rêve prophétique de Don Bosco nous montre le Navire assailli de toutes parts et de toutes les manières. Les vaisseaux ennemis vomissent le feu de toutes les gueules de leurs canons, et foncent sur lui, le frappant de leurs étraves cuirassées.
    Don Bosco vit aussi d'autres armes, les pires peut-être : ce sont des livres, des écrits. Et il est bien vrai qu'à partir du Concile se déchaînèrent toutes sortes d'attaques contre l'Église, soutenues par des moyens médiatiques sans précédent. Grosso modo, on peut dire que ces attaques venaient de tous les bords : à sa droite, l'Église eut à subir les assauts des sédévacantistes et des lefèvristes ; à sa gauche, la poussée moderniste et libérale ; en coulisse, le terrible travail de sape de la franc-maçonnerie, y compris de la franc-maçonnerie ecclésiastique (au service du mondialisme) ; et frontalement, les incessantes désinformations médiatiques.
    Nous sommes alors à l'époque de Jean-Paul II. Les deux colonnes sont toujours là, dressées immobiles sur la mer en furie. Et le Pape, tenant ferme la barre, s'efforce toujours de maintenir la Nef entre elles deux.

 

§§§


    Vient Benoît XVI, confronté pour sa part à deux chantiers principaux : la réforme liturgique qui vise à retrouver la rigueur du mystère, et la recherche d'une unité de l'Église qui réalise la prière de Jésus : « Que tous soient un, Père, comme Toi et Moi sommes un ».
    Il rencontre évidemment dans cette voie toutes les oppositions vécues par ses prédécesseurs, mais amplifiées par le sécularisme généralisé, et unifiées désormais par l’énoncé ouvert du projet mondialiste. On remarquera que ces attaques tendent à créer une fausse Église, au service du projet mondialiste de religion mondiale, et du coup à liquider le caractère sacrificiel de la messe, en réduisant l'Eucharistie à un symbole.
    Et voilà pourquoi de nos jours la Vierge Marie parcourt le monde entier pour annoncer à ses petits prophètes « la grande profanation » qui vient, profanation dont le prophète Daniel nous a déjà prévenus : à la fin des temps, dit Daniel, « l'abomination de la désolation » sera visible dans le temple du Seigneur, car l'homme impie y entrera pour « abolir le sacrifice perpétuel » (Dn 11,16).
Et voilà pourquoi Marie dit à Darly Chagas, son petit prophète du Brésil, le 16 mai 2009 :

« Priez pour la Sainte Église fondée par Jésus-Christ, vous approchez du temps du martyre des chrétiens, en particulier le Saint-Père, assistez-le avec des prières, faites ces choses, cet acte d'amour, pour l'aider à tenir ferme entre ses mains la Sainte Eucharistie, car l'ennemi va encourager ceux qui ouvrent leur cœur pour le servir, à commettre la grande profanation. »

   La tempête encore se déchaîne, la plus violente qui fut jamais. La barque de Pierre est à nouveau secouée, et de plus en plus rudement. Sous nos yeux s'accomplissent la suite et la fin du rêve de Don Bosco.
    Les attaques sont désormais concentrées sur les trois blancheurs elles-mêmes, et dans la mesure où elles sont indissociables, toutes les trois sont attaquées : la Vierge Marie est attaquée, le Pape est attaqué, l'Eucharistie est attaquée.
    S'agissant de la papauté, le rêve raconte finalement l'histoire de son encerclement par les forces (maçonniques et associées) qui visent fondamentalement sa destruction. Prophétisant ainsi leur défaite finale.

 

§§§


    Quel est l’enseignement essentiel de ce songe ? Il nous dit que la fidélité aux Trois Blancheurs, aux trois inséparablement, constitue la condition incontournable pour se maintenir dans la fidélité à l'Église. Si l'une des trois fait défaut, la foi elle aussi défaille.
    Car quelque acharnement que mettent les ennemis de l'Église en leurs assauts, et quelques très grands dommages qu'ils infligent, ils ne peuvent venir à bout de la grande Nef, puisqu’il est écrit : « Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle ».

 

§§§


    La signification pratique qui se dégage pour nous de ce rêve prophétique est donc claire et nette : il n’y a qu’une voie sûre pour le petit reste, la fidélité aux trois Blancheurs, l’attention apportée à la présence des trois – inséparablement.

    « Il est visible et clair, déclarait Debora, petite prophétesse italienne de l'Eucharistie, en 2008, que la nouvelle ère, préparée par la Madone, sera une ère qui se construira sur ces trois réalités : Jésus Eucharistie, le primat de Pierre et la présence de la Madone ».

 



 

 

lundi, 06 septembre 2010

Politique de la jouissance (III)

par Jean-Louis Bolte

 

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Man Ray (1890-1976)
Portrait imaginaire de D.A.F. de Sade, 1938

Huile sur toile et panneau de bois, 55 cm x 45 cm
 
 

« Français, encore un effort pour devenir républicains »

Donatien Alphonse François de Sade

 

 

Dans un article récent du Figaro [1], Luc Ferry nous livre sa réaction à chaud devant ce fait divers où l’on a vu « un jeune homme de vingt-trois ans lynché par une bande de salauds parce qu'il n'avait pas la cigarette qu'ils exigeaient de lui ». Loin de voir dans cette violence un comportement de « bêtes sauvages », comme a pu le dire un auditeur à la radio qui traitait de l'événement, Luc Ferry soutient au contraire vigoureusement qu'il s'agit bien d'un comportement humain, puisqu'il n'y a que l'homme qui puisse « prendre le mal comme projet, [en] torturant pour s'amuser », se plaçant ainsi « en excès par rapport à toute logique naturelle ».

Et de poursuivre sa réflexion comme suit : « On objectera que le sadisme est, après tout, une passion comme une autre, et qu'il existe bel et bien une biologie des passions. Mais cette “explication” naturaliste sombre toujours dans la tautologie : elle explique le sadisme par la jouissance prise à la souffrance de l'autre... c'est-à-dire par le sadisme ! La vraie question est ailleurs : pourquoi cette de volonté de transgresser l'interdit, pourquoi cet excès dans le mal, lors même qu'il ne sert à rien, qu'il est irrationnel, extérieur à toute logique utilitaire ? ».

Très bonne question. À laquelle Luc Ferry, écartant très justement pourtant « l’explication naturaliste », s'interdit de répondre en posant a priori l'impossibilité de trois éléments essentiels de la réponse :

  • tout d'abord il pose que le sadisme est « une passion comme une autre » – et précisément non, car le sadisme est la racine de toutes les passions, au sens où Luc Ferry entend le mot « passion », à savoir les passions de jouissance ;
  • il pose ensuite fort justement que le sadisme est « jouissance prise à la souffrance de l'autre », mais pour y voir une « tautologie » – or ce n'est pas de tautologie qu'il s'agit, mais plutôt de la structure singulière, métagéométrique, propre à la jouissance, liée à son caractère indéfini ;
  • et enfin, il pose que le sadisme « est irrationnel, extérieur à toute logique utilitaire » – or, si quelque chose permet d'analyser la logique utilitaire, et plus précisément utilitariste, c'est bien la logique sadique.

Et la logique sadique nous mène tout droit au nom propre de la jouissance.

 

§§§

 

 

III. LE NOM PROPRE DE LA JOUISSANCE

 

 

Jouissance dérégulée, jouissance bruyante

et jouissance silencieuse

 

Dans le monde des frères (mais sans père), monde de la jouissance dérégulée, c'est-à-dire volontairement coupée de la loi naturelle (de la loi mosaïque), ladite jouissance peut être bruyante ou au contraire procéder à bas bruit. Dans ce cas on dira qu'elle est silencieuse.

Bien entendu, ce mot de « jouissance » ne désigne pas seulement la jouissance sexuelle, mais toutes sortes de passions, conscientes ou inconscientes. Et d'abord les diverses passions du corps, en particulier toutes les formes d'addictions, sans oublier les diverses formes de violences, des sports extrêmes jusqu'à la guerre, de l'agressivité verbale jusqu'au meurtre. Mais aussi les passions de l'esprit que longtemps on a appelé des vices, de l'orgueil à l'envie, du mensonge à la haine, ou de la médisance à la calomnie. Et ainsi de suite.

« Jouissance » a également un sens juridique, on parle de la jouissance d'une propriété. En droit des biens, on peut jouir de ce qu'on possède. Or ce sens est devenu pertinent en théorie de la jouissance en ce qu'il exprime la prétention fraternitaire à un droit absolu sur l'être. À la faveur du blanc-seing délivré par son positivisme juridique, la fraternité postmoderne a trouvé là l'occasion de développer très significativement le champ de sa jouissance. L'homme d'aujourd'hui en effet, qui diffère de l'ancien en ce qu'il dispose d'une technoscience surdéveloppée, y a pris l'impression d'être propriétaire de l'être lui-même, au point qu'il entreprend de le modifier et même de « créer » des « êtres » nouveaux.

Dans le monde des fils, l'être naturel se présente comme un prêt divin. L'idée de le posséder ou de le modifier lui est complètement étrangère. Mais, dans le monde des frères (mais sans père), le déploiement massif de la technoscience, sur lequel ce monde prenait ses fondations, a assuré une extension plus que substantielle au champ des jouissances classiques : le « droit » de  refabriquer l'être.

C'est précisément parce que ces jouissances sont dérégulées, autrement dit parce que nous nous y abandonnons désormais sans frein, qu'elles tournent mal – ou plutôt qu'elles tournent en mal. C'est dire que de plus en plus ouvertement, elles nous entraînent vers une catastrophe globale.

Nous dirons donc que la jouissance est bruyante, lorsqu'elle vient à s'étaler dans le spectacle, lorsqu'elle est médiatisée et qu'il lui est fait grande publicité. D'ailleurs, c'est le spectacle en soi qui se présente avant tout comme jouissance et, à vrai dire, il en constitue à lui seul presque tout le bruit. C'est en effet en lui que vient se résumer notre goût pour tous les états du sexe, pour l'hypocrisie et l’avachissement, et pour toutes sortes de crimes et de malversations, et ainsi à l'avenant.

Par contre, la jouissance est silencieuse lorsqu'elle s'exerce à notre insu et qu'elle est une menace pour nous, autrement dit lorsqu'elle nous entraîne vers tel ou tel désastre, bien malgré nous : par exemple le sida qui vient à nous tomber dessus là où nous ne l'attendions pas, l'accident de voiture dans lequel nous entraîne un chauffard, ou plus directement toutes sortes de malveillances d'autrui visant notre personne. Certes, nous sommes au courant de ces pratiques par notre expérience ou par le spectacle, encore lui, mais là, nous ne sommes pas en train de nous distraire devant une fiction : nous la vivons à nos dépens. Sans oublier que, nous aussi, nous pouvons dérailler et la faire vivre aux autres.

Ce qu’on appelle « secret », dans les Sociétés dites secrètes, doit être considéré comme la jouissance la plus silencieuse qui soit. En réalité, cette jouissance spéciale qu'est la jouissance la plus silencieuse qui soit, est véritablement le but de notre enquête. Car nous allons découvrir, en dévoilant la jouissance la plus silencieuse qui soit, ce qui fonde les tenants et aboutissants de toute la politique de la jouissance, et même de toute jouissance. Et c'est dans la mesure où nous pourrons localiser ainsi « toute la jouissance » [2], c'est-à-dire où nous aurons la force de nous extraire du monde des frères (mais sans père), que nous pourrons nous prévaloir de la puissance de dévoilement de l'Autre.

L'Autre qui, revenu du désert, se trouve au temps où il reprend l'initiative, initiative certes qu'il n'avait jamais perdue, pour nous souffler, par la voix de ses petits prophètes le nom qui dit toute la jouissance.

Bien entendu, l'Autre vient surtout pour nous dire le nom de l'autre jouissance. Il y a la jouissance, celle qui nous fait mal, et il y a l'autre jouissance, celle dont nous n’avons même pas idée. Ce que l'Autre vient dévoiler, en ce temps de dévoilement, ce n'est pas seulement ce qui nous fait mal, c'est surtout ce bonheur que nous ne pouvons même pas imaginer, et qu’Il vient nous proposer de vivre, ici et maintenant. Mais avant cela, il doit écarter ce dernier obstacle de la jouissance.

Or donc, faisons un pas de plus vers le dévoilement de la jouissance la plus silencieuse qui soit.

 

 

la Politique de la jouissance est Logique du contrôle

 

Il est évident que dans le large éventail des jouissances, il y en a de plus ou moins bruyantes et/ou plus ou moins silencieuses. Il s'agit ici d'insister sur l'une d'elle dont on peut dire qu'elle est plutôt très silencieuse : la jouissance du contrôle. Et s'il faut y insister, c'est que nous allons y trouver le dernier mot de la politique de la jouissance. C'est en effet dans cette catégorie des jouissances du contrôle que va se révéler cette jouissance si spéciale, cette jouissance qui, dans le monde des frères (mais sans père) ne peut pas ne pas prendre la forme du secret. Car cette jouissance si spéciale  ne supporte pas la lumière.

Le contrôle, hors son exercice légitime ou légal, c'est-à-dire le contrôle aux fins de jouissance, peut adopter plusieurs modes, depuis le harcèlement moral jusqu'au complot plus ou moins vaste en passant par toutes sortes d'intrigues de petit et haut vol, mais de toute façon la structure est toujours la même : la jouissance est ici celle que procure tel ou tel ascendant, ou mieux, tel ou tel pouvoir sur autrui. Les formes de jouissances du contrôle sont diverses, et vont du simple harcèlement jusqu'à la plus féroce tyrannie, et s'appliquent ainsi par degré de manière plus ou moins calculée.

On se trouve ici dans le cadre d'un schéma binaire – fondé sur l'opposition entre un sujet (actif) et un objet (passif) – qui déploie une gamme allant du couple harceleur/harcelé ou exploiteur/exploité, passant par le couple maître/esclave et menant, au pire, jusqu'au couple bourreau/victime. C'est dans ce contexte de jouissances silencieuses que se nouent les nouveaux rapports de pouvoir, c'est-à-dire que se prépare la tyrannie qui vient

Pour analyser correctement cette structure binaire, nous avons besoin des secours d'un « spécialiste ». Et ce spécialiste, c'est le Marquis de Sade. Sade, en effet, est un auteur incontournable à deux titres, deux titres qu'il possède à l'origine de notre modernité : c'est d'abord un révolutionnaire, qu'on voit hanter les années de la Révolution et dont la silhouette jacobine se profile dans telle page de Michelet, alors que Taine, dans son Histoire de la France Contemporaine, le caractérise de « monomaniaque », aussi dément qu'un Marat, pareillement assoiffé de meurtre et, en tant que tel, tout pétri de la méchante grimace politique de nos origines : l’amour de la guillotine. Mais Sade est aussi un écrivain, qui a compris par son art même, l'étendue de l'empire de la jouissance sur l'humanité, et qui a pris au sérieux, jusqu'au bout, la logique de cet empire. Que Sade soit sataniste par-dessus le marché n'est que la conséquence de cette double distinction d'origine.

Dans « La Philosophie dans le boudoir », Sade place un pamphlet politique qu'il intitule : « Français, encore un effort pour devenir républicains » [3]. Par là, il introduit explicitement la distinction entre deux sortes d'efforts républicains. Il est facile de comprendre, à la lecture de son texte, que le premier effort, c'est celui de l'utilitarisme « modéré » des Lumières ;  le second, par contre, celui d'un utilitarisme radical, est celui qui doit soumettre tout être au despotisme de la jouissance. Cet utilitarisme, à proprement parler « sadique », réclame un droit à la jouissance sur tout et tous, et en particulier sur les corps, exposés à un usage illimité, dans le contexte d'une dérégulation absolue des lois mosaïques (c'est-à-dire des dix commandements). Sade sait que le mal, par « nature », a besoin de se développer dans toute l'ampleur qu'il peut déployer. En visionnaire qu'il est, il voit l'avenir des Lumières et de la Révolution jusqu'à l'extrême de méchanceté qui leur est promis. C'est à cet extrême de méchanceté que va droit l’utilitarisme « sadique ».

Ces deux niveaux d'utilitarisme ne se distinguent pas tant par l'objet qui est visé, que par la qualité de jouissance qui peut en être obtenue. Ainsi, le niveau du bien-être est celui, facile, de la satisfaction immédiate. Dans le monde des frères (mais sans père), c'est le niveau du confort, « le luxe, et même la mollesse », comme s’exprimait Voltaire. C'est le niveau où la jouissance déçoit, parce qu'en se réalisant, elle s'évanouit. Ce paradoxe, qui traduit l'échec du principe de plaisir, amorce une insatisfaction qui inaugure le désir d’une répétition, caractéristique du temps d’une jouissance molle. C’est le temps du pain blanc de la jouissance – historiquement, le temps pour nous désormais finissant de la consommation. Se prépare ainsi la mise en place d’un deuxième temps, lui-même nécessairement réitéré, qui se révèle être celui de la jouissance au sens strict, la jouissance dure. La multiplication des addictions en donne la mesure : destruction et autodestruction sont la règle.

Cette structure, invariablement orientée vers le pire, est toujours le signe du passage de la fraternité à l'antifraternité. Car si la fraternité est centrée sur une jouissance de confort, une recherche de bien-être et de facilité – l'antifraternitél'est au contraire sur l'Autre pris comme objet de jouissance : là, il s'agit de profiter d'autrui, physiquement, psychologiquement, moralement, et même spirituellement, d'en faire son objet, et à la fin de jouir de sa souffrance.

 

 

La Politique de la Jouissance  est nécessaire

souffrance de l'Autre

 

Le principe républicain de Sade dit exactement ceci : une jouissance réussie ne peut être fondée que sur la souffrance d'autrui pris comme objet de mon bon plaisir. Ce principe, que nous allons expliquer maintenant, constitue le fonds même, le réservoir en quelque sorte énergétique, de ce qui alimente la jouissance du contrôle. Entendons-nous bien : la jouissance du contrôle est nécessairement jouissance de la souffrance d'autrui. Et non pas jouissance ignorée, mais jouissance voulue. La jouissance du contrôle, au sens des frères, en position ici d’antifrères, est donc celle qui s'obtient en mettant consciemment en œuvre la souffrance d'autrui. C'est « la souffrance qu'il faut » aux frères pour accomplir jusqu'au bout leur politique de la jouissance.

Sade, avec sa lucidité de sataniste conséquent, a compris et systématisé cette tendance radicale propre à la jouissance de contrôle, qui consiste à se soutenir sur la souffrance d'autrui. Où l'on voit que jouissance et souffrance sont l'envers et l'endroit d'une même structure. Toutefois, où l’on peut vérifier qu’il y va de la structure de toute jouissance, la jouissance sadique est là aussi confrontée à  son évanouissement. Et c'est ici que se noue la vérité dernière de toute jouissance.

Car même pour un bourreau, faire souffrir autrui ne va pas de soi: la jouissance peut y trouver une déception. Et Sade, de fait, dans son dispositif bourreau/victime, bute sur ce gros « problème », cet échec de taille, qui est celui de la mort de la victime. C’est qu’une fois morte, la victime ne sert plus la jouissance d e son bourreau puisque sa souffrance ne peut se prolonger – et c'est pourquoi nous voyons très souvent, dans le récit sadique, le bourreau jurer et sacrer de dépit en voyant sa victime lui échapper dans la mort. Dès lors, il n’a plus d’autre issue que satanique : obtenir pour sa victime la seconde mort – la seconde mort, c'est-à-dire l'enfer [4]. La seconde mort, c’est-à-dire l’existence sans l’être.

Alors sa jouissance pourra s'éterniser, se prolonger indéfiniment dans la souffrance éternelle de sa victime. À condition bien sûr que celle-ci tombe en enfer. Et que lui-même l’y suive. Le problème se réduit alors aux termes pratiques suivants : il faut que l’enfer existe et que la victime meure en état de péché mortel. Que, d’autre part, le bourreau se damne avec elle.

C'est ainsi qu'en dernière analyse, la jouissance de contrôle, cette « souffrance qu’il faut » aux frères en position d’antifrères, est jouissance satanique.

 

§§§

 

Maintenant il suffit, respirons un peu. Allons au large de cette infestation, et contemplons le visage de Celui qui ne peut nous tromper.

À « la souffrance qu'il faut », au sens des frères, c'est-à-dire la souffrance telle que nous venons de la définir, s'oppose « la souffrance qu'il ne faut pas », toujours au sens des frères. Et la souffrance qu'il ne faut pas, au sens des frères, c’est celle du Christ.

Pourquoi ne la faut-il pas ? Parce qu'elle fait exister l'Autre, l'Autre qui pour les frères ne devrait surtout pas exister au sens fort, ou du moins ne devrait « exister » qu’en un sens faible, pour s'anéantir dans la jouissance. De sorte que dans le monde des frères (mais sans père), si l'Autre « existe », ce ne peut  être que pour perdre son être. Pour l’utilité de la jouissance.

Les frères veulent, c’est-à-dire désirent, que l'Autre n'existe pas, parce qu'ils soutiennent le principe de son non-être, et ce principe, c’est l’enfer. Les frères veulent, c’est-à-dire désirent, un monde sans autrui, un monde fermé sur lui-même, dont très peu se rendent compte que c'est l'immédiate antichambre de l'enfer. Car, si l'Autre existait, il desserrerait notre enfermement dans l'étant, il barrerait la prétention de l'Un qui veut se faire Tout. Il ferait s'écrouler la Grande Babylone [5].

Quand nous disons que la souffrance du Christ fait exister , en position ici d’antifrères,, ce n'est possible que si cette souffrance équivaut à l'envers de toute jouissance humaine, ce qui, d’un point de vue rationaliste, présente un double impossibilité : tout d'abord « toute la jouissance » c'est impossible puisque du côté de l'Autre, en tant qu'il n'existe pas, la jouissance est indéfinie, elle est toujours à venir [6] ; et deuxièmement, dans la mesure où le mode d'être de la jouissance est de n'être pas, comment un envers de souffrance qui épongerait toute la jouissance pourrait-il avoir quelque consistance ?

La réponse tient dans le fait que l'Autre, en tant qu'il existe, localise, c'est-à-dire rend local, l'Autre qui n'existe pas, en brisant notre enfermement dans le n'être pas, en dénouant ainsi la conspiration contre l’être. La souffrance du Christ est en effet substantielle au-delà de toute limite. Elle est substantielle dans la mesure où l'être du Christ, en position d’Autre qui existe, est le garant d’une interface réelle entre l’être et l’étant. Car le Christ est l’Autre historique qui, destiné à l’enfer et à la privation d’être par son supplice et sa mort, en est revenu. Le Christ est cet Autre qui, destiné à la seconde mort, à la destruction de son être propre, en triomphe et pose de ce fait que l’Autre, en tant qu’il existe, est indestructible.

Et, dans la mesure où l'Autre existe, Il nous révèle le nom de toute la jouissance. Il nous révèle le nom secret du monde des frères (mais sans père).

Le nom secret qui nomme chaque frère et qu’ils ignorent, pour la plupart. Lorsque ce nom va venir à leurs oreilles, et il va bientôt résonner à leurs oreilles, ils en seront horrifiés. Presque tous horrifiés... car il y a ceux, les Grands Frères, le petit nombre des initiés, qui savent, parce qu’ils sont en possession du « secret ».

 

 

Politique de la jouissance et secret

 

Dans le monde des frères (mais sans père), il n'y a qu'un secret, au sens et frères, qui vaille : et le nom de ce secret est Satan. Satan est le nom ultime de la jouissance, et c'est aussi le nom de toute la jouissance.

Satan est le nom de la jouissance la plus silencieuse qui soit.

La politique de la jouissance gravite autour de ce secret, les représentations de la jouissance gravitent autour de ce nom secret.

Le dispositif de « la souffrance qu'il faut », que nous dévoile Sade, est la vérité ultime de la politique de la jouissance de notre temps. Il dit la vérité de la fraternité, c'est-à-dire la vérité de son envers plus ou moins inconscient, qui est envers d'antifraternité. Et donc qui est enfer pur et simple.

La vérité qu'il nous révèle, le voile qu'il lève pour notre bénéfice, c'est celui de l'antifraternité qui est au cœur de la fraternité. La fraternité même que nous propose le monde des frères (mais sans père) mène à l’enfer. De telle façon que depuis que nous sommes tous frères, libres et égaux, nous sommes toujours plus exposés, toujours plus livrés, au pouvoir de l'Autre sans être de la jouissance, à son contrôle et à sa fondamentale antifraternité : se lèvent alors les pires figures historiques propres à nous tourmenter, depuis le prochain sadique en passant par le nazi et le tueur en série, et jusqu'à la figure du Grand Frère, dans laquelle se tient en réserve celui qui aspire à être la plus parfaite incarnation de Satan. Figures qui rédupliquent leur modèle secret, de manière toujours plus fréquente et massive, comme un écho qui s'amplifie, à mesure que se rapproche la manifestation de la jouissance la plus silencieuse qui soit.

Autour du secret de la jouissance la plus silencieuse qui soit, les frères gravitent chacun selon l’orbite de sa méchanceté désignée. Dans les cercles externes, on trouve les frères plus ou moins inconscients de la chose qui, centralement mais dans le plus grand silence, développe son contrôle. Les plus inconscients sont les ignorants, enfermés dans leur jouissance de premier rang, c'est-à-dire dans ce confort consommatoire qu'ils prennent pour la « vie ». Cette première catégorie de frères, attroupée et multiple, est dans le refoulement : autrement dit, ce sont les frères qui ne veulent pas savoir. Leur pensée est opinion et leur désir de vérité, le plus souvent, s’interrompt à leur confort. Que la vérité leur revienne comme culpabilité, ils la nomment « dépression ».

Il  faut ainsi souligner que si les élites arrivent à mettre en place des projets mijotés discrètement de longue date, comme ce fut le cas pour le Nouvel Ordre Mondial, ils bénéficient tout de même de la volonté d'ignorance du public qui, jouissant d’« évolutions » du mode de vie qui l’ont caressé longtemps dans le sens du poil, c’est-à-dire qui sont allés dans le sens de sa veulerie, a fermé les yeux avec complaisance. Aux manœuvres et intrigues des élites a répondu  nécessairement, durant des décennies, la tolérance des masses.

À un niveau de moindre inconscience, on trouve une seconde catégorie, celle des frères qui sait qu'il vaut mieux ne pas savoir, et qui, par cette promotion à ce rang, comme récompense de leur misérable complaisance, participe au déploiement des jouissances bruyantes. Cette catégorie, où l'on peut trouver, en particulier, les responsables des médias et une certaine fraction du personnel politique, se trouve entre refoulement et déni. Le déni est signe d’une perversion de la pensée : dans le déni, ce qui est affirmé, c’est le primat assumé de la jouissance sur le réel. Le choix de jouissance est déjà jouissance, sans retour de culpabilité.

Nous rangerons à cette place les critiques de ce qu'on appelle, dans un sens bien différent de celui de Popper, dans un sens purement médiatique, « les théories du complot », critiques à la fois bardées de leurs certitudes et souvent pleines d'ironie, autrement dit présentant toutes les garanties de la sottise, qui tendent, avec le temps, à se retrouver si lamentablement démenties par les faits, qu'on ne peut que soupçonner en elles un dispositif de jouissance – plus ou moins passionnément inconscient – au service, du déni social.

Mais le premier de ces dénis est bien le rejet, le refus constitutionnel du nom propre de la jouissance. Fort officiellement, et fort laïquement, Satan n’existe pas [7]. C’est ici que Sade, allant au bout de la démarche des Lumières, nous prend par la main et éclaire pour nous ce déni fondateur de la politique de la jouissance, dont la fonction dernière consiste à maintenir dans l’ombre ceci : la politique fraternitaire a nécessairement pour envers une politique qu’il faut dire antifraternitaireet surtout ceci : l’envers et l’endroit de cette politique se trouvent sur les deux faces d’une même réalité embabouinée  de telle sorte que ces deux faces n’en sont qu’une [8].

Une fois franchis les cercles des jouissances bruyantes, on trouve ceux qui découpent les jouissances silencieuses. Il est évident, à mesure que l'on s’approche du centre secret de la structure concentrique ainsi formée, que les frères s'engagent dans un déni de plus en plus décidé, de plus en plus pervers, directement proportionnel à la croissance de leur cynisme. Dans ces cercles internes, se dégage le cœur de la politique de la jouissance, avec ses principes et ses maximes, qui ne peuvent jamais exprimer que trois sortes d'objectifs liés :

  • Il faut détruire l'ordre ancien, c'est-à-dire l'ordre judéo-chrétien, et en particulier le catholicisme : il y a donc exigence de destruction. Cette exigence résume la nature ontico-pratique de la conspiration contre l'être aujourd'hui. C’est la thèse.
  • Il faut construire, en lieu et place de cet ordre ancien, un Nouvel Ordre Mondial, c'est-à-dire une structure dictatoriale, communisante et néo-païenne, de l'humanité dirigée par les initiés qui sont dans le secret. Cette exigence exprime la nature ontico-pratique de la construction du Un qui se fait Tout – ou si l’on veut, de notre enfermement dans l'étant. C’est l’antithèse.
  • Le troisième objectif est lié au nom secret de la jouissance : Satan désire la damnation du plus grand nombre, ce à quoi ses sbires s'activent, la plupart sans le savoir. Mais pas tous... Là se réalise la synthèse, l’horrible synthèse de la jouissance.

Exigence de destruction, dictature mondiale, damnation du plus grand nombre, voilà en quelques mots toute la politique de la jouissance.

 

§§§

 

Mais bien sûr, l'Autre, au désert, dans le désert du monde des fils, – l'Autre attend son heure pour, ce désert, le faire fleurir, ou plus exactement faut-il dire, quoiqu’avec précaution, refleurir. L’Autre prépare l’heure de son avènement.

 

 

 

 



[1] Le Figaro, 28 avril 2010, in débats opinions, Lynchage à Grenoble : « des bêtes sauvages » ? Hélas non... par Luc Ferry,

[2] Toute la jouissance, c'est impossible, disait Lacan. Les mots y manquent. Et c'est bien vrai, dans le monde des frères (mais sans père), qui enferme notre âme dans le langage. Par contre, il est possible de la nommer toute, c'est-à-dire de lui donner le nom qui la dit toute, du point de vue du monde des fils.

[3] Là encore, je me permets de renvoyer le lecteur à un de mes articles paru dans Contrelittérature nº 8 : « L'attracteur de jouissance », dans lequel je traite de ce pamphlet de Sade, de son commentaire par Lacan dans son « Kant avec Sade » et de la métagéométrie de la jouissance qu'on peut en inférer.

[4] Ap. 20,14 : « Cet étang de feu, c'est la seconde mort ».

[5] Ap. 18, 2 : « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande ».

[6] On reconnaît ici la position d’une certaine psychanalyse, celle de Lacan, qui dans son choix d’un nominalisme intégral, ne peut considérer l’Autre que comme un lieu de langage défaillant à la fin de ce qu’il n’est qu’un dispositif pour le sujet. Position à la rigueur légitime, mais très étroitement locale – localisée au dispositif de la cure – et absolument pas généralisable.

[7] Luc Ferry, pourtant par ailleurs fort honnête homme, n’échappe malheureusement pas à cette croyance lorsque, dans sa chronique citée en ouverture, il écrit : « Le démoniaque, justement parce qu’il est d’un autre ordre que celui de la nature, échappe à toute rationalité ».

[8] La métagéométrie de cette réalité est la bande de Moebius. Cf. note n° 3.

 

jeudi, 27 mai 2010

Sur l'état nocturne du monde

 

par Jean-Louis Bolte

 

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Le monde certes est obscur - l'histoire est obscure. Mais cet état obscur du monde est comme fait de deux nuits superposées. Et voici : chacun, librement, peut choisir la nuit qui lui convient. Ceci est le sens de l'histoire, du moins le sens dont chacun se pourvoit. Les nuits, quant à elles, infailliblement, vont à leur terme.

 

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Le dépérissement du péché

 

Le monde est en tension, il est entre deux nuits - et finalement il y a toujours plus ou moins été. Il y a le monde des frères (mais sans père) et il y a le monde des fils, et les deux sont dans la nuit. Ceci est l'état exact du monde. Encore faut-il préciser que ces nuits - ces deux nuits qu'on ne distingue au fond jamais - ces deux nuits font partie de timings différents. Elles ont, ces deux nuits, un fond commun de ténèbres, et là s'arrête leur ressemblance.

La nuit du monde des frères (mais sans père) est une nuit sans retour dans laquelle les frères plongent en riant, dans laquelle ils se précipitent en troupe, avec ferveur et en faisant brûler la flamme de leur briquet. Et cet éboulement immense qui est de leur mouvement même, les entraîne dans le songe foireux de devenir des hommes nouveaux, surhommes, hommes-Dieu, parfaites anthropo-machines, cyborgs qui sait, dans les versions scientifiques que se racontent les technofrères d'entre les frères - ou plus simplement hommes des droits de l'homme en bonne santé, c'est-à-dire jouissant sans ratage.

Pour un frère, mal jouir n'est en effet désormais plus permis, c'est exclu des droits de l'homme. D'où se tire une nouvelle définition de la santé. Les frères ont passé entre eux un contrat de jouissance - un contrat de satiété. Ils se sont crûs plus malins que leurs ancêtres judéo-chrétiens qui avaient jugé que la jouissance devait être classée comme département majeur du mal, et que si elle ratait, en particulier si elle ratait socialement, donnant lieu à toutes sortes de catastrophes et de crimes, c'était par un mystérieux défaut d'être qui ne semblait pas pouvoir se régler rationnellement mais entrer purement et simplement dans un système d'interdits articulé en loi naturelle à accepter comme telle - argument d'autorité qu'on se tenait pour dit.

Aussi a-t-on longtemps considéré que le mal ne peut se dialectiser, qu'il ne peut fournir un négatif et entrer dans le mouvement d'une construction sociale. C'est l'erreur majeure des frères de penser, d'ailleurs plutôt confusément dans l'ensemble, que ce soit possible. Pis encore, c'est précisément ce projet - dialectiser le mal pour en tirer un bien final - que les frères se sont donné comme projet central, stratégique, celui qu'ils considèrent très sérieusement comme capable de structurer leur monde. L'expression « dépérissement du péché » qui apparaît dans la Phénoménologie de l'Esprit [1] comme programme d'absorption et de disparition du mal dans la communauté réalisée (dans l'Histoire achevée) éclaire l'horizon du monde des frères - comme elle a éclairé les aspirations de la fraternité marxiste. Dans le marxisme en effet, la perspective d'une fin de l'Histoire, d'une fin du mal, et donc d'une jouissance disciplinée (dépérissement de l'État, dépérissement de la société de classes, dépérissement des discordes) se combine avec des principes d'application qui utilisent le mal lui-même comme levier dialectique du mouvement historique : précisément la haine de classe comme principe d'alliance politique.

« D'où vient l'unité du camp du peuple ? » demandait Mao-Tsé-Toung dans le droit fil léniniste. Réponse : « De la haine de nos ennemis ». La haine, indisciplinée, indisciplinable, c'est-à-dire à la fin inconnaissable, comme l'est le mal en tant que mal, une fois injectée à Moscou, s'est trouvée rejaillir, avec toute la puissance mauvaise qu'on n'arrive même pas à lui supposer, par exemple à Phnom-Penh, où elle a montré de façon monstrueusement éclatante qu'elle ne différait en rien de celle qu'on a vu s'épanouir dans l'Allemagne nazie.

Tout à coup donc, la plus épouvantable méchanceté est là, disponible depuis toujours, à perte de vue.

 

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Qu'il n'y a pas de savoir du mal

 

Observons que cette conception de la jouissance interdite comme négatif (la question d'un savoir du mal) a interpellé toute une génération de nos intellectuels français qui ont fréquenté Hegel à travers les cours de Kojève ou les commentaires de Jean Hippolyte - mais les plus radicaux de ces intellectuels se sont précisément séparés sur ce point des conclusions hégéliennes.

Bataille par exemple, qui n'a jamais pensé que la jouissance pouvait participer en quoi que ce soit à la construction sociale -  sauf sous sa forme de pur réel, de pure dépense, de don sans contrepartie, tel qu'il en avait exposé l'idéal dans La Part Maudite - mais qu'au contraire elle ne pouvait que ruiner le système. Contre le monde des frères qu'il se représentait sous la figure du système hégélien, il jouait le mal (Sade, l'érotisme, la mort...) comme non dialectisable. Toute son œuvre objecte aux frères l'impossibilité de dialectiser le mal.

Bataille, dont l'athéisme n'était pas convenu comme celui de nos farauds postmodernes, mais conséquent - il se considérait donc tenu par les aboutissants du postulat fraternitaire de hors-christianisme, c'est-à-dire la proscription frappant la Révélation -, Bataille s'était livré corps et âme à la réalité incontournable d'une jouissance prolongée en souffrance sans solution de continuité, bien au fait que le mal dans son illimitation fermée - la forme qui en rend compte est la boucle de Moebius - est strictement continu et non rationalisable. C'est pourquoi, rejetant le terme de faute, il a maintenu celui de péché : « j'ai besoin, disait-il, de ce que la notion de péché a d'infini ». Il en respecta la vérité qui veut qu'entre le mal et l'humain une interface fut toujours nécessaire qui vienne faire la partition, c'est-à-dire qui établisse une négation spéciale (un interdit), pour que le premier ne métastase par trop dans le second. Cette interface, c'est le sacrifice : autrement dit, il a toujours fallu un joint de chair, un tampon de chair pour payer la dette exigée par le mal afin qu'il se tienne tranquille, et ceci jusqu'à ce que le christianisme mette en place le dispositif du sacrifice du Fils mettant fin à la répétition indéfinie de ce prix du sang. Dispositif qui se trouva hors-jeu lorsque vint le postulat de hors-christianisme.

Vint donc ce postulat sur lequel s'est bâti le monde des frères (mais sans père), dont le premier corollaire est que le fraternitaire s'édifie sur la seule logique de la liberté - la volonté s'inscrivant alors dans les coordonnées de la seule raison : nous devons ainsi à Kant, à travers ses deux premières Critiques, la construction rationnelle du basculement de Dieu du plan du réel au plan de l'Idée. Puis dans la foulée, vint le thème de la mort de Dieu, thème hégélien, thème fraternitaire décisif - pour Hegel, il s'agit d'un  « ultime changement de direction » par lequel le sujet passe par un « savoir du mal » pour « parvenir au savoir de l'Etre » - parfaitement au point sur le papier c'est-à-dire dans la Phénoménologie de l'Esprit, c'est beaucoup moins malléable sur le terrain.

« La mort du médiateur [c'est-à-dire du Christ], écrit Hegel, n'est pas une mort seulement du côté naturel de celui-ci [...] mais aussi [de] l'abstraction de l'essence divine. [...] [La mort de cette représentation] est le sentiment de douleur de la conscience malheureuse de ce que Dieu lui-même est mort. Cette formule dure est [...] le retour de la conscience dans les profondeurs de la nuit du Je = Je [2]. »

Hegel, on le sait, n'en restait pas là et poussait sa dialectique jusqu'à la résurrection, résurrection de l'Idée s'entend. Pragmatiques, les frères s'en sont tenus pour le moment au décret de la mort de Dieu. Ils en ont tiré cette conséquence : la dérégulation de la jouissance par la liquidation de la loi naturelle (la loi mosaïque).

Qu'il n'y ait pas de savoir du mal (de la jouissance dérégulée), tient à ceci : la jouissance est la seule véritable chose-en-soi. Ou on la pense et on ne la connaît pas ou on la connaît et on ne la pense pas. Close sur elle-même, on peut la penser mais si on veut la connaître, elle nous entraîne dans sa mort et éparpille notre pensée en petits bouts de cervelle dans tous les coins de sa tombe. Privés ainsi d'un tel savoir et ne le sachant d'ailleurs même pas (n'en voulant rien savoir), les frères restent plongés dans « les profondeurs de la nuit du Je = Je ». Aucune dialectique ne peut boucler le système. Le problème du mal reste en plan et si la fin de l'histoire est bien engagée, c'est dans le désastre.

 

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La nuit fraternitaire

 

La littérature et l'art se sont ainsi trouvés confrontés à ce défi à eux lancé par le monde des frères : que faire avec le mal une fois la mort de Dieu proclamée ? Que faire avec la jouissance sachant qu'il n'y a pas de savoir du mal ? Défi que Nietszche a tenté, si péniblement (dans une obscurité voulue), de problématiser.

Et alors qu'autour d'eux le monde des fils sombrait dans sa propre nuit, différente de la nuit du monde des frères - autrement dit alors que s'estompait de plus en plus la figure de l'interface du Christ, c'est-à-dire du Fils en tant que Fils, les plus fils parmi les frères ont essayé, vainement appuyés sur l'orgueil de leur art, de retrouver le geste primitif, sacrificiel, de l'identification à la jouissance. Bataille, sorte de frère exclu de son propre monde comme on l'a dit, est de ceux qui ont perpétué ce geste de fils, qui ont refait le geste du Fils - quelqu'un qui a dit : me voici. Avec lui, une poignée - Artaud, Soutine, Pasolini, Lacan aussi, le Lacan qui à la fin a dit « j'ai échoué », quelques autres encore, un tout petit nombre en réalité - ont eu cette sorte d'exceptionnelle perversion filiale, se sacrifiant artistiquement au mal. Qu'ils aient échoué est naturel - hors le sacrifice du Fils, aucun sacrifice n'a jamais pu étancher la soif du mal. Qu'ils aient échoué signifie simplement ceci : l'art a échoué, et la littérature aussi.

A ne s'en tenir qu'à la littérature, pas de doute, c'est la fin. Le dictionnaire nous dit que le mot littérature pris au sens des frères apparaît au XVIIIè siècle. En vérité, dans le monde des frères, il n'y a jamais eu de littérature que fraternitaire, littérature exclusive et vaniteuse, née dans la nuit du Je = Je et grandie dans le mensonge d'un savoir du mal. Toute autre dimension, par exemple la Bible, surtout la Bible bien sûr, n'est que tolérée. C'est-à-dire rejetée. Tirée de leur office de ténèbres, ce que les frères ont promu de littérature revient s'y engloutir. Se lève là-dessus ce que nous nommerons contrelittérature, petite promesse encore, mais éclairée par la Bible, contrelittérature au sens où Joseph de Maistre parlait de contre-révolution - soit « le retour à la santé après la maladie ».

Pendant ce temps - ignorant que des artistes et littérateurs ont cherché pour eux, quoique sans illusion, quelque lueur dans leur art - les frères, indifférents et fermés sur leurs misérables et courtes satisfactions, vivent toujours plus profondément cette nuit d'horreur dans laquelle ils sont plongé, qu'ils ont désiré, déjà fort avancée dans sa fin de l'Histoire - nuit à venir encore pourtant, dans son cœur le plus noir, pas encore là mais presque, nuit où le monde des frères doit s'invaginer dans sa bêtise et s'y étouffer enfin.

La misérable stratégie que ce monde a cru devoir, dans sa terrible suffisance, adopter, consiste désormais, hélas, à croire qu'on peut cadrer toute méchanceté dans du droit et s'autoriser à proposer des points forts de la jouissance fraternitaire, des points forts de la haine commune, comme vérité ultime du mal - et par exemple : le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie. Ces formes rabâchées et rigides d'éducation civique au rabais, mots fléchés censés énoncer le négatif dans lequel le mal vient se dialectiser, sont supposées devoir contenir la haine générale - la haine de chacun pour tous, à commencer par celle de ses proches, de ses voisins et ainsi de suite. En réalité, depuis que nous ne sommes plus racistes et que nous faisons grand cas de l'étranger, nous haïssons beaucoup mieux nos voisins, c'est-à-dire notre prochain. Point tournant par lequel la nuit du Je = Je devient nuit du Nous = Nous. Là encore, les principes économiques, ici ceux du libéralisme après ceux du marxisme, assurent une sorte d'efficace en dernière instance de la haine fraternitaire - il suffit pour cela de poser l'égoïsme comme socle du fonctionnement des marchés. Plus discrète que la tempête marxiste, il y a là une lame de fond se gonflant lentement des envies et avarices de tous, qui se révélera à la fin aussi violemment mauvaise.

Lorsque Adam Smith, définissant le marché comme rencontre des égoïsmes individuels, trouva pour le figurer son image de la main invisible - et on lui imagine alors cette mine cruellement insensible de l'Anglais se détournant de qui l'ennuie - il désignait au fond la main du mal qu'aucun grand discours contre la xénophobie ou le racisme ne peut contrer, puisque ces discours, comme la plupart de ceux qui traînent sur les droits de l'homme, visent à la fin à ouvrir de nouveaux marchés, c'est-à-dire à répandre la profonde fermeture fraternitaire à autrui - la profonde haine des frères les uns pour les autres. Et donc la nuit que vivent les frères peut-être aussi bien dite économique, au sens où ce que les frères construisent d'économie n'est jamais qu'une économie de la haine, qui, en tant qu'économie du mal, désigne un horizon d'enfer. Les frères, pauvres pantins livrés aux mains mauvaises de la nuit fraternitaire, les frères se sont mis en tête de réglementer l'enfer. Ainsi préparent-ils leur propre disparition.

 

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Les deux nuits mystiques

 

Autre est la nuit des fils. Ce n'est pas que les fils ne soient en train de plonger eux aussi en enfer. Ils y plongent tout autant que les frères. Les frères déconstruisent des millénaires de tradition judéo-chrétienne et les fils suivent ce mouvement - ils y assistent en silence [3] et les dents serrées. De ce point de vue, la nuit des fils est la même que celle des frères. Sauf que cette nuit est pour les frères la fin de l'histoire. Pour les frères c'est fini. Pour les fils au contraire, elle est un temps de l'histoire. Un temps qu'il faut appeler mystique, ce qui est à entendre au sens d'une mutation subjective.

Or, dans ce temps mystique, un nouveau rythme historique déjà nous emporte et il faut y distinguer, c'est tout à fait important, deux phases de nuit - deux périodes nocturnes. C'est qu'il y a deux formes de nuits mystiques : la nuit des sens et la nuit de l'esprit. Ainsi ne sont aujourd'hui plongés dans la nuit de l'esprit que les fils, les filsfraternité, c'est-à-dire au fraternitarien. En quoi consiste cette nuit de l'esprit ? À s'éprouver comme rien, comme déchet total, misérable guenille, source du mal et ainsi de suite - le trou du cul de l'être. Là encore ce n'est pas le bout du chemin, ni la fin de l'histoire. Pour l'instant, laissons la nuit de l'esprit, elle ne nous concerne pas ici - bien que le monde des frères lui-même soit appelé à y tomber, à y plonger en bloc, pour y connaître son terme.

La nuit des sens est différente, la nuit des sens est le lot de tout le monde, frères et fils mêlés. La nuit des sens, c'est la nuit des soucis, de la maladie, du chômage, du désastre, de la mort. Ce qui en fait une nuit mystique, c'est le sens qu'on veut bien lui donner. Ne voir dans cette nuit qu'une « difficulté de la vie », c'est ce sur quoi se constitue le monde des frères (mais sans père) qui juge qu'il n'y a là rien que l'action ne puisse surmonter. De sorte que le pragmatisme hyperactif et réactif des frères exclut la voie mystique.

Et pourtant cette nuit, cette première nuit mystique, n'est pas seulement proposée à chacun, elle est aussi proposée au monde, aux groupes, aux pays, aux nations : ainsi catastrophes, malheurs, guerres et tribulations, qu'il suffirait d'interpréter comme nuit des sens pour s'engager dans un timing historique différent. Las, enchaînés au montage de leur nouveau mode de jouissance, les frères s'obstinent : ils sont pourtant allés si loin dans la voie de la haine et de la suffisance fraternitaire, qu'au fond d'eux-mêmes ils doutent - ils commencent à savoir qu'ils ne pourront parer au désastre, mais mystérieusement ils aiment leurs ténèbres, entraînant pour le moment le grand nombre dans leur choix.

Par contre, devant la nuit des sens, un fils sait clairement ceci : les choses et le monde lui échappent et la gesticulation de l'action n'y peut rien. C'est qu'un fils n'accepte pas le postulat fraternitaire fondamental - il n'accepte pas de rejeter la Révélation, qui s'impose à lui comme fondation de son monde. La vérité de la Révélation l'entraîne dans un impératif de sainteté qui soumet l'histoire, la sienne comme celle de tous, à une phénoménologie mystique. C'est d'ailleurs à travers cette phénoménologie - que les frèresfrères ont déclaré forclos -, c'est donc à travers cette phénoménologie qu'un fils connaît la nature exacte de la nuit qu'il vit. Là s'assoit son réalisme. considèrent comme une exaltation parce qu'elle sort des limites de la simple raison - et pour cause : elle est l'effet d'une dialectique entre la liberté et la réponse du réel, de ce réel qui est révélé (inconnaissable sans cela) et que les frères ont déclaré forclos -, c'est donc à travers cette phénoménologie qu'un fils connaît la nature exacte de la nuit qu'il vit. Là s'assoit son réalisme.

Dans la classification de Sainte Thérèse d'Avila, le chemin mystique comporte sept demeures : la nuit des sens est la quatrième demeure alors que la nuit de l'esprit est la sixième. Que cette classification recoupe, quoique dans des termes différents, celle d'autres  mystiques, comme on l'a montré [4], n'a rien d'exceptionnel, puisqu'elle représente tout simplement le chemin vers la sainteté dont les étapes, malgré l'extrême variété des formes, ont la fixité de structures.

 

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D'une mutation subjective silencieuse

 

Entre la nuit des sens et la nuit de l'esprit, existe donc une cinquième demeure thérésienne que Saint Jean de la Croix appelle « l'union de volonté ». Et voici ce qui nous permet de saisir l'état exact du monde : l'union de volonté est ce qui au milieu de ces nuits se prépare en secret dans le monde crucifié des fils. L'union de volonté est cette gigantesque mutation « subjective » qui se meut doucement dans la nuit.

Mutation à deux faces : le vieux sujet pourri et haineux, autonome et responsable, c'est-à-dire solitaire et malheureux, le Je = Je né du nominalisme et construit par Descartes, tourné et retourné, mâché et remâché par tout ce qui a pu traîner après ça de littérature et de philosophie moderne et contemporaine - ce vieux sujet vient y tomber en poussière, finissant seul et muet comme il l'a toujours été - alors qu'un « sujet » nouveau, couplé, centré non sur la raison mais sur le cœur, un « sujet » échangiste et généreux, n'exigeant pas la réciprocité, encore mystérieux, surgit de cette union de volonté dont nous aurons par ailleurs à décrire les structurations et les expériences.

Ce qui distingue ce « sujet » du vieux sujet fraternitaire, c'est qu'il ne se fonde plus comme je mais comme nous - étant entendu que ce nous n'est pas un Nous = Nous, un nous sous le couvercle comme est celui de la Grande Communauté lorsqu'il lui prend de chanter en chœur en se tenant la main. C'est un nous souple, mobile, singulier, inspiré 5, à la fois prophète et roi, parfaitement contrelittéraire, serviable et souriant - le cœur tout brûlant dans la poitrine [6], et pétri de la lumière d'une autre jouissance. Un Je = Nous.

 

 

(Ce texte, paru dans Contrelittérature - n° 10, été 2002 - a été légèrement réécrit.)

 

 


 

[1] Hegel, La Phénoménologie de l'Esprit (1807) p. 506, traduction Lefèvre, Aubier, 1991.

[2] Ib., p. 507-509.

 

[3] J'ai écrit « en silence » en 2002, mais ce n'est plus tout à fait le cas en 2010. C’est qu’il y a du nouveau du côté de l’Autre. La dynamique historique des deux nuits s'éclaire en effet aujourd'hui de l'extrême proximité événementielle de ce que nous pouvons nommer, quitte à l’expliciter plus tard dans ces mêmes colonnes, l'avènement de l'Autre. Et l'avènement de l'Autre est l'heure desfils. Cette question est liée – liée quoique distincte – à celle de la septième demeure thérésienne, laquelle abrite ce que Saint Jean de la Croix appelle « le mariage spirituel ». C’est alors dans ce qu’il nous faut nommer, pour notre part, un nouveau mariage spirituel, célébré dans le contexte événementiel de l’avènement de l’Autre, que se joue la formation concrète de ce que nous avons désigné en conclusion du présent texte comme un Je = Nous. Point à expliciter lui aussi. [Note de 2010]

[4] Sur ces questions, la référence incontournable est le traité du Père Marie-Eugène de l'Enfant Jésus : Je veux voir Dieu, Édition du Carmel, 1988. Strict contemporain de Georges Bataille, le père Marie-Eugène assemblait sa somme de théologie ascétique et mystique pendant que Bataille écrivait La Somme Athéologique. Les deux états nocturnes – filial et fraternitaire – y exposaient respectivement leurs racines. Par rapport à ces références datées, les « propositions » athéologiques d'un Michel Onfray sont aujourd’hui de l'ordre d'une répétition bégayée et exsangue – rien à voir avec l'écriture extraordinairement perdue de Georges Bataille. [Note réécrite en 2010]

[5] Sg.7, 22-23

[6] Lc 24, 32.

 

vendredi, 14 mai 2010

Politique de la jouissance (I)

 

par Jean-Louis Bolte

 

 

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« Il est doux, au milieu du renversement général,

de pressentir le plan de la divinité ».

Joseph de Maistre

 

 

 

L'être est cloué sur une croix.

Au tout début, l'être est cruciforme, il est aux quatre coins. Ce n'est pas qu'il joue aux quatre coins. C'est de structure, il se déploie aux quatre coins. Dans une perspective univoque, il dit l'être de Dieu aussi bien que celui de sa créature, et il dit l'être de la substance aussi bien que celui des accidents. De son fond il est donc tiré aux quatre coins.

Mais vu sous un autre angle, c'est spécial : il est tiré aux quatre coins par ses états-limites, il est cloué sur une croix.

Sur la branche descendante de sa croix, il plonge dans un égout. Dans un affreux cloaque - dans une atroce méchanceté, vraiment. Là, il est sur le mode de ce qui n'est pas, et son nom est jouissance

Sur la branche de droite, il sera aujourd'hui même avec Lui au Paradis et là l'être est sur le mode de ce qui vient. Prophétique et renversant, il se nomme événement.

Sur la branche de gauche, il crie, il gesticule, il renie - mais cela aurait pu, cela pourrait encore, être autrement : il aurait pu, il peut encore, se soumettre et bénir, gémir et accepter. C'est l'être qui est sur le mode de la différence, c'est-à-dire qui n'est ni être ni non-être. Celui qu'on nomme individué. Ou plus exactement : en voie d'individuation.

Sur la branche qui monte, il est l'être infini. Il se nomme infini. Et voilà ce que métaphysiquement nous pouvons savoir de l'être actuel. Le reste est révélation.

Car ce que l'être taisait, c'est que depuis longtemps il était cloué sur une croix. Et qu'à la fin, là où il dit : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit », il se nomme Jésus. Il se présente comme Autre.

En effet, l'Autre n'est pas localisé dans l'être, c'est l'être qui est localisé dans l'Autre.

Plus précisément : l'Autre localise l'être. Il le rend local.

Autrement dit, l'Autre brise notre enfermement dans l'être.

Ou encore : l'Autre à la fin déjoue la conspiration contre l'être.

Par sa croix.

 

§§§

 

 

I. la conspiration contre l'être

 

À propos de la politique de la jouissance

 

Que l'être soit soumis à des états-limites est plus ou moins naturel. Il faut considérer en effet que l'état de nature dans lequel nous vivons est un état de nature blessé. Au niveau de la nature humaine, cette blessure s'appelle jouissance. Mais cette blessure n'est pas elle-même naturelle, nous savons par voie révélée qu'elle est étrangère à la nature, et même qu'elle lui a été infligée. De sorte que la définition de la jouissance comporte qu'elle est sur le mode du n'être pas. Elle contrevient par définition au principe de contradiction.

Du point de vue métaphysique, la jouissance est maladie du principe de contradiction.

Autrement dit, la jouissance est inconsistante. Ses moyens sont négatifs et ses effets aussi. Elle procède par privation, par dérégulation de la loi naturelle, et à la fin elle contredit l'être. Elle arraisonne l'être, le domestique, tente de le clore sur lui-même. L'issue fatale de ces menées est à la fin horreur : en détricotant l'être, en le désorientant, ou pire, à la manière postmoderne de notre monde des frères (mais sans père), qui est le monde terminal dans lequel nous vivons, en cherchant à le refabriquer, la jouissance ne produit que souffrance.

Le tricot de l'être est nature. L'orientation de l'être s'appelle nature, et la jouissance, en tant qu'état-limite de l'être malmène la nature, aussi bien la nature humaine que la nature physique. Elle s'acharne à la déconstruire pour, à la fin, prendre le chemin de la pire des destructions. Ceci fait le fond de ce qu'il convient de nommer « politique de la jouissance ». Certes, cette politique semble, c'est son apparence, vouloir édifier ce que l'on a appelé le « village global », semble construire le monde des frères (mais sans père), mais derrière la promotion des semblants flambe avec rage la destruction.

Car la jouissance ne manque pas de logique et sa logique, comme l'a très bien définie Sade, est logique de « la seconde mort ». C'est là sa seule vérité. Vérité dont le dernier mot est : enfer.

Dans le monde des frères (mais sans père), nous sommes à l'heure de la fin des temps de la jouissance. La conspiration contre l'être s'est généralisée et a lancé son ultime offensive. Or, en quoi consiste cette conspiration ? À plier l'être à devenir sa propre prison. Et de fait, l'enfermement dans l'étant qui nous est fraternitairement imposé a rendu le monde irrespirable. À mesure que la politique de la jouissance se construit comme totalité, comme emprisonnement dans l'Un, à mesure que le monde des frères (mais sans père) progresse dans son unification mondiale, dans sa politique de construction/déconstruction d'un Un voulant se faire aussi gros que le Tout, au gré des visées de la jouissance, nous suffoquons non pas du fait de l'être, mais parce que l'être en nous suffoque sur sa croix.

Car voici : le but de la politique de la jouissance, c'est le contrôle. Et le contrôle est ce qui fonde les jouissances silencieuses qui accablent nos journées.

 

L'être de Heidegger à Gilson

 

Que dans le monde des frères (mais sans père), se noue une conspiration contre l'être, il suffit qu'en soit énoncée la formule, pour qu'aussitôt on en éprouve le rayonnement de vérité. Pour  saisir toute la portée de celle-ci, il n'est pas sans intérêt d'en revenir à la critique que Gilson fait de Heidegger dans Les Constantes philosophiques de l'être[1]. Critique qu'on peut résumer en trois points : d'abord Gilson souligne toute la profondeur métaphysique de l'apport de Heidegger, puis il va repérer deux erreurs commises : une erreur historique, en vérité secondaire, et une erreur métaphysique, qui, elle, est véritablement décisive.

Gilson reconnaît d'abord que Heidegger a raison de distinguer le Sein du Seiende. En effet, l'être est étant et il est aussi ayant l'être. À la fois ens et habens esse. Il faut donc distinguer l'ens (étant) de l'esse (être) qu'il « porte » (ou comporte). Et de là reconnaître qu'il y a oubli de l'être, c'est-à-dire que l'être est oublié au profit de l'étant. Gilson a d'autant moins de mal à reconnaître ce thème chez Heidegger que, d'une certaine manière, il rejoint la thèse centrale de L'Etre et L'Essence[2], que Gilson, certes, publie en 1948, mais qu'il portait en lui dès les années 20[3].

Par contre, dit Gilson, il n'est absolument pas exact de dire, comme l'a fait Heidegger, que l'Occident a oublié l'être à force d'étant. C'est une contre-vérité historique. En effet, comme le rappelle Gilson, un philosophe au moins a su parfaitement distinguer l'être et l'étant, sans oublier une seconde que l'étant (ens) est porteur d'être (esse). Ce philosophe c'est saint Thomas - saint Thomas qui a d'autant moins oublié l'être de l'étant que, par la grâce de l'analogie, il l'a identifié à Dieu.

L'explication de Gilson est tout à fait simple, et limpide - comme toujours avec lui : Heidegger a cru faire une découverte en distinguant le Sein du Seiende, c'est-à-dire en distinguant l'être et l'étant, mais cette découverte n'est en fait qu'une redécouverte déjà faite au XIIIe siècle par au moins un philosophe, saint Thomas.

Et là, Gilson va pousser sa critique de Heidegger au-delà du simple reproche d'une erreur historique : il va montrer quelle erreur métaphysique il commet dans sa façon de penser l'esse, plutôt proche des doctrines qui, tout en distinguant l'être de l'étant, le pensent au mieux comme cause de ce qui est, et comment malgré notre proximité avec lui lorsqu'il affirme qu'il y a oubli de l'être « à force d'étant », nous ne pouvons le suivre sur ce point.

« Ce qui empêche Heidegger de voir [toute l'ampleur du problème], c'est que la transcendance absolue de l'être sur l'étant n'apparaît pleinement, dans la métaphysique de l'esse, qu'au moment où, théologisant à fond la notion d'être, elle la transcende elle-même pour l'identifier à Dieu. La pensée se trouve alors en présence d'un esse pur, et même d'un super-esse, dont on peut dire, au choix, soit, avec Avicenne, qu'il n'a pas de quiddité, soit, avec Thomas, qu'il est à lui-même sa propre quiddité, mais que, de toute façon elle doit s'efforcer de concevoir comme un pur esse. »

Ainsi non seulement il y a « oubli » de l'être, mais cet « oubli » est au-delà de l'oubli, puisque cet être oublié, ce pur esse, par la grâce de l'analogie, se révèle être l'Esse, c'est-à-dire Dieu.

De sorte que, interprété l'oubli, celui-ci fait signe de ce qu'il refoule : une conspiration contre l'être. Et plus précisément contre l'Etre.

 

La conspiration contre l'être

 

Si l'esse, en effet, est la première trace, et même le premier nom de Dieu, loin de pouvoir dire que l'homme est le berger de l'être, nous devons soutenir à l'inverse que l'être est le berger de l'homme. Et c'est bien le cas, lorsque l'Être se révèle lui-même comme le bon berger.

Un berger crucifié. Où l'on voit que la conspiration contre l'être va jusqu'à sa crucifixion.

En quoi peut alors consister cette conspiration contre l'être ? Précisément à enfermer l'étant en lui-même, et pour ainsi dire à lui faire adopter une logique de l'Un - ce qui ne se peut qu'en le séparant de l'être qu'il possède, ou plutôt qu'il porte en lui.

L'ens est habens esse, l'étant est ayant être, et en tant que tel l'étant porte l'être en lui. Gilson a appelé essentialisme le mouvement qui consiste à refouler l'être de l'étant. Mais ce mouvement, ce refoulement, n'est pas simple oubli. Car l'être en tant qu'être persiste à subsister, et seule une grande violence peut prétendre, quoique tout au plus prétendre, à l'éradiquer. Cela nécessite calcul et même machination.

La conspiration contre l'être œuvre à séparer l'être de l'étant, elle œuvre à tuer l'être, à le tuer dans l'œuf, à l'étouffer dans l'œuf. Loin de chercher l'oubli, la conspiration contre l'être vise la forclusion. La forclusion est pire que l'oubli, car l'oubli laisse des traces, on peut lever l'oubli et se souvenir, au moins confusément, comme a fait Heidegger. La forclusion est pire que l'oubli : la forclusion est oubli-à-jamais. Elle signifie que l'heure de l'être n'est plus et ne sera jamais plus.

Mais l'être, crucifié, résiste. Sur sa croix il résiste : à l'oubli et à la forclusion, à la conspiration. L'être est indestructible. Le mal peut l'abîmer, le déformer, le priver à l'envi, le battre et le torturer, et même le tuer. L'être resurgit de l'oubli et même de la mort.

L'être, même forclos, et chassé par la porte, revient par la fenêtre. Rejeté du langage, il fait retour par le réel. Et lorsqu'il resurgit, il resurgit comme Autre. C'est lorsqu'il dit « Je Suis ».

À la fin, l'Autre, Je Suis, toujours, déjoue toute conspiration.

Ainsi la conspiration contre l'être est appelée à foirer. Fantasme évidemment, fantasme de conjuré, mais pour quelle jouissance ?

Certes, on peut poser, par définition, que la jouissance est ce qui, pro statu isto, ne cesse d'arracher l'étant à son être, ne cesse de pousser à la forclusion de l'esse. En elle racine toute conspiration. Mais qu'en est-il lorsqu'on plonge dans le temps ?

La question migre alors vers un nouveau terrain : puisqu'il s'agit de savoir comment se traduit la conspiration sur le plan de l'expérience de l'étant. Nous passons d'un réel de pensée à un réel mondain - réel du monde des frères (mais sans père).

Sur le plan de l'être, de l'être en tant qu'être, nous voyons bien l'écartèlement qu'il subit, cet effort séparateur qui sépare l'étant de son être, l'ens de son esse. Mais sur le plan de l'étant, de l'être concret, déployé dans son étance, expérimenté dans son étance fraternitaire, quelle forme prend la conspiration qui le vise ?

 

 

Les tribulations de l'être et de l'étant

 

À ce niveau, il faut se poser deux questions, l'une portant sur l'être et l'autre sur l'étant :

  • À propos de l'esse : comment est assuré l'achèvement de son rejet ?
  • À propos de l'étant : qu'advient-il de l'étant esseulé ?

Nous constatons que nous ne pouvons nous arrêter aux questions d'ontologie pure. La métaphysique n'a ici qu'un rôle heuristique. Elle permet tout au plus d'établir l'existence d'une conspiration contre l'être - en sorte que, à partir de là, les choses puissent se distribuer sur un plan ontique, sur le plan de l'expérience de l'étant.

En effet, ce qui sépare l'être de l'étant ne peut provenir de l'être lui-même, à ce niveau, niveau de la pensée de l'être, on ne peut que constater cet écartèlement - et en induire la conspiration contre l'être. Celle-ci prend ses racines au niveau ontique, historique, ici et maintenant dans le monde des frères (mais sans père), où agissent les états-limite de l'être, et donc ou s'active la jouissance qui, de soi, est privation d'être.

La conspiration contre l'être se spécialise alors pour se ventiler et s'exercer selon les exigences propres de deux projets distincts, discernables comme tels dans le monde des frères (mais sans père) :

  • Le bannissement de l'être d'abord, est un effort spécial pour amener l'être à sa forclusion : cette manœuvre spécifique se développe selon une logique qu'on pourrait dire reptilienne, laquelle consiste à envelopper, serrer, étouffer, avaler puis digérer. Oublier enfin - digérer même le souvenir, et jusqu'à le forclore s'il se peut. Evidemment, cet effort a commencé avec la chute, mais pour autant, ce n'est pas une banalité que de le souligner, car cet effort a aujourd'hui une actualité cruciale. « Le monde, le monde au sens johannique, dit Benoît XVI, menace l'Église ». Et c'est bien de cela qu'il s'agit : « Je Suis » est menacé, Son Corps est menacé. Le Christ et Son Eglise sont menacés.
  • D'un autre côté, l'enfermement dans l'étant[4] déploie une autre sorte d'effort. L'enfermement signifie enfermement dans l'Un. Et pas n'importe quel Un. Un « Un » qui se prend pour le Tout. Un Tout qui prétend être pur. Il ne s'agit pas tant d'unifier le multiple, de le rassembler dans une unité organique, que de construire un Tout qui enferme l'étant dans une logique de la jouissance et qui, pour ce, éradique les logiques - pratiques et principes - non conformes du multiple. D'où il vient que les règles élémentaires de la loi naturelle, aussi bien celles qui gouvernent la nature humaine que celles qui gouvernent la physis sont transgressées et étouffées : c'est à partir de là qu'on peut entrer dans les aspects concrets de la politique de la jouissance.

Dans cette perspective ontique, la jouissance apparaît comme pratique du péché volontairement dérégulé. Et plus précisément, la pratique du péché dans ses formes modernes, formes généralement conçues comme progrès dans la « construction » de l'Un.

La conspiration contre l'être se formule alors comme problème du mal. Et plus exactement problème du mal aujourd'hui, dans ses formes et dans son actualité, à l'heure de la construction de l'Un qui veut se faire aussi gros que le Tout. La question que nous nous posons n'est donc pas de savoir s'il y a ou non complot (au sens où l'on parle de théorie du complot[5]), mais de savoir quelle stratégie développe le mal, dans son style moderne et postmoderne de jouissance.

 

Au désert, l'être se révèle comme autre

 

Observons maintenant que l'être banni se réfugie au désert. Le désert est le lieu où fuit l'être oublié, ou plutôt le lieu où se tient Celui dont on n'avait jamais parlé - lieu où il réside volontiers.

Il y a l'être et il y a l'étant. L'étant, et c'est sa litanie, est un ayant être - l'ens est habens esse. L'être n'est pas l'étant, ce n'est pas pour autant que l'être est un autre étant : car, si l'être (esse) était un autre étant (ens), le monde serait fermé sur lui-même.

L'être est autre que l'étant, et en tant qu'Esse, il est même Autre. Certes, l'être ne dégage jamais cet espace de l'Autre, en tant que lieu de l'Autre être, que comme place vide, comme lieu désertique, lieu transcendantal, comme on dit, mais justement, ce désert suffit à l'être comme lieu où immanquablement il trouve le but de sa fuite.

Où pourrait se cacher l'être banni, si ce n'est au désert ?

Bien entendu, ce lieu vide de l'être, ce désert de l'étant, se présente à nous d'abord comme langage. S'il est lieu de parole, ce ne peut être encore que potentiellement. C'est pourquoi ce lieu est transcendantal, c'est-à-dire précède les données de l'expérience - alors qu'est transcendant ce qui est au-delà de toute expérience possible.

Le désert alors - et pour nous, aujourd'hui, le désert est le monde des fils - est ainsi le lieu, lieu du langage, où l'être banni peut se retrouver Autre, le lieu où nous pouvons expérimenter l'être se renversant en Autre être. Le lieu vide que l'Autre, par Soi tout à coup révélé, peut remplir de sa parole. L'Autre, en effet, s'est adressé à nous au désert, sur le Mont Sinaï, d'où il est sorti de son oubli. Les paroles de l'Autre s'y sont inscrites comme expérience prophétique, l'Autre y ayant dit : « Je Suis ».

Le prophétisme brise le bannissement de l'être, en renversant l'Esse, reclus dans sa forclusion, en Je Suis. Le prophétisme est la source d'information, source primaire, sans laquelle nous ne pourrions rien savoir de la conspiration contre l'être - sans laquelle nous ne pourrions comprendre pourquoi la perfection naturelle est blessée - sans laquelle nous ne saurions rien de la chute.

Le prophétisme contemporain, pour sa part, nous informe sur l'état des derniers développements de cette conspiration : sur la conjuration en cours contre le Christ et son Église, et sur les manœuvres de l'Un en vue de notre enfermement dans l'étant[6].

On ne s'étonnera donc pas que les amis de l'Un, à commencer par Spinoza, dans leur ivresse de jouir, se soient hâtés de classer le prophétisme comme imagination, et d'élever des monuments orgueilleux qui célèbrent à grosse caisse le déni de ce temps de silence, à nous donné, et même offert, au désert - au désert du monde des fils, où l'être (Esse) se donne à vivre comme Autre.

Au désert, la jouissance s'avère impuissante à réduire l'Être. La métaphysique ne pouvait en donner l'intuition, mais le désert, le désert réel du monde des fils, le révèle comme Autre réel, par la grâce du prophétisme. De sorte que la politique de la jouissance trouve sa limite dans les formules du prophétisme. Et si le prophétisme contemporain, en particulier le prophétisme marial, est si précieux, c'est qu'il nous dit sans détour ni équivoque la faillite de cette politique : il nous le dit par ce qu'il dit, il nous le dit par ce qu'il est.

En s'inscrivant dans l'histoire, le prophétisme y inscrit par là même la débâcle de toute politique de la jouissance. Et la conspiration contre l'être, en passant sur le plan ontique, s'y inscrit a priori comme échec. En ce sens, histoire et conspiration sont profondément liées par cette donnée réconfortante : la ruine écrite de toute conspiration.

 

§§§

(à suivre)

 

NOTES

 

[1] Les Constantes philosophiques de l'être (Vrin, 1983).

[2] Étienne Gilson, L'Être et L'Essence (Vrin, 1948).

[3] Les Constantes philosophiques de l'être, p.126.

[4] Si Heidegger refuse d'« identifier » l'être à Dieu, Lévinas, pour sa part, refuse d'« identifier » Dieu à l'être. C'est pourquoi, lorsqu'il évoque lui-même un « enfermement dans l'être » - et non un enfermement dans l'étant -, il ne peut saisir le mouvement de conspiration contre l'être. En effet, il repère le mal dans l'être lui-même, et il le nomme « le mal d'être ». Étrangement, il y a là un point de départ gnostique, comme l'a remarqué Jean-Luc Marion. Par contre, s'agissant de sortir de cet enfermement dans l'être, Lévinas se tourne vers le Dieu de la création (traditionnellement rejeté par la gnose), et redécouvre avec l'« autrement qu'être » la pensée de la création, ce que Jens Mattern qualifie étrangement de « contre-gnose ». La position métaphysique que nous défendons ici pose que l'être est « bon » en soi, et donc que la conspiration contre l'être est une réalité parasite : il n'y a pas de mal de l'être, mais un mal de l'étant, qui se nomme jouissance.

[5] Il n'est pas question d'esquiver le problème soulevé par lesdites « théories du complot », mais de localiser ce qui les rend valides, c'est-à-dire de les replacer dans un ensemble plus vaste qui situe leur pertinence.

[6] Exemple de message prophétique récent sur ce thème, ce message de Jésus, 'Rédempteur du monde ', livré à Ned Dougherty, le 1er octobre 2008 : « Lorsque j'ai marché parmi vous il y a 2000 ans, je suis venu au Temple de mon Père, lieu sacré dédié à Dieu par les saints Patriarches, pour y constater la désacralisation qu'y avait introduite les changeurs de monnaie, avec leurs péchés d'avarice et de fraude [...] J'ai eu connaissance à travers leurs activités que, dans le futur du monde, ce serait la même avarice, la même cupidité, qui s'emparerait de leurs descendants, qui grandirait et ravagerait toute l'humanité. Et qu'aux jours d'aujourd'hui de nouveaux marchands du temple tenteraient de prendre le pouvoir et le contrôle du monde et d'asservir les gens au moyen de leur argent. [...] Le Père n'a jamais voulu que quelques élites contrôlent la vie de tous les peuples du monde. »

 

 

 

vendredi, 01 mai 2009

L'Autre qui existe et celui qui n'existe pas (2)

 

par Jean-Louis Bolte

 

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Gabriel Cornelius von Max
Anna Katharina Emmerich
(1885)
 
 
 
II. Problèmes de transition au monde des fils


LA QUESTION DU BONHEUR CHEZ DUNS SCOT

Le discours de l'Autre, en tant qu'il existe, est le discours prophétique. Et par le discours prophétique, nous avons accès à la raison de cet Autre.

Nous sommes certes libres d'accorder ou de ne pas accorder notre raison propre à sa raison. Mais si nous recherchons cet accord, nous lions notre discours à son discours, notre pensée à sa pensée, notre raison à sa raison, nous opérons une adhésion - voire une adhérence, comme dit Chouraqui. La recherche de cet accord est ce qu'on appelle la foi, c'est-à-dire la confiance accordée à l'intelligence de l'Autre (en tant qu'il existe).

D'où il sort que l'accord entre foi et raison s'obtient en accordant notre raison à la raison de l'Autre (en tant qu'il existe), c'est-à-dire en acceptant que sa raison prolonge notre propre raison - mais du coup nous nous détournons de toute jouissance dérégulée en même temps que nous ouvrons notre intelligence à la pensée de l'être.

Car dans ce prolongement par continuité entre notre raison et la raison de l'Autre nous trouvons du même coup une orientation dans l'être - que l'on nomme la loi naturelle.

Et corollairement, nous y trouvons, également défini par l'Autre (en tant qu'il existe), le bonheur que nous cherchons.
 
 
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Cette remarque appelle commentaire ; et, sur la question de notre bonheur, il faut être particulièrement attentif à la radicale modernité de ce qu'introduit Duns Scot. Le bonheur, dit le Docteur Subtil, c'est-à-dire la jouissance ou béatitude, que nous cherchons par des moyens naturels est pour la perfection de notre nature. Or, il se trouve que la perfection sera plus grande, incomparablement plus grande, si nous allons la chercher non pas dans notre nature mais hors de notre nature (dans une surnature).

Comment le savons-nous ? Nous ne pouvons le savoir naturellement, précisément parce que la solution se trouve hors de notre nature. Tout ce que nous pouvons savoir naturellement est purement négatif : à savoir que le bonheur naturel que nous pouvons atteindre est toujours imparfait - que ce bonheur doit être mesuré et qu'à demander trop, nous nous trouvons dans la démesure de l'insatisfaction.

Et encore, ce savoir naturel de l'imperfection de notre jouissance, notre modernité en vient-elle à le refuser - à le dénier et dans les dernières décennies à le rejeter. De sorte qu'il doit être réassuré dans l'Autre, comme la psychanalyse nous l'a montré - l'Autre par le détour duquel nous devons passer pour réapprendre ce que notre désir naturel de jouissance doit à la structure du fantasme.

« L'inconscient, dit Lacan, est le discours de l'Autre », mais de l'Autre qui, en tant que siège défaillant de notre bonheur, est privé d'être. L'Autre qui, à proprement parler, n'existe pas. Sans cette dimension révélée par la neutralité du dispositif analytique, nous ne pourrions avoir un savoir si profond sur les limites de notre bonheur naturel, c'est-à-dire sur les piétinements de nos jouissances terrestres.
 
 
 
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Alors comment pouvons-nous savoir qu'au-delà de notre bonheur naturel, il y a malgré tout une béatitude surnaturelle ? Toujours par l'Autre, bien sûr, mais cette fois-ci en tant qu'il existe, dans la mesure où cet Autre a puissance de compléter nos informations sur la nature par ses informations prophétiques.

Et ce que nous dit l'Autre du prophétisme, en tant qu'il existe, c'est qu'un autre bonheur est ouvert, une autre jouissance, appelons-la béatitude, qui vient véritablement communiquer sa perfection à notre nature actuelle et en développer une potentialité restée jusqu'ici en réserve de l'être.


QU'IL Y A TROIS ÉTATS DE NATURE

Ce que dit l'Autre du prophétisme sur notre nature est essentiellement ceci : la nature dans laquelle nous nous trouvons n'est en rien définitive, elle est provisoire [1]. Elle n'est pas toute la nature, elle n'en est qu'un état historique. L'Autre du prophétisme nous permet en effet de projeter sur la nature un éclairage historique, en brisant par cela l'enfermement de notre pensée dans l'« actualité » de l'être. Du coup, nous comprenons que l'intelligibilité que nous pouvons avoir des choses déborde de toute part l'intelligence que nous en avons.

Ce que nous communique l'Autre, à travers sa Révélation, est une information qui sans cela nous resterait parfaitement inaccessible. Information qui nous indique que la nature est apte à connaître trois états : un état originel, un état actuel et un état à venir. Et plus précisément : un état originel parfait, un état actuel blessé, un état à venir restauré.

1) L'état originel est celui qui est évoqué dans la Genèse : c'est un état de nature primitif, perdu lors de la chute - c'est l'état d'Adam et Eve au Paradis terrestre, le mode adamique de l'être. Dans cet état, l'homme était naturellement capable de recevoir le surnaturel, c'est-à-dire naturellement capable de béatitude. Voilà qui était impossible à savoir dans la mesure où nous ne nous trouvons plus dans cet état primitif. L'état de nature que nous connaissons, celui dans lequel nous vivons, est différent de ce premier état.

2) Dans l'état actuel, la nature humaine en effet est blessée par la chute, elle est déchue : in statu isto, l'homme n'est plus capable de béatitude - la chute lui a donné au contraire  une inclination « naturelle », ou plutôt une inclination par défaut, par défaillance maladive du fait de sa nature blessée, vers les jouissances terrestres. Mais si l'homme n'est plus capable en fait de béatitude, il en reste encore capable en droit. Sa nature est blessée, mais c'est toujours la même nature.

3) Car l'homme garde le droit de retrouver une nature guérie, une nature restaurée. Il conserve tous ses droits à la béatitude. Ce qui ouvre l'option d'un état de nature restauré. En réalité, dans l'état de nature actuel, l'homme à deux options devant lui selon la jouissance vers laquelle il incline :
-  soit il en reste à l'état de nature présent, l'état de nature blessé, en renonçant à ses droits à une nature restaurée, de sorte qu'après la mort naturelle il s'expose à la seconde mort dont parle l'Apocalypse ;
-  soit il aspire à la guérison de sa nature blessée, c'est-à-dire à retrouver la pleine jouissance de ses droits primitifs à la béatitude et à entrer dans un régime d'existence dans lequel son bonheur ne cesse d'augmenter.

Toute la question est alors de savoir de quel régime d'existence nous parlons : avant ou après la mort. Ou bien : en quel sens faut-il entendre l'expression « un état de nature restauré », ou encore « un état de nature guéri » ? Duns Scot en effet ne parle pas d'un état de nature « restauré », mais de l'état de nature « des âmes séparées » - autrement dit, il ne considère que l'état de nature de l'intellect humain avant la chute, après la chute, et après la mort.

Qu'est-ce qui nous donne le droit de généraliser sa conception à un état de nature restaurée ici-bas ? Quelle autorité, quels éléments, quelles tendances ?

Or la réponse à cette question tient elle aussi à la puissance de dévoilement de l'Autre, en tant qu'il existe. Ce ne peut être que dans cette lumière que nous pouvons proposer une réponse.
 

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Ce qu'il faut souligner avant tout, lorsque l'on parle de nature humaine, c'est ce grand écart entre le fait et le droit : le fait c'est que la nature humaine est blessée, le droit c'est le droit à la guérison.

Ce fait c'est le mal, fait objectif, empiriquement vérifiable : ce n'est pas une vue de l'esprit, c'est quelque chose que chacun peut expérimenter.

Et le mal résulte du choix d'une jouissance dérérégulée : nous avons développé ce point par ailleurs, suffisamment pour savoir que c'est dans l'Autre que se prend la négation qui vient encadrer, qui vient calmer, qui vient pacifier les sauvageries de la jouissance pour nous permettre de vivre « en paix » dans notre état de nature actuel.

Quant au droit nous le tenons aussi de l'Autre : il se présente comme une promesse, et donc il est lié pour nous à l'abandon confiant en cette parole. Et si l'Autre se présente à nous sous la face de l'Autre du prophétisme, cette confiance s'appelle la foi [2].
 
 
LA CHAISE DE L'AUTRE

Ainsi, in statu isto, dans notre état de nature actuel, l'Autre du prophétisme se tient toujours à notre disposition pour nous communiquer ses informations, suppléant par là notre incapacité naturelle à les atteindre - libre à nous de l'entendre ou de faire le sourd.

De sorte que, si l'on peut dire que l'Autre existe naturellement, c'est d'abord, nous l'avons déjà souligné, en tant que dimension transcendantale [3], soit seulement a priori comme présence potentielle dont la place est marquée dans notre esprit, comme une chaise vide sur laquelle viendraient s'asseoir à tour de rôle qui celui-ci, qui celui-là, ou éventuellement encore Celui-Là, selon les invitations que nous voulons bien leur lancer.

Bien entendu, certains viennent s'y asseoir sans nous demander la permission, à commencer par nos parents. C'est bien naturel. D'autres peuvent s'y asseoir aussi à l'occasion des différentes rencontres que nous faisons dans notre vie, de façon fortuite ou au contraire permanente.

Dans le cas du prophétisme, l'Autre ne demande pas non plus la permission, il s'empare de l'esprit du prophète à l'improviste et souvent à son corps défendant. Voyez Amos ou Jonas.

D'autres encore peuvent s'y asseoir à notre insu, et c'est précisément la psychanalyse qui nous a permis d'en prendre conscience, puisqu'il s'agit de figures inconscientes de l'Autre. C'est la raison pour laquelle il n'est pas question de rejeter la psychanalyse qui nous a légué de précieux outils pour approcher ces dimensions de l'Autre, d'autant que ces outils se révèlent efficaces pour analyser de façon critique certains aspects de notre réalité contemporaine.

Car il n'y a pas que l'inconscient qui recèle des figures subreptices susceptibles d'exercer sur nous une véritable tyrannie. La conscience que notre modernité peut avoir d'un contrôle croissant et plus ou moins occulte sur nos vies nous pousse à constater qu'il existe des ombres de l'Autre à la fois réelles et silencieuses qui, à notre insu,  empoisonnent les blessures de notre état de nature actuel et, à proprement parler, les aggravent. Ces avatars clandestins de l'Autre qui n'existe pas, au style occulte et malveillant, mènent à proprement parler une politique de jouissance fondée sur le contrôle. On peut en relever les traces en suivant les pistes des jouissances silencieuses qu'ils mettent en œuvre. Encore faut-il pour cela passer le mur des jouissances bruyantes, mur médiatique de la mauvaise foi, de la désinformation et de la bêtise aveugle de l'opinion, pour pouvoir repérer et discerner le champ de bataille gigantesque sur lequel se joue la lutte pour l'occupation ultime de la place du grand Autre. Soulignons « occupation ».

Et ainsi l'Autre de la jouissance est assis sur notre chaise vide plus souvent qu'à son tour. Pas besoin de notre invitation. Ce qu'on appelle en théologie le péché originel, cette blessure spirituelle qui grève notre nature, manifeste ses effets précisément à travers ce sans-gêne que l'Autre de la jouissance manifeste en squattant littéralement, sans y être invité, la chaise vide de l'Autre qui meuble notre esprit.

Quand Lacan pose sa question « l'Autre existe-t-il ? », il la pose dans un contexte que Freud avait défini comme « malaise dans la civilisation », autrement dit dans le strict contexte de notre état de nature blessé. En découvrant la dimension de l'inconscient, Freud découvre ce que Lacan définira pour sa part comme discours de l'Autre, lequel a lieu dans les coordonnées du langage et de la parole. Si l'Autre, au sens de Lacan, n'existe pas, c'est d'abord que l'objet qu'il enclot, objet de jouissance, l'entraîne dans son évanouissement.

Mais c'est précisément en révélant cet évanouissement, par sa construction en zone neutre dans le dispositif de la cure, que cet Autre manifeste sa puissance de dévoilement.


PUISSANCE DE DÉVOILEMENT DE L'AUTRE

Or ce dévoilement propre à l'Autre lacanien, ne porte que sur notre état de nature blessé - il ne concerne l'être humain que dans ce seul état et n'envisage pas que cet état puisse s'inscrire dans la série évolutive des trois états successifs de nature - état parfait, état morbide, état restauré - révélé par l'Autre du prophétisme.

D'un autre côté, c'est parce que la puissance de dévoilement de l'Autre est inséparable de sa puissance de rangement, de mise en ordre, de reclassement, que l'Autre lacanien nous interpelle. Il nous indique qu'un lieu qui exprime le désir d'une unité de la pensée est nécessaire à celle-ci.

Déjà Duns Scot avait utilisé, sans la nommer, cette puissance de dévoilement et de mise en ordre pour repenser l'unité de l'être - en fournir le concept commun aussi bien à Dieu qu'à la créature -, de manière à réorganiser la métaphysique à partir d'un espace de pensée transcendantal.

L'apport de la psychanalyse, c'est d'objecter à la philosophie que la nature humaine est blessée et qu'il faudra faire avec, autrement dit que l'Autre est blessé avec elle et que l'unité de la pensée s'en trouve compromise, et donc que la pensée humaine est définitivement divisée.

Définitivement... C'est cette touche de désespoir propre à la modernité fraternitaire qu'il convient de contester.
 
 
 
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En effet, c'est parce que nous nous trouvons dans une situation particulière de dévoilement, et plus précisément dans cette situation particulière de dévoilement dite « de la fin des temps » -  cette expression pourrait-elle signifier la fin des temps de notre état de nature blessée ? -  que la dimension de l'Autre a besoin de se déployer dans une toute autre ampleur, et en particulier de déployer sa face Dieu sous la forme du prophétisme.

C'est par le discours prophétique contemporain, dans son développement discret mais aussi intense et prégnant, que nous apprenons que la blessure de notre état de nature présent s'est mortellement aggravée mais surtout que nous sommes à cette époque historique particulière de transition de notre état de nature blessé vers l'état de nature guéri.

C'est la puissance accrue de dévoilement de l'Autre qui révèle, par la grâce du prophétisme, la nature de cette transition. Une nouvelle lumière brille dans l'Autre, en tant qu'il existe, qui rayonne de la parole prophétique pour éclairer ce passage par lequel doit passer le monde des fils pour se séparer du monde des frères (mais sans père), lequel va vers sa fin, appelé qu'il est à être englouti dans sa jouissance même, à la fin concentrée, et même, pourrait-on dire, récapitulée en soif,  à proprement dire infernale, de destruction.

Bien sûr, nous avons été longuement divisés entre être ou ne pas être, et plus exactement entre être et jouissance. Mais cette division n'est pas inéluctable et si elle est encore la marque de fait de notre nature, notre droit à l'unité reste réservé. Ce qui veut dire que cette schize originelle de notre être, qui l'humilie par cette alternative du être ou ne pas être, n'est pas définitive, et qu'une autre jouissance qui est jouissance de notre être même, par augmentation indéfinie de son existence - qu'une autre jouissance donc, très mystérieusement, nous fait signe dans ce passage.
 
 
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Et en ce point la question que nous avons posée plus haut nous revient : en quel sens faut-il entendre l'expression « un état de nature restauré », ou encore « un état de nature guéri » ?

Là encore, il faut en revenir à la puissance de dévoilement de l'Autre, en tant qu'il existe, puisque seul cet Autre a pouvoir de nous communiquer des informations sur la nature qui vient - informations qu'il détient du fait de sa position d'orientateur de l'être. Et donc, nous nous tournons vers lui, vers sa parole, pour y scruter le sens ultime de cette puissance de dévoilement. C'est évidemment en élucidant ce point que nous pouvons discerner ce qui constitue le cœur - le cœur dis-je - du problème de l'Autre.
 
 
 
D'UN DÉVOILEMENT À L'AUTRE

S'agissant de l'Autre, en tant qu'il n'existe pas, le sens de sa puissance de dévoilement va de la jouissance au sujet.

Qu'est-ce qu'un sujet au sens freudien ? C'est quelqu'un qui dit : « Je ». Lorsque les psychanalystes parlent de sujet, ce n'est pas, loin de là, à une substance qu'ils font référence, mais à un mouvement du désir humain qui oriente les significations selon ses intentions intimes.

Si ce mouvement est pris dans une pathologie du genre névrose grave, ou pire psychose, on dira que le sujet n'est pas « libre », il est prisonnier de paroles et d'actes vécus le plus souvent dans son enfance, qui font la substance de l'inconscient, et qui le tyrannisent. Dire que le sujet est libre signifie qu'il est libre des mouvements parasites qui compromettaient la conscience et le libre exercice qu'il pouvait avoir de lui-même, de ses désirs et de son environnement.

Freud exprime le mouvement d'acquisition de cette liberté dans une maxime aux allures kantiennes : « Là où c'était, dit Freud, là dois-Je advenir ». Ce qui signifie que la puissance de dévoilement dans l'Autre, en tant qu'il n'existe pas, est liée à un retour vers ce qui était - condition de la liberté du sujet vis-à-vis de la tyrannie de ses passions.

Toute la question est alors de savoir  à quoi exactement ouvre cette liberté ? Disons qu'elle  ouvre au libre exercice sa volonté laquelle s'exerce toujours devant l'Autre.

Or la volonté, devant l'Autre, est toujours devant deux chemins : soit l'Autre, en tant qu'il n'existe pas, soit l'Autre, en tant qu'il existe. Et ces deux chemins orientent toujours, en dernier ressort, soit vers le monde des frères (mais sans père), soit vers le monde des fils.
 
 
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Nous autres, chrétiens, nous ne cherchons pas à dire « Je », du moins nous ne cherchons pas à affirmer ce « Je » tout sec, mais à dire « Nous ». Dire « Je » tel quel aujourd'hui, cela veut dire désormais pour la plupart de nous tous, enfoncés que nous sommes, et enfoncés jusqu'au cou, dans le monde des frères (mais sans père), cette sottise extraordinaire : « être bien dans sa peau ».

Évidemment, pour la psychanalyse, cela signifie quelque chose de plus subtil : disons avoir une parole « libre» d'un inconscient, dit freudien, qui peut, surtout par les temps qui courent, être particulièrement féroce et totalement obscène. Mais pour qui se pense comme fils, fils de l'un et l'autre sexe s'entend, il ne peut que se séparer de la psychanalyse au point exact où elle maintient comme définitif et universel l'énoncé « l'Autre n'existe pas » [4].

Car  pour qui se pense comme fils, qui se tourne en ce point vers l'Autre, en tant qu'il existe, il se trouve alors dans la disposition subjective, à proprement parler filiale, de désirer échanger son « Je » contre un « Nous ».

Dire « Nous », ce n'est pas pour autant dire « Nous », comme on le dit dans le monde des frères (mais sans père), c'est-à-dire en faisant brûler la flamme de nos briquets à un concert de rock. Ce « Nous »-là est celui de la fraternité globale du nouvel ordre mondial, qui se révélera à la longue masquer le mensonge de l'antifraternité des maîtres du monde. C'est le nous de l'aveuglement dans la jouissance. C'est le nous = nous de la bêtise. Le nous = on.
 
 
 
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Dire « Nous » pour un catholique c'est comme quand le prophète, le prêtre où le roi disent « Nous ». C'est un Nous = Je. Ou un Je = Nous.

Si nous voulons disposer d'une maxime qui traduit la tension de notre volonté vers l'Autre (en tant qu'il existe), comme Freud avait proposé la sienne - la sienne qui pose que « là où c'était, là dois- Je advenir » - nous devons pour notre part la construire comme suit : « Là où Je Suis, là devons-Nous advenir ». En soulignant aussitôt qu'elle est énoncée au lieu de l'Autre, c'est-à-dire qu'elle est de son initiative. Le discours de l'Autre n'est plus ici celui de l'inconscient, c'est-à-dire celui de l'Autre qui n'existe pas. Ce n'est plus un « ça parle », mais un « Je parle ».

Car ce discours est celui de l'Autre non seulement en tant qu'il existe, mais déjà en tant qu' Il se nomme : « Je Suis » : « Là où Je Suis, là devons-Nous advenir ».

Ce que les mystiques illustrent par l'échange des cœurs [5].
 
 
 
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Ce double mouvement, l'un d'éternel retour vers le passé, « là où c'était », exprimant le désir naturel d'une restauration de notre nature blessée, l'autre de hâte vers ce qui vient, ou plutôt vers Celui qui vient, qui a pour nom « Je Suis », exprimant, non pas naturellement mais spirituellement, une tout autre nuance du même désir de restauration, ce double mouvement est légitime.

Il exprime la double tension vécue par l'homme psychique, c'est-à-dire l'homme qui vit dans notre état actuel de nature blessée, tension pas forcément antagonique entre deux modes d'existence de l'être humain : un mode adamique et un mode christique. Ce que nous attendons de la puissance de dévoilement de l'Autre, c'est précisément un juste discernement de notre état de nature restaurée dans ce qui vient, c'est-à-dire dans la transition que nous nous préparons à vivre vers le monde des fils, soit vers ce que la Bible appelle « nouveaux cieux, nouvelle terre ».

Ce double mouvement ne peut être symétrique : le mode adamique d'existence terrestre et le mode christique proposé à l'homme comme son mode final d'existence ne sont pas équivalents. Si restauration il y a de notre nature blessée, c'est définitivement sous le primat du mode christique [6]. Le mode christique en effet porte en lui-même « la guérison dans ses rayons ».

La question est désormais de discerner ce qu'il en est dans ce qui vient, dans les « nouveaux cieux, nouvelle terre », des rapports entre le mode adamique et le mode christique de l'existence humaine.

Question qu'il convient de réserver pour une partie III du présent article.
 
 
 
 
 
 
 
NOTES
 
 
[1] Notons que les Lumières parleront aussi d'« état de nature » : ainsi Hobbes, Locke et le pauvre Rousseau - Rousseau qui soutiendra pour sa part que l'homme naît bon, organisant ainsi la dénégation du péché originel.
Mais quelle que soit la conception qu'elles défendent, les Lumières vont considérer que cet état de nature est définitif, qu'il s'agit d'un fait impossible à modifier.
Le christianisme dit le contraire : certes, il n'a peut-être pas soutenu explicitement que cet état n'est pas définitif, mais la position de Scot favorise particulièrement cette vérité, la favorise dans un sens nouveau, propice à comprendre ce moment particulier de l'histoire que nous vivons.
Par contre observons que l'univers postmoderne, c'est-à-dire le monde des frères (mais sans père), ne se pense plus inscrit dans un quelconque état de nature. Par conséquent, la nature y est considérée comme plastique et perfectible par les moyens de la technoscience. C'est pourquoi celle-ci est livrée aux mains d'apprentis-sorciers chargés d'étudier les conditions de son amélioration, et en particulier les conditions nécessaires à l'obtention d'un « homme augmenté » - cf. à ce sujet Humanité 2.0 de Ray Kurzweil, Ed. M21, 2008.

[2] La foi est vue ici comme une dimension de la rationalité qui s'établit en se pliant à un temps logique préalable, le temps de la confiance imposé par la structure personnelle de l'Autre.

[3] Cf. la note 6 de la partie I du présent texte : « Ne pas confondre transcendantal et transcendant : au sens de Kant, est transcendant ce qui est au-delà de toute expérience possible. Est transcendantal une connaissance a priori, c'est-à-dire qui précède les données de l'expérience. Ici, l'Autre est donné comme le lieu de la pensée en tant que proposition très générale convenant à tout phénomène de pensée. À charge de vérifier son existence ou son inexistence selon l'expérience dans laquelle il est engagé - ici mystique ou analytique. »

[4] Cette position d'athéisme de principe n'est pas le cas de tous les psychanalystes, bien entendu.

[5] Pensons par exemple à l'échange de son cœur avec celui de Jésus dont nous parle Sainte Catherine de Sienne.

[6] Ce double mouvement, l'un de retour vers le passé, exprimant le désir naturel d'une restauration de notre nature blessée, l'autre de hâte vers ce qui vient, ou plutôt Celui qui vient, qui a pour nom « Je Suis », exprimant lui aussi, quoique non naturellement mais spirituellement, le même désir de restauration - ce double mouvement est légitime. Mais si nous privilégions le premier au détriment du second, nous exprimons quelque chose qui ne peut aboutir qu'au gnosticisme, lequel considère le monde dans lequel nous vivons comme mauvais et ne cesse d'aspirer à retrouver la perfection de l'origine. Notre aspiration nous porte alors vers un faux Autre.

vendredi, 22 août 2008

Écologie de la nature blessée

par Jean-Louis Bolte

 

Il m’apparaît clairement aujourd’hui qu’il convient de se méfier du bavardage continuel dans lequel l’offensive contre notre intériorité nous plonge, offensive dont les armes sont ce tourbillon et cette agitation qui balaient la poussière de notre champ de bataille. Pourquoi, alors, introduire ce texte de Jean-Louis Bolte ? Parce que, justement, cette nature blessée, en elle et en nous, dont parle Bolte, relisant Duns Scot avec intelligence et cœur, est cela même : la continuité de la Chute. Du coup, il convient d’écrire ces quelques mots au sujet de ce texte : ici, la question de ce qu’il est convenu de nommer la « crise écologique » apparaît dans toute sa réalité, dans tout son au-delà, celui d’un moment de la Chute, de notre Chute, en l’Être, en nous en l’Être et en l’Être en nous. Et cette réalité de la « crise écologique », sous le trait de Bolte éclairant Duns Scot, porte en elle-même sa réalité profonde, celle de la guérison de la blessure, de la guérison à venir du Christ par le réel même du Christ. Il faut lire ce texte, le lire en gardant à l’esprit que cette lecture du monde d’aujourd’hui au regard de la pensée dite médiévale, celle de Duns Scot surtout, est aussi lecture du penseur au regard de la Tradition. Et c’est bien pour cela qu’il convenait de parler, quand bien même cela m’épuise de plus en plus, au point de penser au silence, fortement, comme à un nécessaire sursaut d’aide envers la guérison de la blessure. Parler d’un texte pour en appeler l’auteur à poursuivre l’initiation médiévale commencée hier par Marie-Madeleine Davy, la continuer, la reprendre, la prolonger, l’aboutir. J’oserais donc l’écrire : je vois, en ce texte, la pierre d’une cathédrale née dans l’esprit de Bolte. Reste à en maintenir l’élévation. Et à lire les pierres qui viennent.

Matthieu Baumier

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Le problème dans lequel évolue ce texte s'énonce comme suit : peut-on dire que la nature dans laquelle nous vivons est parfaite ou cela mérite-t-il d'être discuté ?
Considérons ce que nous ont légué les traditions dominicaines et franciscaines au tournant décisif des XIIIème et XIVème siècles concernant la frontière historique qui sépare la philosophie de l'être naturel et la théologie de l'être surnaturel.
L’école thomiste nous laisse en héritage une conception de l'être qui n'est autre que celle de l'être d'Aristote, fondé sur un ordre naturel parfait ; or, la question écologique – c'est-à-dire celle de l'harmonie et du désordre des déséquilibres naturels – s'inscrit dans le problème plus ciblé qui est celui de la perfection ou non de la nature, non pas perfection finale mais actuelle.


AUTOUR DE LA QUESTION DE L’ÊTRE NATUREL

Il faut en effet remarquer que l'être dans lequel se déroule notre existence – et du coup la nature qui en épouse les formes – est aujourd'hui soumis à des turbulences, à des tribulations, à ce qu'on pourrait appeler des « états-limites » aux frontières desquels il est secoué, malmené, pour ne pas dire maltraité.    Ce qui laisse à penser que le temps à une importance plus grande que celle que lui prêtait Aristote dans sa théorie des catégories et que, dans une certaine mesure, il échappe à la nécessité matérielle pour se lier à la marge de liberté laissée à l’être [1].
Si nous essayons de repérer certains de ces états-limites, que vient-il ?
– il y a d'abord l'être qui est « sur le mode du n'être pas » qu'on appellera jouissance – qui concerne le rapport du mal à l'être ;
– il y a ensuite l'être qui est « sur le mode de ce qui vient » qu'on appellera prophétie – qui concerne le rapport de l'être au temps qui vient ;
– il y a aussi l'être qui est « ni sur le mode de ce qui est, ni sur le mode de ce qui n'est pas », qu'on appellera individuation – qui concerne le rapport de l'être à son achèvement ;
– il y a enfin l'être qui est « sur le mode de l'infinité » qu'on appellera Dieu, non par analogie [2], mais parce que c'est le mode dont Dieu se présente naturellement à nous.
Parler d'états-limites veut suggérer que nous nous trouvons devant des situations de continuité et de discontinuité entre théologie et philosophie. Comment trouver le ton juste pour parler de cet être qui est sur le mode de l'un ou l'autre de ces états-limites et qui imprime sa turbulence à ses états naturels au point de les rendre malades ?


IMPUISSANCE DU THOMISME

Il y a deux raisons pour lesquelles on ne peut guère s'appuyer sur saint Thomas pour en traiter.
La première raison, c'est que saint Thomas, à la suite de saint Augustin, n'a pas développé de théologie de l'histoire postérieure à la vie terrestre du Christ. Plus précisément, ces importants docteurs n'ont pas traité le problème dit de « la fin des temps ». Leur autorité a évidemment pesé sur cette question à laquelle est lié le problème que nous soulevons. Il existe pourtant un fort courant prophétique qui, s'appuyant sur le Nouveau Testament, démarre avec saint Irénée, passe par saint Bonaventure et saint Grignion de Montfort, pour aboutir aux apparitions mariales des XIXème et XXème siècles. Et on peut dire que nous le retrouvons jusque dans la spiritualité de Jean-Paul II, où il va s’exprimer comme théologie de la civilisation de l'amour. Quant au jeune Joseph Ratzinger, sa thèse de théologie, très récemment rééditée, porte sur la théologie de l'histoire de saint Bonaventure, très précisément sur son Hexaëmeron (traduction française : Les six jours de la création) [3].
La deuxième raison est la difficulté qu'il y a à parler de « l'être qui vient » ou de « l'individuation » à partir de l'être thomiste. Force est de constater un phénomène qu' Étienne Gilson a qualifié « d'agnosticisme thomiste » et qui consiste en une certaine posture d'« hyperréalisme » thomiste qui sépare strictement théologie et philosophie, justifiant cela par le fait que la philosophie s'occupe de la sphère naturelle et la théologie de la sphère surnaturelle. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Car, selon Aristote, suivi en cela par le Docteur Angélique, la nature nous est donnée tout entière et dans toute sa perfection dans le monde présent. Il n'y a pas à y revenir. Si un philosophe peut dire quelques mots sur la sphère surnaturelle, ce ne peut être que par analogie, c'est-à-dire par comparaison avec les effets de la nature. Pas question d'importer des données théologiques, c'est-à-dire des données de la Révélation, dans le domaine philosophique. Pas question de parler de « métaphysique de l'Exode » ou de « philosophie chrétienne » comme faisait Gilson ou Maritain – ce dernier pour d'autres raisons il est vrai que celles de l'historien.
Voilà pourquoi nous avons demandé son secours à Duns Scot, le Docteur Subtil.


LA POSITION DU DOCTEUR SUBTIL

Duns Scot, pour sa part, pose ce problème à nouveaux frais. Son objection est la suivante : le Philosophe, c'est-à-dire Aristote, ne pouvait pas savoir que la nature était blessée par la Chute. Personne ne pouvait le savoir naturellement, il fallait le secours d'une information d'origine externe, c'est-à-dire d'une information par voie révélée (prophétique). Et Aristote n'a pas connu la Révélation.
Ce fait historique nous place dans une position philosophique nouvelle. Est-il rationnel de rejeter une information décisive qui nous est donnée sur la nature sous prétexte qu'elle n'est pas naturelle elle-même, alors même qu'elle semble se vérifier par la présence du mal dans le monde et se voit confirmée au fil du temps par la réalité historique ?
Une conséquence que nous tirons pour notre part de cette conclusion de Duns Scot, c'est que la nature ne nous livre pas tout ce qui est nécessaire d'en savoir par la seule voie du réalisme philosophique.
Selon Scot, il existe une controverse, disons « théorique », « idéale », entre philosophi et theologi, c'est-à-dire une controverse qui a lieu non pas entre deux disciplines, mais entre deux types d'hommes. L'enjeu de la dispute porte sur la question de savoir qui peut, du philosophe ou du théologien, rendre le mieux raison du bonheur de l'homme [4]. Les deux disciplines se disputent en effet le privilège exorbitant, puisqu'il n'est pas sans effet sur le gouvernement de la Cité, d'indiquer à l'homme le chemin de sa jouissance dernière – voire de le conduire vers cette jouissance.
Ce qui est en jeu c'est un état de la question qui tient exactement au type d'approche que je peux avoir sur l'être. Si je suis dans la position des philosophi, je vais considérer le monde sous l'angle de la perception sensible que j'en ai et, à partir de là, je m'en remettrai au progrès naturel de ma raison qui va l'amener à la conclusion que l'être ainsi perçu est achevé et parfait. En effet, en tant que philosophe, j'ai une position spéculative et, si je suis thomiste, réaliste. Ce qui commandera l'ordre de ma connaissance sera la logique de l'être – de l'être sensible : autrement dit, c'est l’abstraction de la quiddité de la chose sensible qui guide ma connaissance du monde réel.
Si, au contraire, je suis dans la position des théologi, le monde passe pour moi par la prière. C'est-à-dire par une position mystique. Et donc, ce que j'appréhenderai a priori ce sera l'Autre. Autrement dit : je prends ma connaissance dans l'Autre. Mon réalisme est celui de l'Autre [5].
Et ma rationalité est celle de l’Autre.
Le Philosophe a pensé que la nature dans laquelle nous nous trouvons est une nature parfaite. Et parfaitement achevée. Ainsi Aristote.
Mais ce que l’Autre m’apprend par la Révélation, c’est que la nature actuelle  est blessée.


LE TEMOIGNAGE DE L’AUTRE

En réalité, lorsque nous disons : « nous partons de l'être ou nous partons de l'Autre », il faut lire « nous partons de l'être que nous livre nos sens ou nous partons de l’Autre ». Autrement dit : nous partons de l'être analogue ou de l'Être de Dieu. Le « ou » nous classe de façon exclusive, soit comme philosophe, soit comme théologien.C'est là qu'intervient la réforme métaphysique de Duns Scot.
Duns Scot a proposé de partir d'un autre être que l'être sensible d'Aristote. Un autre être qui, loin de barrer l'être analogue d'Aristote et de saint Thomas, se le subordonne. Et il a appelé cet être l'ens commune, lequel se caractérise par son univocité [6].
Cette structure de l'univocité de l'étant nous permet de comprendre aujourd'hui que l'être commun proposé par Duns Scot n'est autre que l'être de l'Autre. Dans l'ens commune se révèle en moi, non pas ma façon de ranger les objets du monde – ma façon physique, naturaliste, soit ma manière humaine de ranger le monde – mais la manière dont l'Autre range le monde, et même : arrange le monde en moi.
L'être univoque est donc l'être de l'Autre.
Mais si l'être est l'être de l'Autre, attention danger ! Car c'est là que commence la pollution naturelle.  Et donc, c'est là que commence la tâche écologique car c'est là que commence la nature blessée.
En parlant de nature blessée, nous introduisons, au sein des témoignages que nous rendent nos sens, le témoignage de l'Autre du prophétisme. Mais nous devons remarquer que cet Autre ne tombe pas au milieu du témoignage de nos sens comme un cheveu sur la soupe. Car, avant même que nous prêtions attention à l'Autre divin, sa place était déjà prête – et même si nous n’avons jamais rencontré l'Autre divin, nous savons très bien, chacun de nous, depuis tout petit, depuis que nous avons vu sa place occupée par notre mère, puis par toutes les personnes qui sont venues s'y asseoir, que l'Autre a sa chaise réservée pour chacun et pour tous et que sans lui, sans cet Autre proprement humain, notre accès à l'être naturel ne pourrait avoir lieu. Puisque cet accès sollicite l'Autre du langage. C’est-à-dire déjà cet Autre qui arrange le monde en moi.
Mais c'est aussi à cette place que vient s'asseoir, et plus souvent qu'à son tour, l'Autre de la jouissance, c'est-à-dire l'Autre qui ne connaît pas de limite à la méchanceté, l'Autre qui ayant provoqué la blessure d'origine vient l'entretenir en l'envenimant perpétuellement.
Malgré tout, l'Autre reste le trajet obligé par lequel l'être prend forme pour moi. Et même nous devons dire que l'Autre n'est pas localisé dans l'être, mais que c'est bien plutôt l'être qui est localisé dans l'Autre.
D'un autre côté, nos sens eux-mêmes viennent témoigner au tribunal de cet Autre pour y corroborer ce que celui-ci nous dit depuis que les prophètes hébreux sont venus nous porter sa parole : la nature est blessée et surtout est blessée la nature humaine. Mais encore : la nature est blessée et non seulement sa blessure reste béante, mais elle s'aggrave. C'est ce que nous vivons tous concrètement aujourd'hui, n'est-ce-pas ? Sa blessure s'aggrave et même se multiplie comme un cancer.
C'est un fait qui met tout notre être à l’épreuve : souffrances multiples, maladies, haines et guerres, désastres, incendies, et même ouragans, raz-de-marée, fonte des glaciers et tout le tremblement : la physis n'est pas moins concernée, et il faut penser ses souffrances comme solidaires des nôtres. Il faut les penser selon le mot du prophète : « la nature entière gémit dans les douleurs de l'enfantement ».


LA VOIE DE SUPPLÉANCE DE LA VOIE NATURELLE

Si Aristote ne s’est pas arrêté sur cette seconde voie de connaissance, c'est qu'il n'a pas connu la Révélation. Soit. Appelons celle-ci « une voie de suppléance de la voie naturelle ».
Nous autres aujourd’hui, par contre, nous avons connu cette voie – nous avons connu la voie prophétique de la Révélation par laquelle nous avons appris que notre nature est une nature blessée.
Voie qui supplée aux défaillances de cette nature blessée.
Voix qui nous disait qu'il fallait nous résigner à vivre pour un temps, mais pas toujours [7] avec la blessure que nous avions contractée lors de notre chute originelle. Non pas information par les sens mais information prophétique. Information qui s'adresse d'abord et directement à l'intellect des prophètes et, à travers eux, à notre propre intellect.
Nous devons donc tenir que nous disposons ainsi de deux sources de connaissance : l'une, qui nous vient directement de nos capacités naturelles, qui est une connaissance empirique des choses par abstraction du sensible ; et l'autre, qui est une voie de suppléance de la voie naturelle, qui est une connaissance obtenue de la bouche de l'Autre – la place du grand Autre pouvant être ici occupée par Dieu lui-même, comme il se voit dans le Fils des Évangiles, ou par son prophète, ou son apôtre ou tout autre témoin.
Dans les deux cas nous avons affaire à un témoignage – soit témoignage de nos sens, soit témoignage de l'Autre. Mais du coup, la vérité n'est plus indexée sur l’être sensible mais à la fin sur le témoignage de l'Autre [8]
.
Si nous entrons maintenant dans le débat scolastique, comment est perçue cette béance ? Concentrons-nous d’abord sur un des éléments de cette « nature blessée » dont parle Duns Scot : l’intellect humain. Que dit Duns Scot ? Il dit ceci, qui est décisif : il faut distinguer entre une nature de fait et une nature de droit
. Voilà qui n'est pas évident, parce qu'il faut sauter à pieds joints par dessus Saint Thomas.
À la suite d'Aristote en effet, saint Thomas nous a laissé croire, probablement par distraction, qu'on pouvait confondre l'idée de nature
actuelle avec l'idée de nature créée, et il a du coup situé cette béance comme effet de la perfection naturelle. Semblant donner raison au point de vue des philosophi.
Pour saint Thomas d'Aquin, l'état actuel de l'homme est un état de nature qui semble définitif : autrement dit, entre l'intellect actif de l'homme, c’est-à-dire la partie de l’intellect qui fournit à l'homme les informations issues de nos sens, et l'intellect passif, celle qui reçoit ces mêmes informations, il existe une harmonie naturelle, une harmonie de nature à proprement parler parfaite. Uni au corps, l'intellect humain a pour objet propre et unique l'être sensible matériel. Ce n'est que libéré des entraves physiques que l'intellect humain peut s'ouvrir directement aux réalités séparées. En ce monde, il ne les atteint que par analogie à partir du monde matériel [9]
.


CONNAISSANCE PAR LES SENS ET CONNAISSANCE PAR L'AUTRE

La discussion introduite par Duns Scot modifie totalement la perspective thomiste qui pourtant semblait solidement assurée. Pour Duns Scot, dans la mesure où elle a été blessée, la nature connaît plusieurs états. Pour s'en tenir à la nature de l'intellect humain, il faut considérer qu'il a connu ou doit connaître trois états de nature
:
-    Avant la chute, l'intellect d'Adam a connu un premier état de nature qui lui permettait de connaître les choses par voie intuitive.
-    Après la chute, et donc dans son état présent, l'intellect humain ne peut connaître les choses que par voie d'abstraction, comme l’explique également Thomas.
-    Lorsqu'il sera restauré [10]
, le même intellect, possédant la même nature, connaîtra à nouveau les intelligibles.
Comment cela est-il possible ? C'est que la distinction entre nature de fait et nature de droit ne concerne notre intellect, dans notre état présent, que selon l'objet qui est présenté à notre connaissance
. Car, ou bien cet objet est accessible à nos sens, et donc, nous connaissons cet objet  par la voie sensible, ou bien cet objet n'est pas accessible à nos sens et nous ne pourrions l'atteindre que si nous pouvions en avoir une vision intuitive... ou une vision qui y supplée.
Dès lors, s'il arrive que nous connaissions cet objet en fait, alors que dans notre état de nature blessée nous n’y avons pas droit, il ne peut nous être accessible que par une voie qui supplée à la voie naturelle. C’est la voie de l'Autre.
Or, si cela n'avait déjà eu lieu, nous n'envisagerions même pas le cas
. Car, si cette voie n'avait déjà eue l'occasion de frayer sa piste dans le réel de la nature, dans le réel de notre nature, nous ne pourrions même pas en parler. Nous ne saurions même pas qu'elle existe – et nous ne pourrions même pas la nier, comme fait Spinoza.
Du coup, Aristote est totalement excusé, qui n’a reçu de l’Autre aucune information supplémentaire à celle de ses sens sur la blessure infligée dès l’origine à la nature.


NATURE BLESSÉE ET NATURE GUÉRIE

La nature est blessée, soit. Or, voici : à l'envers de ses souffrances, se trame toute une activité de coulisses. Maintenant, nous sommes au courant. À l'envers de ces diverses souffrances, qui sont la forme des blessures de la nature, se révèle une « matière » qui d'ailleurs n'en est pas une, une « matière » qui est comme le sang mêlé de pus en découlant, soit ce que nous appelons la jouissance,
c’est-à-dire l’être qui est sur le mode du n’être pas.
Il apparaît alors qu'une autre sorte d'acteur du drame gigantesque qui se joue est invité à venir témoigner au tribunal de la connaissance : après nos sens, après l'Autre du prophétisme, nous ne devons pas oublier la jouissance elle-même. Elle a son mot à dire là-dedans, sauf que ce que nous pouvons tirer d'elle, doit être passé par le crible d'une critique, ou plus précisément d'une anti-critique, qui n'hésitera pas à déconstruire la « critique » des Lumières, dont la responsabilité dans cet état de fait est considérable. Cette critique de la jouissance, tout en participant au dévoilement de ce qui doit être dévoilé, analysera cet état-limite de l'être, qui s’assure au bord de la nature blessée, et par lequel se produit cette turbulence qui sustente et aggrave son propre mal.
Bref, nous vivons un déchaînement de la jouissance dont le style de crescendo a un caractère unique et véritablement effrayant, caractéristique de notre temps, des temps que nous avons à vivre.
Mais, à la fin, ces temps se dédoublent.
Car, sous ces événements objectifs et catastrophiques qui ont leur temps propre – qui est le temps du mal, ou temps de la jouissance – sous  ces événements objectifs, un autre temps a lieu selon un timing mystique [11]
, mais non moins objectif, que l'on peut saisir par voie d'information prophétique, mais aussi par l'observation, quoique toujours dans la conversion, et qui n'échappe pas à la description structurelle ni à l'analyse raisonnée.
Que signifie cet autre temps ? Il signifie que la nature blessée est objectivement en voie de guérison. Et que par conséquent, la nature parfaite n'est pas celle qui est derrière nous, mais au contraire la nature qui vient. Car, à la fin, tout le monde va comprendre que ce qui est véritablement blessé dans cette histoire, c'est l'Autre lui-même.
L'Autre est blessé en nous. Blessé d'abord dans son existence. Il est nécessaire, si nous voulons guérir toute la nature blessée, de guérir d'abord la blessure de l'Autre en nous. Cette blessure est d'abord celle de l'Autre, dont une mystérieuse catastrophe l'a arraché de nous-mêmes jusqu’à faire penser qu’il n’existe pas.
Pourtant, c'était une chose évidente puisque l'Autre blessé a pris en nous cette forme que nous connaissons bien depuis deux millénaires : Jésus-Christ crucifié.
Oh, Seigneur ! Pardonne-nous nos péchés !
Car, ce qui était hier nature blessée, nous disent les prophéties, va devenir demain nature guérie
. Et ce qui est grâce aujourd’hui deviendra nature demain.
 
 
 
 
Jean-Louis Bolte
 
 
 
 
NOTES

[1] Nous ne pouvons plus accepter aujourd’hui le nécessitarisme de l’univers aristotélicien, et nous pensons, avec Duns Scot, que tout être naturel a une marge de liberté de manœuvre.

[2] Dans l’univers thomiste nous ne connaissons Dieu que par analogie, dans l’univers scotiste nous le connaissons naturellement.

[3] Le Docteur Séraphique, dans son Hexaëmeron,
rompt avec le silence de saint Augustin, sur la question du sixième âge qui doit précéder la toute fin du monde. Le Docteur franciscain annonce cet âge dans un style prophétique : « C'est ainsi qu’adviendra encore un temps de paix à la fin des temps. En effet, quand, après la grande ruine de l'Église, l'Antéchrist sera anéanti par Michel,  après ce temps : rien n'est sûr. »

[4] Duns Scot pose à Aristote la question de la validité de sa conception de la finalité.

[5] Mon intelligence, éclairée par la foi,
est celle de l’Autre.

[6] Avec Duns Scot nous entrons dans une conception logico-mathématique. Ce n'est pas par hasard qu'il découvre la notion d'infini actuel – 500 ans avant Georg Cantor ! –, concept absolument impossible dans la physique quantitative d'Aristote. Un résultat majeur de cette doctrine de l'univocité de l'être est le suivant : en tant qu'ens commune, l'être est commun à l'homme et à Dieu, et ceci permet à l'homme de parler naturellement de l'être de Dieu. Dans ce cas, le nom de Dieu est infini
.

[7] Is. 65, 17 : « Voici que je ferai des cieux nouveaux et une terre nouvelle ».

[8]
Pour se repérer sur un auteur contemporain, disons que nous nous trouvons devant une configuration philosophique telle que celle léguée par Claude Tresmontant. Configuraton dans laquelle la blessure de la nature se présente sous la forme d’une béance de la source de nos informations.

[9] « [Il ne peut être autrement], dit saint Thomas dans la question 17 des Questions Disputées sur l'Âme,
[car] il est manifeste que l'âme humaine unie au corps a, du fait de cette union, le regard dirigé vers les réalités inférieures. Elle n'atteint par conséquent sa perfection que par les informations qu'elle reçoit de celles-ci, à savoir par les espèces abstraites des images. C'est pourquoi, ni dans la connaissance de soi-même, ni dans celle des autres, elle ne peut progresser qu'en étant menée par les dites espèces. »

[10] Remarquons que Duns Scot dit « lorsqu'il sera séparé », et qu'il aurait tout aussi bien dire « lorsqu'il sera restauré ». Nous retiendrons ce second sens qui localise le premier.

[11] Cf. le blog de Jonas Jorda auquel je collabore depuis le mois de janvier 2008, les "Six thèses sur la mystique chrétienne". Cf. aussi mon propre texte paru dans Contrelittérature
n°10 sur « L’état nocturne du monde ».


Cet article est paru dans le n° 21 de Contrelittérature (été 2008).