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vendredi, 15 juin 2018

Sainte Germaine et ses deux sœurs : les trois Moires du pays des loups

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Le miracle des roses

par Jean-Marc Boudier

 

Nous nous proposons ici de revenir sur le court mais dense article d’Alain Santacreu intitulé « La Germaneta de la Contrelittérature », paru dans la revue Contrelittérature, n° 14 (été 2004, p. 3). Il le reprendra dans son ouvrage Au cœur de la talvera (Arma Artis, 2010, pp. 251-255) et le mettra en ligne sur ce blog le 15 juin 2011. 

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Dévotion populaire dans les campagnes, contexte géographique et historique, canonisation et iconographie

L’occasion nous est donnée par la parution récente des actes d’une journée d’études sur Germaine Cousin tenue à Pibrac le 16 juin 2017, organisée par le diocèse de Toulouse et l’Institut Catholique de Toulouse[1]. Parmi les intervenants de ce colloque, nous retiendrons particulièrement les noms du P. Bernard Ardura, praem, et de Bertrand de Vivies, que nous connaissions déjà et qui sont garants de sérieux.

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L’étude des faits ponctuels[2], certes nécessaire pour une bonne compréhension historique et sociologique, semble malheureusement se faire souvent au détriment de la mise en valeur de la dimension symbolique (à commencer par le prénom et le nom mêmes de Germaine Cousin !) et de la réelle profondeur spirituelle.  

Cette jeune « bergère au pays des loups » (Bertrand de Vivies remarque au passage, p. 98-99, que l’on a pu reprendre pour Germaine l’iconographie de sainte Geneviève de Paris en bergère) vivait donc dans un « univers de confins » entre forêt de Bouconne et culture ; la rivière du Courbet semblant faire frontière entre nature et civilisation. Le monde rural dans lequel elle évolue est donc rude et austère, loin des clichés bucoliques et paradisiaques d’une campagne idyllique. Cette figure simple et pieuse de Germaine (ce qui lui valut le surnom moqueur de « la Bigote »), femme quelque peu sauvage vivant au milieu des forces de la nature, rappelle par certains aspects celle de sainte Jeanne d’Arc et, dans son ermitage naturel, de sainte Marie-Madeleine – qui est rappelons-le la patronne de Pibrac. 

Ce village s’est situé aussi au milieu des guerres de religion, entre Catholiques et Protestants, souvent dans une ambiance de fin du monde et avec la présence proche de la piété exaltée de la Sainte Ligue à Toulouse. Pierre-Jean Souriac écrit ainsi :

« À ce titre, Germaine Cousin devenait un aiguillon de la mauvaise conscience catholique, l’expression d’une radicalité de foi que l’on trouvait dans une ville comme Toulouse, mais peut-être pas dans ses campagnes. Sa dévotion pour la Vierge dans un village à mi-chemin entre Montauban et l’Isle-Jourdain pouvait apparaître comme une provocation dangereuse si des soldats huguenots venaient à passer » (p. 54).  

Cette journée d’études met aussi en valeur la figure importante du  chanoine Maurice Garrigou, à qui l’on doit en 1804 la création, à Saint-Sernin de Toulouse, de la « Congrégation de la Sainte-Épine » qui joua un rôle décisif dans la propagation de la dévotion à sainte Germaine et la reprise du procès de béatification. Cette confrérie, à la fois mystique et sociale, fut finalement approuvée en 1813 par l’évêque de Toulouse.

Bertrand de Vivies s’intéresse quant à lui au développement de l’imagerie de la sainte, en faisant ces remarques : 

« Curieusement la première biographie publiée sur la bergère de Pibrac ne date que de la fin du XVIIIe siècle et ne semble pas avoir été suivie d’impression d’images. Il faudra pour cela attendre le début du XIXe siècle. La véritable période de création de cette imagerie semble avoir été celle de la Restauration. La production se développant largement à partir des années 1840. Ces premières images sont caractérisées par des compositions avec la bergère, le troupeau, un chien, la quenouille, Pibrac. Aucune allusion à la sainteté du personnage. […] Les premières gravures ont été vraisemblablement réalisées après la Révolution et plutôt vers 1820. Dans un deuxième temps apparaît l’image des épisodes qui vont constituer le socle des enquêtes de béatification et de canonisation de Germaine Cousin : les représentations des miracles » (p. 95 et 101-102).

L’intervenant aurait pu élargir un peu son champ de recherche en dehors des seules gravures, en s’intéressant aussi par exemple aux représentations présentes sur des vitraux, des reliquaires ou des statues[3]. germaine cousin,jean-marc boudier,alain santacreu,père bernard ardura,bertrand de vivies,pierre-jean sourrac,maurice garrigou,sainte thérèse de lisieux,père joseph morel,abbé jacques francès,louis veuillot,nicolas guyard,roseline de villeneuve,arcs-sur-argens,catherine labouré,saint saturnin,nicolas bertrand,sainte germaine de pibrac,dr antoine vallot,moires,lachesis,clotho,atropos,Émile chambry,Élisabeth d'aragon,Élisabeth de hongrie,pères de bétharram,rose de shâron,sainte mariam de jésus le crucifié,fatima,vierge du rosaire,château de mirambel,mgr pierre de marca,louis massignon,reine pédauque,frédéric mistral,rabelais,saint michel garicoïts,bernadette soubirous,marie des vallées,abbé peyramale,congrégation de la sainte-Épine,mélanie calvat

Sainte Germaine nous pose encore aujourd’hui la question de la signification de ses souffrances physiques et morales : difformité de sa main droite atrophiée, ganglions scrofuleux au cou[4], maltraitances et humiliations dans le cadre familial. Tout le monde sait aussi que les écrouelles dont était atteinte Germaine étaient censées pouvoir être guéries par les rois de France : le « toucher sacré » de leur pouvoir thaumaturgique était par ailleurs accompagné d’aumônes royales. 

Nous signalons au passage un motif remontant au Moyen Age, qui peut paraître a priori quelque peu incongru mais qui mérite qu’on s’y arrête brièvement. Nous voulons parler de celui de la « truie qui file ». Rappelons que le mot « écrouelles » dérive du latin scrofa, « truie », qui exprime l’aspect dégoûtant des symptômes. On peut voir aujourd’hui encore cette représentation sculptée dans le bois dans la décoration extérieure d’une maison médiévale de la grande place de Malestroit dans le Morbihan : la truie s’y tient droite, les mains comme en prière sur le haut de la quenouille (on retrouve de nombreuses anciennes « maisons de la truie qui file », notamment à Chartres ou au Mont Saint-Michel). germaine cousin,jean-marc boudier,alain santacreu,père bernard ardura,bertrand de vivies,pierre-jean sourrac,maurice garrigou,sainte thérèse de lisieux,père joseph morel,abbé jacques francès,louis veuillot,nicolas guyard,roseline de villeneuve,arcs-sur-argens,catherine labouré,saint saturnin,nicolas bertrand,sainte germaine de pibrac,dr antoine vallot,moires,lachesis,clotho,atropos,Émile chambry,Élisabeth d'aragon,Élisabeth de hongrie,pères de bétharram,rose de shâron,sainte mariam de jésus le crucifié,fatima,vierge du rosaire,château de mirambel,mgr pierre de marca,louis massignon,reine pédauque,frédéric mistral,rabelais,saint michel garicoïts,bernadette soubirous,marie des vallées,abbé peyramale,congrégation de la sainte-Épine,mélanie calvatCelle-ci est liée à la légende d’une gentille bergère qui, gardant ses brebis, filait sa quenouille. Un jour, un seigneur qui passait par là tente de profiter de son innocence. La jeune fille invoque la Vierge et elle se transforme en une truie suffisamment hideuse pour effrayer ce seigneur débauché. Cela nous fait penser aussi au genre poétique médiéval de la pastourelle, provenant de troubadours provençaux et mettant en scène une tentative de séduction d’une jeune bergère, réduite à un pur objet érotique, par un chevalier. La scène de ces chansons de bergères montrant la violence du désir charnel masculin et la domination sociale – qui peut se terminer par un refus, éventuellement suivi d'un viol, ou par une acceptation – prend le contre-pied de l’amour courtois et de ses valeurs exaltant l’idéal féminin.

En tout cas, les souffrances de victime immolée de sainte Germaine (Alain Santacreu parle d’ « hostie féminine de Dieu »), à l’image de l’Agneau de Dieu, nous interrogent donc, tout comme celles de sainte Thérèse de Lisieux malade à la fin de sa courte vie ; douleur immense comme le revers d’un amour infini.

Il est dommage que les différents auteurs ne s’attardent pas trop aux trois miracles attribués à sainte Germaine : de la quenouille, du passage du Courbet (« ouverture des eaux ») et du tablier (l’enquête du P. Joseph Morel en 1700 parle de « trois ou quatre bouquets de fleurs » apparus sans plus de détails). Il y aurait quand même des considérations à développer. Ainsi, au passage, le miracle des fleurs de Germaine montre à nos yeux trois couleurs symboliques : pain noir, tablier blanc, roses rouges, comme les trois étapes du Grand Œuvre alchimique. On peut aussi faire des rapprochements – sans y voir non plus une interprétation exclusive qui serait bien sûr discutable – avec le symbolisme du tablier maçonnique ; ce dernier, qui est à l’origine un simple vêtement protecteur de travail, a toute une signification à développer.

Comme il n’y a guère de traces écrites de son vivant, tout le travail des enquêtes ecclésiales sera de noter les souvenirs, de recueillir les divers témoignages et de les recouper, puis surtout de consigner les nombreux événements survenus après sa mort. En fait, l’essentiel est que la vie de Germaine reste pour nous assez obscure et l’on peut dire avec l’abbé Jacques Francès, dans sa biographie de la sainte parue en 1745, que « Germaine Cousin termina une vie obscure et cachée aux yeux du monde par une mort semblable » ou avec Louis Veuillot que « son histoire sort tout entière de son tombeau ». Et Nicolas Guyard commence ainsi son intervention : 

« Un des premiers biographes de Germaine Cousin remarquait que rédiger son hagiographie revenait à faire l’histoire de son corps » (p. 59). 

Tout se joue donc autour de l’incorruptibilité miraculeuse de son corps qui a tant fasciné, comme signe visible et présent ici-bas de la mystérieuse « résurrection de la chair » annoncée dans la vie future. Germaine n’est pas éloignée non plus géographiquement des « Corps-Saints » de Saint-Sernin de Toulouse : c'est au sein de cette église Saint-Sernin, imposant « tabernacle de sainteté », que devait voir le jour à la fin du Moyen Âge et prospérer la confrérie des Corps-Saints. Et la tentative sacrilège de destruction de son corps, resté alors intact, par les Révolutionnaires renvoie aussi, dans l’imaginaire collectif, à la décapitation du roi et de la reine puis à la profanation des tombeaux royaux à Saint-Denis. Les motivations des Révolutionnaires par rapport à sainte Germaine étaient claires, voulant faire passer son « cadavre saint » pour un « corps pourri ». Laissons-leur la parole en 1793 : 

« Un cadavre nommé Sainte Germaine existe dans l’église de cette commune et ce cadavre est regardé comme Saint. Le manque d’un prêtre fait qu’un officier municipal montre en spectacle cette prétendue Sainte Germaine à une foule d’élus encore victime de la calotte, qui se rassemblent à Pibrac tous les jours du ci-devant dimanche, jours de décadi et même jours ouvrables. La conduite que tient à cet égard la municipalité de Pibrac me devient très suspecte, et en cela je vous la dénonce comme s’opposant aux progrès de l’esprit public concernant le principe de la raison : 1° soit en tenant la porte de l’église ouverte tous les jours du ci-devant dimanche, 2° en faisant voir un corps pourri, regardé comme saint par une troupe de fanatiques » (cité p. 74).  

L’église de Pibrac est donc l’objet de toutes les attentions et curiosités au cours des siècles comme dépositaire du corps de Germaine Cousin[5]. Et on peut visiter aujourd’hui encore la maison natale de Germaine sur une colline proche du village. 

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Trois saintes sœurs françaises

Dans son article cité plus haut, Alain Santacreu fait un intéressant parallèle entre sainte Germaine de Pibrac (1579-1601 ;  fêtée le 15 juin), dont « la filiation est demeurée mystérieuse », et d’une part sainte Roseline de Villeneuve (1263-1329 ; fêtée le 17 janvier) et d’autre part sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face (1873-1897 ; fêtée le 1er octobre). 

On raconte que la nuit de la mort de Germaine, deux religieux en route pour Pibrac à la nuit tombée virent passer, en direction de la maison des Cousin, deux jeunes filles vêtues de blanc. Le lendemain matin, alors qu’ils reprenaient leur route, ils virent ressortir trois jeunes filles dont l’une, encadrée par les deux autres, était couronnée de fleurs. Peut-on y voir symboliquement la réunion, hors du temps linéaire, de nos trois personnages ? 

Ces trois grandes saintes françaises (deux religieuses et une laïque), dont les naissances sont séparées entre elles d’environ trois siècles à chaque fois, ont pour point commun un « miracle des roses », ainsi que l’ « exaltation » et l’incorruptibilité de leurs corps pour les deux qui se trouvent dans le Sud (Languedoc et Provence). Ce miracle des pains transformés en roses – qui est un miracle de la charité – se retrouve par ailleurs dans plusieurs légendes populaires françaises, comme un schéma narratif fondateur.

Les deux saintes du Sud connaissent toutes les deux la notoriété dans la première moitié du 17e siècle : « recouvrements » des corps de sainte Roseline en 1614 (un grand silence avant cette date, même si de rares Vies apparaissent au 16e siècle) et de sainte Germaine en 1644. germaine cousin,jean-marc boudier,alain santacreu,père bernard ardura,bertrand de vivies,pierre-jean sourrac,maurice garrigou,sainte thérèse de lisieux,père joseph morel,abbé jacques francès,louis veuillot,nicolas guyard,roseline de villeneuve,arcs-sur-argens,catherine labouré,saint saturnin,nicolas bertrand,sainte germaine de pibrac,dr antoine vallot,moires,lachesis,clotho,atropos,Émile chambry,Élisabeth d'aragon,Élisabeth de hongrie,pères de bétharram,rose de shâron,sainte mariam de jésus le crucifié,fatima,vierge du rosaire,château de mirambel,mgr pierre de marca,louis massignon,reine pédauque,frédéric mistral,rabelais,saint michel garicoïts,bernadette soubirous,marie des vallées,abbé peyramale,congrégation de la sainte-Épine,mélanie calvatSi l’on a pu postérieurement, dans la première, célébrer l’appartenance spirituelle à la grande famille cartusienne et exalter la puissance temporelle du lignage aristocratique des Villeneuve, la seconde reste dans l’ombre d’un milieu paysan sans prestige. Leur point commun est que leur vie est restée cachée et obscure ; les éléments incontestables de leur existence étant très rares. Comme c’est le cas dans de nombreux récits hagiographiques, il faut souvent prendre des distances avec les nombreuses informations des récits tardifs, très romancés. Un excès serait de rejeter toutes les traditions et légendes (qui ont parfois une valeur propre et une signification justifiée) au nom de la science historique ; un autre serait de tout croire naïvement comme un article de foi, sans voir parfois les manipulations et récupérations possibles au cours du temps.      

Au contraire, nous savons absolument tout de la vie de la sainte du Nord, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne garde pas une part de mystère dans la signification profonde de sa « mission ». Par ailleurs, il existe bien une sorte de gisant en cire de sainte Thérèse exposé dans une châsse au carmel de Lisieux, mais il ne s'agit pas de son corps. germaine cousin,jean-marc boudier,alain santacreu,père bernard ardura,bertrand de vivies,pierre-jean sourrac,maurice garrigou,sainte thérèse de lisieux,père joseph morel,abbé jacques francès,louis veuillot,nicolas guyard,roseline de villeneuve,arcs-sur-argens,catherine labouré,saint saturnin,nicolas bertrand,sainte germaine de pibrac,dr antoine vallot,moires,lachesis,clotho,atropos,Émile chambry,Élisabeth d'aragon,Élisabeth de hongrie,pères de bétharram,rose de shâron,sainte mariam de jésus le crucifié,fatima,vierge du rosaire,château de mirambel,mgr pierre de marca,louis massignon,reine pédauque,frédéric mistral,rabelais,saint michel garicoïts,bernadette soubirous,marie des vallées,abbé peyramale,congrégation de la sainte-Épine,mélanie calvatEn effet, celui-ci est conservé en-dessous dans un reliquaire. Sainte Thérèse répondait ainsi, sur son lit de mort, à la jeune novice qui lui assurait que la miséricorde divine lui épargnerait la corruption du corps : « Oh non ! Je ne souhaite pas ce miracle… » Son vœu fut exaucé. On sait par ailleurs l’importance spirituelle effective des processions, toujours actuelles, des reliques de la petite Thérèse, sur place à Lisieux et partout dans le monde ! Quant au corps de sainte Roseline, il se trouve frais et souple jusqu'en 1835, aujourd'hui encore conservé et visible bien que bruni sous l’apparence d’une « momie »[6] . Il a fait récemment l’objet d’analyses poussées et de mesures de conservation.

Trois lieux sont respectivement attribués à ces trois « sœurs » spirituelles mortes à 21 ans, à 66 ans et à 24 ans : Pibrac (près de Toulouse) [43° 37′ 03″ nord, 1° 17′ 08″ est], Les Arcs-sur-Argens (dans le Var) [43° 28′ 26″ nord, 6° 30′ 48″ est] et Lisieux dans le Calvados [49° 08′ 44″ nord, 0° 13′ 32″ est]. L’église de Pibrac conserve le corps de sainte Germaine, comme nous l’avons vu. Dans la chapelle Sainte-Roseline aux Arcs se trouve la châsse de verre avec le corps de la moniale chartreuse sainte Roseline[7] (son nom est bien révélateur !) admirablement et miraculeusement conservé au cours des siècles (ses disparitions et réapparitions restent énigmatiques…), ainsi qu’un reliquaire contenant ses yeux. Ces derniers sont ainsi préservés de toute corruption, tout comme c’est le cas des yeux restés ouverts de sainte Catherine Labouré dont le corps est conservé dans la chapelle Notre-Dame de la Médaille Miraculeuse à Paris. 

A propos des yeux de sainte Roseline, l’acte scientifique mais sacrilège de Louis XIV faisant crever en 1660, par son médecin le Dr Antoine Vallot, l’œil gauche encore vivant de sainte Roseline n’est peut-être pas sans rapport avec l’importance qu’a le méridien de Paris aux yeux du Roi-Soleil…[8] Notons au passage que ce dernier a littéralement « pourri vivant » en représentation publique, dans une mise en scène de son agonie digne d’une tragédie classique (du 10 août au 1er septembre 1715, date de sa mort à 76 ans). Une gangrène à la jambe gauche s’est propagée à toute la partie gauche de son corps. Ce que les médecins avaient d’abord pris pour  une sciatique est en fait un sphacèle à la jambe (gangrène sénile, ischémie aiguë probablement causée par un caillot venant boucher l'une des artères principales du membre).

Voici ce qu’en dira le procès-verbal de son autopsie : 

« A l’extérieur, tout le côté gauche nous parut gangrené depuis l’extrémité du pied jusqu’au sommet de la tête. L’épiderme s’enlevoit généralement par tout le corps des deux côtés le côté droit était gangrené, en plusieurs endroits, mais beaucoup moins que le gauche, et le ventre paroissait extrêmement bouffi. […]

mais tous les muscles de la gorge étoient gangrenés. […]

La cuisse gauche, dans l’intérieur, s’est trouvée gangrenée, aussi bien que les muscles du bas-ventre et cette gangrène montoit jusqu’à la gorge. Le sang et la lymphe étoient dans une entière dissolution, universellement dans les vaisseaux. »

Son corps a ensuite été momifié (aspect noir général). Lors de la profanation des sépultures royales le 14 octobre 1793, les Révolutionnaires remarquent que le corps embaumé du roi Louis XIV est très bien conservé, mais la peau est « noire comme de l’encre ». La face ressemble à un masque de cuir. 

Un autre roi célèbre est mort aussi de la gangrène : il s’agit du cruel Hérode Ier le Grand (atteint cette fois-ci de la gangrène « honteuse » de Fournier), selon ce que rapporte Flavius Joseph citant Nicolas de Damas. 

Quant aux yeux de sainte Germaine, l’abbé Jacques Francès note en 1745 dans sa biographie déjà citée qu’elle ne les a plus, alors qu’elle semblait bien les avoir conservés lors de la vérification ecclésiale de 1700 : selon lui, des habitants du coin auraient volé ses précieux yeux (tout comme ses cheveux)[9]. Enfin, le carmel de Lisieux conserve la châsse avec les restes de sainte Thérèse, comme nous l’avons vu. Nous voyons donc à chaque fois l’importance des reliques chargées de la virtus ou puissance spirituelle de la sainteté.

On peut remarquer au passage que les trois saintes ont perdu leurs mères très tôt dans leur enfance : on dit qu’à douze ans Roseline perd sa mère ; Germaine perd la sienne dans ses premières années (en 1581) ; à quatre ans et demi (en 1877) Thérèse est orpheline de mère. Il y a là certainement quelque chose à fouiller, sans entrer nullement dans des considérations psychanalytiques fumeuses que nous ne pouvons que rejeter en tant que chrétien. Cela y est peut-être pour quelque chose dans la dimension mariale de la piété de Germaine, comme une sorte de substitut maternel.

Nos trois saintes peuvent peut-être nous faire penser aussi quelque part aux Moires (de moïra, « destinée ») qui, dans la mythologie grecque, étaient la personnification du Destin ; qu’il faudrait peut-être traduire en contexte chrétien par « volonté de Dieu ». Elles sont présentes dans l’épopée homérique et, selon Hésiode, elles « donnent d'avoir le bien et le mal ». Ces Moires étaient parfois considérées comme les filles de Zeus et de Thémis et avaient pour rôle principal de surveiller le destin des hommes sans pouvoir y intervenir. 

Ces trois sœurs ont une place assez importante dans la tradition orphique et Platon les évoque comme trois reines dans La République (X, 14), au sujet du fuseau de leur mère Nécessité (Anankè) au symbolisme vertical (cf. le « fil à plomb »), axe suprême autour duquel s’enroulent sept cercles en mouvement :

« […] Et à ces extrémités ils virent tendu le fuseau de Nécessité, par l’intermédiaire duquel tous les mouvements circulaires sont entretenus. La tige de ce fuseau, comme son crochet, était en acier, tandis que le poids qui tendait le fil à la verticale était fait d’un mélange de ce dernier métal et de matières d’autres espèces. […] Et ainsi il y avait au total huit poids, placés les uns dans les autres, qui laissaient paraître en haut leurs bords comme des cercles, formant le dos continu d’un seul poids autour de la tige. Et celle-ci passait exactement au milieu du huitième. […]. Et ils virent que le fuseau tout entier se mouvait en cercle selon son propre mouvement, mais que dans l’ensemble, qui était en mouvement circulaire, les sept cercles de l’intérieur se mouvaient doucement en un mouvement circulaire inverse de celui de l’ensemble ; […]. Ils virent que le fuseau lui-même se mouvait sur les genoux de Nécessité. En haut, sur chacun de ses cercles, était montée une Sirène emportée dans le même mouvement circulaire, et émettant un seul son, une seule note ; et toutes les huit composaient ensemble un accord unique. D’autres étaient assises autour, à des distances égales, au nombre de trois, chacune sur un trône ; c’étaient les filles de Nécessité, les Moires, vêtues de blanc, portant des bandelettes sur la tête : Lachesis qui-distribue-les-lots, Clôthô la-fileuse, Atropos l’irréversible ; elles célébraient, accompagnées par l’accord des Sirènes, Lachesis le passé, Clôthô le présent, Atropos l’à-venir. Et Clôthô, le touchant de la main droite, contribuait de temps en temps à entretenir le mouvement circulaire extérieur du fuseau ; Atropos, de son côté, en faisait autant de la main gauche pour les mouvements internes ; quant à Lachesis,  tour à tour elle touchait les uns et l’autre de l’une et de l’autre main (traduction Émile Chambry).

D’une manière générale, elles sont donc au nombre de trois : Clotho, Lachésis et Atropos. Clotho (Κλωθώ /Klôth, « la Fileuse »), la plus jeune liée parfois à la couleur bleue, tient une quenouille dont elle tire le fil des destinées humaines ; Lachésis (Λάχεσις / Lákhesis, « la Répartitrice »), liée parfois à la couleur rose, met le fil sur le fuseau et le déroule ; Atropos (Ἄτροπος / Átropos, « l'Implacable »), la plus âgée vêtue parfois d’une robe noire, mesure la durée de vie de chaque mortel et coupe le fil. Si la fonction d’Atropos est évidente (futur, mort irréversible), Platon semble intervertir les places de Lachésis (passé, naissance) et de Clotho (présent, vie) par rapport à d’autres traditions. L’inspiration semble être pythagoricienne avec la « musique des sphères » de cet « accord unique » du chant des sirènes.

Si l’on suit ce rapprochement jusqu’au bout, quelle distribution pourrait-on donner ? Nous pouvons hésiter quelque peu : Clotho fait penser à sainte Germaine avec sa quenouille, mais si l’on prend le texte de Platon on voit Clotho toucher le fuseau « de sa main droite » (Germaine est manchote de cette main !), liée au « mouvement circulaire extérieur » ; alors qu’Atropos fait de même « de sa main gauche » pour les « mouvements internes » et que Lachésis joue les deux rôles tour à tour comme si elle se tenait entre les deux. Nous pouvons quand même nous hasarder aux attributions suivantes (sous réserve de discussion) : sainte Roseline / Atropos ; sainte Germaine la « petite sœur » / Clotho ; sainte Thérèse / Lachésis.

La vie ne tient qu’à un fil, le destin du Royaume de France aussi, sur lequel veillent nos trois saintes qui nous invitent à suivre leur fil rouge, leur fil d’Ariane. Chacune des trois, à sa façon, a aussi un certain rapport mystérieux avec sainte Jeanne d’Arc. Sainte Roseline vivait aux Arcs, sainte Germaine était bergère et sainte Thérèse incarna la continuité de sa fonction spirituelle jusqu’à jouer son rôle au théâtre devant ses consœurs ! Elles déroulent le fil de leur fuseau sacré, filant à la main la laine blanche immaculée de la quenouille de l’axe du monde, et la trame divine de l’histoire s’écrit mystérieusement pas à pas. Et les énergies spirituelles de la lumière incréée peuvent transfigurer le corps mortel en « corps de gloire ».

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Deux autres saintes « cousines germaines » plus éloignées

Par ailleurs, on retrouve le même miracle des roses chez sainte Élisabeth (plus connue sous le prénom d’Isabel) d’Aragon, reine du Portugal (1271-1336 ; fêtée le 4 juillet). Un jour, à la demande de Denis 1er, sixième roi de Portugal inquiet de la dilapidation de la fortune royale que faisait sa femme auprès des pauvres, Élisabeth ouvrit son tablier où il apparut des roses en plein mois de janvier. Après la mort de son mari, sainte Élisabeth de Portugal se retira dans un couvent de Clarisses à Coimbra [40° 12′ 00″ nord, 8° 25′ 00″ ouest] où elle est vénérée. 

Elle était la petite-nièce de sainte Élisabeth de Hongrie (1207-1231 ; fêtée le 17 novembre), reine et membre du Tiers-Ordre franciscain comme elle, vénérée à Marbourg [50° 49′ 00″ nord, 8° 46′ 00″ est]. On trouve chez la reine de Hongrie exactement le même miracle que chez la reine de Portugal : des pains cachés, dans un tablier ou dans les replis de la robe, transformés en roses. Cela se passa au château de Wartbourg à Eisenach.

Les deux Élisabeth avaient donc la même générosité envers les pauvres que la reine sainte Marguerite d’Écosse († 1093). Ce double miracle royal des roses – de plus au sein de la même famille – renvoie quelque part à sainte Élisabeth, mère de saint Jean le Baptiste et cousine de la Vierge Marie, et nous invite à contempler le Mystère de la Visitation, traditionnellement connu comme étant celui de la Charité.

Notons enfin que l’on trouve un « miracle des roses » dans la vie même de saint François d’Assise (1182-1226) : la tentation vaincue à la Portioncule. Le saint, assailli par la luxure, s'était roulé dans un buisson d’épines et de ses gouttes de sang étaient apparues des roses qu'il déposa en ex-voto sur l'autel de la Portioncule.

 

La récapitulation en sainte Thérèse de Lisieux et l'Immaculée Conception                            

Thérèse de Lisieux, la « sainte aux roses », vient donc clore une lignée de sainteté féminine où elle occupe la cinquième et dernière place, comme la cinquième pétale de Maria, la rosa mystica et flos florum, la flos Carmeli : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre… Après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses ». Notons au passage qu’il y a eu aussi des miracles de pluies de roses lors des apparitions de Fatima au Portugal. Par ailleurs, on peut voir au petit musée du carmel de Lisieux une statue de sainte Germaine de Pibrac que pouvait voir sainte Thérèse. 

On voit ici dans la renommée de l’humble petite Normande resplendir l’éclat de la « rose de Sharôn, du lys des vallées » (sans conjonction de coordination entre les deux), se manifester la gloire de Dieu dans « la splendeur du Carmel et de Sharôn »[10] ; le mont Carmel se situant au Nord de la plaine de Sharôn. Ce sont ici les deux seules occurrences connues dans la Bible du mot hébreu ‘havatséleth (חֲבַצֶּלֶת) ; les deux premières lettres (‘heth - beith) renvoyant à l’action de cacher et les deux suivantes (tsadé - lamed) à la notion d’ombre (l’ombre des ailes divines). Il s’agit ici du mystère virginal de la secrète opération d’obombration du Saint-Esprit dans l’Incarnation divine.

Ce que nous traduisons ici par rose (« rose de Sharôn ») l’est souvent aussi par « narcisse ». La vulgate dit quant à elle « fleur des champs » : « Ego flos campi, et lilium convallium » (Ct 2, 1), et Chouraqui : « l’amaryllis de Sharôn, le lotus des vallées ». Le mot hébreu (shoshannah ; on le trouve aussi au masculin) traduit ici par « lys » l’est aussi parfois par rose, notamment au verset suivant : « rose au milieu des épines ». La tradition mystique juive traduit plutôt « ‘havatséleth haShârôn shôshannath hâ’amâqîm » par « un lys de Sharôn, une rose des vallées » et considère qu’il s’agit en fait de deux aspects d’une même fleur représentant l’Assemblée d’Israël selon qu’elle est régie par la Clémence (blanche) ou la Rigueur (rouge). Le lys correspond par ailleurs à la Présence divine parmi les enfants d’Israël et la rose symbolise l’union de l’Époux et de l’Épouse. Il faudrait peut-être plutôt retenir shoshannah pour l’églantine (ou rose sauvage) du feu de l’amour divin, si on la rapproche du Shîn hébraïque comme le fait Alain Santacreu :  

« La Germaneta de la Contrelittérature est la Dame qui nous transmet la Connaissance  du Nom de Gloire. Elle déploie son tablier : ses deux mains tenant les pans représentent le bipôle de l’Esprit saint (HH) ; puis, par le geste même de l’ouverture, de bas en haut, elle donne à voir le bipôle du Père-Fils (YW) ; enfin, les églantines au milieu du tablier dévoile le Fils incarné (Sh). Le Nom de Gloire s’inscrit sur le tablier dont la forme évoque le « circulus  divin ». La gestuelle du miracle des roses est une mimographie sacrée du Nom divin : YHShWH ».

Notons aussi que la Carmélite de Terre-Sainte sainte Mariam de Jésus-Crucifié (1846-1878) appelait la France, avec laquelle elle aura un rapport très particulier, le Rosier. Par ailleurs, un lien étroit unissait sœur Mariam du Carmel de Pau et les Pères de Bétharram qui ont la charge de la paroisse de Pibrac et du sanctuaire de sainte Germaine. Sainte Mariam est reconnue comme seconde fondatrice de la Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus de Bétharram, fondée en 1835 par saint Michel Garicoïts (1797-1863), proche de sainte Bernadette de Lourdes (1844-1879)[11]. Notons enfin que la 18e et dernière apparition de la Vierge à Bernadette Soubirous a eu lieu le 16 juillet 1858, le jour de la fête de Notre-Dame du Mont Carmel.  

Le Rosaire, prière mariale par excellence manifestant et actualisant de manière puissante les trésors merveilleux de la grâce divine, a des origines initiatiques indéniables. Sainte Germaine ne manquait jamais l’Angelus et était très attachée à la récitation du chapelet, au cœur de sa prière (tout comme c’était le cas pour Marie des Vallées de Coutances). Dans l’iconographie de la Vierge Marie, celle-ci est parfois représentée avec la quenouille (symbole féminin par excellence), qui accompagne Germaine. Notons au passage que la rose trémière (alcea rosea) pouvait être aussi appelée « quenouille de la Vierge », « bâton de Jacob » ou « bourdon de Saint-Jacques ».

Alain Santacreu rappelle par ailleurs que la béatification de Germaine Cousin a eu lieu la même année (1854) que la proclamation par le Pape du dogme de l’Immaculée Conception de Marie, « rose sans épine » (rosa sine spina), « miroir sans tache » (speculum sine macula)[12]. Le Cantique de Salomon dit par ailleurs : « tota pulchra es, amica mea, et macula non est in te » (Ct  4, 7). 

Il note encore que cette béatification de Germaine précède aussi de quelques années les apparitions de Lourdes (en 1858) où l’on retrouve le symbolisme de la rose mariale. Cette rose est un pur « don de Dieu » et la floraison miraculeuse dans le tablier ne peut pas se commander par les hommes. Bernadette avait ainsi parlé des apparitions qu’elle avait eues à l’abbé Peyramale, curé de Lourdes. Celui-ci exigea, en vain, de la Dame une preuve : voir fleurir en plein hiver le rosier sauvage (l’églantier) de la Grotte de Massabielle (« vieille roche »). 

Ainsi la légende dorée fait remonter le nom moderne de Lourdes de l’arabe Lorda et par extension d’el ouarda, la rose (on retrouve la même racine ward en arabe, en hébreu, en arménien et en persan). Curieusement un autre lieu très célèbre d’apparition mariale viendrait aussi de l’arabe : il s’agit de Fatima [39° 37′ 32″ nord, 8° 39′ 57″ ouest], au Portugal, où trois jeunes bergers dirent avoir vu en 1917 la « Vierge du Rosaire ».

À Lourdes, il s’agit de l’histoire légendée de Mirat (émir arabo-berbère ?) d'après le moine irlandais Marfin au 12e siècle, visant à confirmer les droits du Puy-en-Velay et du roi de France sur la Bigorre (Procès de Bigorre). Rappelons que le Puy-en-Velay est, avec Chartres, le plus ancien sanctuaire marial de la Gaule chrétienne. On y vénérait à chaque fois une Vierge noire.

Alors que Charlemagne se décourageait d’assiéger le château de Mirambel pris par le Sarrasin Mirat, Dieu lui envoya le miracle d’un aigle déposant un poisson du lac sur une des parties élevées du château, appelée depuis « pierre de l’aigle ». Mirat se rendit à l’empereur et se convertit finalement, prenant pour nom de baptême Lorus et renommant son château Lordum, devenant chevalier et vassal de Notre-Dame-du-Puy. L'objectif de Marfin était probablement de conforter l'origine authentique du « diplôme » du comte Bernard 1er, qui, en 1062, plaça l'ensemble du comté de Bigorre sous la protection de la Vierge du Puy en versant annuellement un cens aux moines du chapitre de N.-D. d'Anis (ancien nom de N.-D. du Puy). Ce diplôme ne fait nullement allusion à l'acte d'allégeance antérieur du Sarrasin Mirat. Mgr Pierre de Marca (1594-1662) lui-même, historien du Béarn qui découvrit au 17e siècle le texte dans les archives du château de Pau, avait un doute sur l'authenticité de cette histoire de conversion. Néanmoins, le blason moderne de la ville de Lourdes reprend l’histoire du miracle et l’ancien blason (du 18e siècle) était : d’argent au héron de sable dévorant un poisson de même. La Basilique de l’Immaculée-Conception de Lourdes a comme coordonnées : 43° 05′ 50,5″ nord, 0° 03′ 30″ ouest, et la Cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation du Puy-en-Velay : 45° 02′ 44″ nord, 3° 53′ 05″ est. Le Puy-en-Velay est aussi le point de départ d’un des quatre chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle (la via Podiensis).

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Ce dernier écrivait ainsi, dans sa fascination morbide pour le cadavre de Mélanie, ces propos assez inquiétants :

« Le visage radieux de la Foi consumée dans la joie définitive, au lieu de beauté, la marque du feu. Je sais en Qui j’ai cru. La figure de ce squelette n’a plus aucun voile, et la vérité qu’elle ne peut plus cacher est celle du baiser de Dieu » ;

« La joie terrible de ce visage, aimanté vers le ressuscité, me console chaque fois que je le regarde » (ibid.).  

Louis Massignon envoya cette photo macabre (de 1918 ou 1922 ?) à son ami Paul Claudel qui en fit aussi grand cas, y voyant quant à lui la Bien-Aimée du Cantique, « noire mais belle » !

 

Des chemins de Saint-Jacques et de la Reine Pédauque

Alain Santacreu, après avoir rattaché Pibrac au chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle qui passe aussi par Toulouse (la via Tolosana qui part d’Arles), s’essaie à une herméneutique du miracle de la transformation du pain du pauvre, la nourriture quotidienne de Germaine, en roses incorruptibles et à la suave odeur de sainteté comme miracle eucharistique :

« Le mystère de la transformation du pain en roses sauvages est une forme singulière de la transsubstantiation : la rose étant l’hostie eucharistique de la présence féminine de Dieu – la Shekinah hébraïque ».

La participation au Saint-Sacrement de l’autel était au cœur de la vie de Germaine. La traversée du torrent Courbet, telle l’ouverture des eaux de la mer rouge, pour aller à la messe est aussi quelque part un miracle eucharistique.

Nous le remercions donc d’avoir attiré notre attention sur cette dimension essentielle du message de la petite vierge-bergère Germaine Cousin qui, bien que pauvre, infirme, orpheline, maltraitée et humiliée, a eu et a encore aujourd’hui un rayonnement si particulier dans l’Église catholique ; savante ignorante, riche indigente, illustre humble, guérisseuse souffrante, profondément simple. 

La « garde du troupeau » contre les « loups ravissants » sortant de la lisière de la forêt, qui se fait miraculeusement toute seule, sans intervention humaine et grâce à sa quenouille dont on ne peut que se demander ce qu’elle représente véritablement, peut aussi signifier la protection divine, partant directement de l’axe central et secret, du peuple des fidèles et du Royaume de France comme projection historique du « Royaume de Dieu ». C’est le « ne crains point, petit troupeau » que Jésus nous adresse :

« Considérez comment croissent les lys [cf. le « lys des vallées » et les lys du Cantique des Cantiques] : ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu revêt ainsi l'herbe qui est aujourd'hui dans les champs et qui demain sera jetée au four, à combien plus forte raison ne vous vêtira-t-il pas, gens de peu de foi ? Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez, et ne soyez pas inquiets. Car toutes ces choses, ce sont les païens du monde qui les recherchent. Votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez plutôt le royaume de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. Ne crains point, petit troupeau ; car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume. Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumônes. Faites-vous des bourses qui ne s'usent point, un trésor inépuisable dans les cieux, où le voleur n'approche point, et où la teigne ne détruit point. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. »[15]

On peut aussi relire la parabole de Jésus comme « porte des brebis » et « bon berger » (Jn 10, 1-18).

Dans la retraite silencieuse de sa solitude bienheureuse, dans son désert où fleurit miraculeusement la grâce divine, « sainte Germaine-des-Prés » vit au rebut du monde, au milieu des champs, de la rivière et des bois, exilée au fond de sa vallée de larmes sous le coup d’humiliations et d’injustices. 

Ce prodige de la quenouille de Germaine Cousin peut aussi faire penser à la légende de la quenouille de la Reine Pédauque dont la laine, dit-on, ne s’épuisait jamais. Pédauque, « ma Mère l’Oye » des contes à laquelle la « patte d’oie » est associée, est liée à la lèpre physique et spirituelle. La mise à l’écart, de la part de la société ancienne tant laïque qu’ecclésiastique, des cagots et compagnons du bois peut peut-être quelque part former le substrat et fond mystérieux de celle de Germaine, vivant la plupart du temps comme une paria hors de sa famille et de son village[16].

On raconte ainsi que cette reine possédait une quenouille merveilleuse, lui permettant de filer sans cesse. Frédéric Mistral (Trésor du Félibrige) cite Rabelais, donnant comme juron toulousain « par la quenouille de la reine Pédauque ». Rabelais, décrivant des adversaires aux pieds larges, écrit ainsi : « et estoient largement pattez, comme sont des Oyes, et comme jadis à Tholose les portoit la royne Pedaucque ». Mistral cite un autre dicton : « du temps que la reine Pédauque filait », pour parler du « vieux temps ». Le thème de la Reine Pédauque réunit plusieurs constantes : il s'agit d'une femme d'origine noble ou aristocratique, atteinte soit par la lèpre, soit ayant un pied palmé comme celui d'une oie, et souvent liée au thème de l'eau (les bains et l'aqueduc, les diverses fontaines et sources miraculeuses). L'influence de la Perchta germanique, fileuse au pied d'oie, ou du moins une préfiguration de celle-ci qui aurait été apportée par les Wisigoths, sur les variations autour de la reine Pédauque peut être aussi envisagée. Dans la légende, Pédauque était reine à Toulouse, qui fut un moment la capitale du royaume wisigoth touché par l’arianisme (8 rois de 410 à 507), convertie par saint Saturnin. Mais Pédauque a pu aussi parfois être assimilée plus tard à sainte Clotilde ou surtout à la reine de Saba. 

Ainsi deux anciens chroniqueurs, Nicolas Bertrand et Noguier, appellent Pédauque Austris. Citons à ce propos le passage de l’Évangile où il est fait mention de cette fameuse reine de Saba « qui vint à Jérusalem pour éprouver Salomon par des énigmes » :

« La reine du Midi [en latin « regina austri »] se lèvera, au jour du jugement, avec cette génération et la condamnera, parce qu’elle vint des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon, et voici, il y a ici plus que Salomon »[17].  

Jésus naît à la « Maison du Pain » de Bethléem (en hébreu pain se dit lechem), grandit comme une fleur secrète à Nazareth et meurt à Jérusalem dans l’effusion de la rose rouge de son Précieux Sang sur la croix. 

 

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Chronologie

1207 : naissance de sainte Élisabeth de Hongrie.

1231 : mort de sainte Élisabeth de Hongrie.

1235 : canonisation de sainte Élisabeth de Hongrie.

1263 (des historiens modernes parlent des années 1270) : naissance de sainte Roseline de Villeneuve. 

1271 : naissance de sainte Élisabeth de Portugal.

1329 (17 janvier) : mort de sainte Roseline de Villeneuve.

1334 (ou 1335) : exhumation (« élévation »), environ 5 ans après sa mort, du corps intact, frais et souple de sainte Roseline de Villeneuve dit-on par le premier pape d’Avignon Jean XXII ; « d'un cordonnier osseux » (« de sutore osseo ») dans la prophétie dite de saint Malachie. Jacques Duèze (1244-1334) pouvait être proche de sainte Roseline, nommé évêque de Fréjus en 1300. 

1336 : mort de sainte Élisabeth de Portugal.

1579 : naissance de Germaine.

1581 : mort de Marie Laroche, mère de Germaine.

1601 (15 juin) : mort de Germaine à 21 ans. Elle est enterrée dans l’église paroissiale de Pibrac, en face de la chaire.

1614 : on retrouve, après environ 280 ans de disparition, le corps toujours intact de sainte Roseline de Villeneuve. Première vérification de la relique, ordonnée par le révérend père général des Chartreux, Bruno d’Affringues.

1625 : canonisation de sainte Élisabeth de Portugal.

1644 : seconde vérification de la relique de sainte Roseline de Villeneuve, par le prieur de la chartreuse de Montrieux, Louis de Lauzeray.

1644 : découverte du corps souple et incorruptible, sous la tuile (les dalles) « juste sur la terre et près du pavé » de Germaine dans l’église de Pibrac, 43 ans après sa mort.

1644 : manifestation miraculeuse envers Madame de Beauregard qui écrira en 1646 : « […] je fus ravie d’y aller la voir et même toucher et baiser [son corps dans l’église], depuis je me suis recommandée souvent et mes enfants aussi et fait dire des messes à son intention desquelles je me suis fort bien trouvée et en foi de quoi je me suis signée ». Il s’agit du premier miracle.

1657 : translation solennelle du corps de sainte Roseline de Villeneuve dans une nouvelle châsse.

1660 : le médecin de Louis XIV crève l’œil gauche, encore vivant, de sainte Roseline de Villeneuve.

1661 : première vérification, ouverture du cercueil de Germaine par le vicaire-général de l’archevêque de Toulouse, Jean Dufour : corps toujours intact. Il fit refermer le cercueil et le plaça dans la sacristie de l’église. Recueil des premiers miracles.

1680 : enquête du délégué du grand Prieur des Chevaliers de Saint Jean de Malte en présence du vicaire Andrieu. Les commissaires de l’Ordre de Malte, visitant ainsi la Paroisse de Pibrac, se font ouvrir le cercueil et découvrent le corps souple et intact.

1700 : seconde vérification, ouverture du cercueil de Germaine par le vicaire-général de l’archevêque de Toulouse, Joseph Morel, prêtre de l’Oratoire, accompagné de M. Jacques Lespinasse, avocat au Parlement de Toulouse, et  de deux Maîtres Chirurgiens. Dans leur compte-rendu, ces derniers constatent la conservation parfaite du corps.  Début de l’enquête diocésaine.

1704 : reconstruction de l’église de Pibrac.

1705 : édification d’un petit mausolée de briques, fermé par une grille en fer.

1715 : mort de Louis XIV de la gangrène.

1736 : constitution du premier dossier de la cause, envoyé à Rome.

1737, 1757, 1759, 1769, 1782 : nombreuses visites et constatations écrites.

1739 : lettre du comte de Pibrac, s’inquiétant du retard.

1745 : parution anonyme à Toulouse de la Vie de Germaine Cousin… par l’abbé Jacques Francès.

1793 : tentative sacrilège révolutionnaire de destruction du corps de Germaine par un certain Toulza (le corps est jeté dans une fosse creusée à même la terre et recouvert de chaux vive : il ne restera que ses os).

1795 : exhumation du corps de Germaine par le curé Montastruc et le maire Fr. Cabriforce et création de reliques. Les ossements sont placés dans un cercueil reposant dans la sacristie.

1804 : création à Saint-Sernin de Toulouse de la confrérie de la « Congrégation de la Sainte-Épine » par le chanoine Maurice Garrigou. Ce dernier jouera un rôle important dans la reprise du procès de béatification de Germaine.

1813 : approbation par l’évêque de Toulouse de la « Congrégation de la Sainte-Épine » : « unis ensemble par les liens de la charité pour rendre un culte spécial à Jésus couvert de plaies et couronné d’épines, et à Marie transpercée d’un glaive de douleur » (Mgr Primat).

1814 : premier pèlerinage annuel à Pibrac, pour la fête de saint Pierre, organisé par la « Congrégation de la Sainte-Épine » en action de grâces pour la réalisation de son vœu pour la libération du pape Pie VII retenu prisonnier par Napoléon à Fontainebleau. Le 2 février, déplacement du pape à Toulouse dans une voiture encore fermée à clé.

1830 : transfert du corps de Germaine dans la nouvelle sacristie que nous connaissons aujourd’hui.

1831 : à cause de l’humidité des lieux, les reliques de Germaine sont placées dans une encoche pratiquée dans le mur de la chapelle dédiée à saint François de Sales.

1840 : nouvelle reconnaissance des reliques par un médecin qui pense qu’on a substitué une tête provenant d’un vieillard au cadavre de Germaine : « je crois pouvoir affirmer en m'appuyant sur les données les plus positives de la science, que la tête a appartenu à un vieillard, tandis que tout le reste du sujet appartient, comme je l'ai déjà dit à un sujet jeune et du sexe féminin... ».

1843 : construction de l’actuelle chapelle des cierges.

1843 : ouverture du procès de béatification de Germaine par l’évêque de Toulouse.

1844 : le corps de Germaine, enveloppé d’un suaire, est déposé dans une double bière.

1850 : fin de l’exil du pape Pie IX et retour à Rome.

1854 (24 juin : décret et 7 mai : cérémonies officielles à Rome) : béatification de Germaine. L’Abbé Lamarque offre une châsse en cuivre doré, œuvre  de M. Favier, orfèvre à Lyon. On coule les ossements dans une forme humaine de cire, l’habillant de riches vêtements. Les 25 et 27 Juillet 75.000 personnes envahissent Pibrac et défilent autour de la châsse.

1854 : proclamation du dogme de l’Immaculée Conception.

1855 : création à Pibrac de l’Archiconfrérie de Sainte-Germaine.

1858 : apparitions mariales de Lourdes.

1866-1871 : construction de la Basilique de l’Immaculée-Conception à Lourdes.

1867 (29 juin) : canonisation de Germaine.

1869 : consécration de la première église dédiée à sainte Germaine à Saint-Élix-le-Château (avec un important reliquaire).

1873 : naissance de sainte Thérèse de Lisieux.

1894 : translation et embaumement du corps de sainte Roseline de Villeneuve. La dépouille est restaurée par le Dr Neri qui en fait un diagnostic désastreux.

1897 : mort de sainte Thérèse de Lisieux.

1901-1967 : construction de la basilique Sainte-Germaine à Pibrac.

1910 : première exhumation de la dépouille de sainte Thérèse de Lisieux.

1917 : seconde exhumation de la dépouille de sainte Thérèse de Lisieux.

1917 : apparitions de Fatima, au Portugal.

1923 : béatification de sainte Thérèse de Lisieux, ses restes transférés dans la chapelle du carmel de Lisieux.

1925 : canonisation de sainte Thérèse de Lisieux.

1939 : analyse des ossements de Germaine par Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, à l’occasion de la remise en état du grand reliquaire les contenant. Les ossements sont dégagés de la cire et renfermés dans un coffret posé à la base de la châsse qui lui sert de lit ; l’intérieur de la châsse est rafraîchi, le mannequin présente un nouveau visage et est parée de beaux vêtements cousus de fil d’or.

1967 : ouverture de la châsse en présence de Mgr Gaston, vicaire général, et prélèvement d’une phalangette de pied destinée à la consécration de la basilique.

2001 : reconnaissance du contenu du coffret renfermant les reliques de Germaine en présence de Mgr Marcus, archevêque de Toulouse, et de deux médecins.
2008 : découverte du linceul ayant recueilli les ossements lors de l’exhumation du corps en 1795. 

 

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NOTES :

[1] Jean-François Galinier-Pallerola (sous la direction de), Sainte Germaine de Pibrac, 150e anniversaire de la canonisation (Éditions Parole et Silence, 2018, 188 pages). On peut lire aussi d’Anne de Pindray, Sainte Germaine de Pibrac : Une couronne de garofanos (Siloë, 2001, 71 pages).

[2] Pour l’étude des sources, d’après des documents authentiques, on peut se référer au travail de Bernard Stassinet (édition et impression numérique, 2014, 106 pages).

[3] On trouve aussi une importante information iconographique sur le site ste-germaine-et-nous.com. Remarquons que l’on peut voir plusieurs fois représentés un bâton et une quenouille en sautoir.

[4] Adénopathie tuberculeuse ; en relation avec le symbolisme de la glande thyroïde – en forme de porte – et du chakra laryngé ?

[5] Le fait qu’elle fut enterrée au sein même de l’église peut paraître a priori étrange. Par ailleurs, nous ne savons pas où avait été enterrée sainte Roseline de Villeneuve, ce qui reste une énigme avec des conséquences.

[6] Lire Raymond Boyer et Gilles Grévin (sous la direction de), Une sainte provençale du XIVe siècle, Roseline de Villeneuve. Enquête sur sa « momie » (Paris, De Boccard, 2002), avec une bibliographie détaillée. Il s’agit d’une étude scientifique et historique très rigoureuse.

[7] Faut-il voir dans cette chapelle un pendant de la Rosslyn Chapel édifiée par les Templiers en Écosse ? Tant qu’on est dans les ordres de chevalerie liés aux Croisades, notons que le frère cadet de sainte Roseline, Hélion de Villeneuve, était grand-maître hospitalier en Provence. Les Hospitaliers se sont intéressés aussi à sainte Germaine de Pibrac.

[8] La « ligne rouge » du méridien de Paris (différente de la « sorcière verte » de Greenwitch) a une grande importance dans la « géographie sacrée de la France » qu’évoque Alain Santacreu dans son article. Suite à la création par Colbert en 1666 de l’Académie des Sciences, Louis XIV fait commencer, le 21 juin 1667, les travaux de construction de l’Observatoire Royal de Paris, près du Jardin du Luxembourg, bâti sur un puits et une ancienne crypte avec une Vierge noire.

[9] Des anciens procès-verbaux notent aussi le vol de plusieurs reliques sur le corps de sainte Roseline de Villeneuve, notamment son cœur et une côte.

[10] « Le désert et le pays aride se réjouiront, la solitude s’égaiera et fleurira comme une rose. Elle se couvrira de fleurs, et tressaillira de joie, avec chants d'allégresse et cris de triomphe. La gloire du Liban lui sera donnée, la magnificence du Carmel et de Sharôn. Ils verront la gloire de l'Éternel, la magnificence de notre Dieu » (Es 35, 1-2).

[11] Notons au passage que le corps de Bernadette Soubirous a été retrouvé parfaitement intact avec le visage légèrement bruni en 1909, raison pour laquelle on y apposa un masque de cire. Toujours exceptionnellement bien conservé, il est exposé dans l'église Saint-Gildard à Nevers.

[12] Cf. « et ideo nihil inquinatum in eam incurrit : candor est enim lucis æternæ, et speculum sine macula Dei majestatis,  et imago bonitatis illius » (Sg 7, 25-26).

[13] Auteur de l’Histoire de Béarn (A Paris, Chez la Veuve Jean Camusat, 1640).

[14] La Salette. Apocalypse, pèlerinage et littérature (1856-1996). Textes réunis par François Angelier et Claude Langlois (Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2000), p. 201.

[15] Lc 12, 27-34 ; cf. Es 40, 11.

[16] Lire les intéressantes réflexions de Witold Zaniewicki dans De l’éveil au braconnage spirituel. Approche occidentale et orientale de la tradition chrétienne (Lyon, Éditions du Cosmogone, 2006), chap. « L’honneur des parias aux naissances du compagnonnage en terre d’Islam et en terre de Chrétienté », p. 153 et suivantes.

[17] Mt 12, 42 ; cf. 1 R 10, 1-10 ; 2 Ch 1, 14-17 et 9, 1-28.

vendredi, 25 juillet 2014

L’abbé Fouré et ses rochers sculptés à Rothéneuf

 

Le rêve fou d’une épopée de granit

 

 

Jean-Marc Boudier

(texte et illustrations)

 

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Adolphe Julien Fouéré, dit l’abbé Fouré (né en 1839 à Saint-Thual et mort en 1910 à Rothéneuf), a laissé à la postérité une œuvre artistique originale et monumentale, produit de la maturité et de la solitude face à la nature sauvage de la côte maritime aux abords de Saint-Malo.

De fin 1894 à 1907, il sculpta ainsi plus de trois cents statues sur cet ensemble remarquable de rochers granitiques surplombant la mer (sur la pointe de La Haie en face de l’îlot Bénétin), entre le gouffre de l’Enfer (dit « Saut de la Mort ») et celui du Paradis[1], et réalisa de nombreuses sculptures en bois (y compris sur des meubles) dans sa maison du bourg appelée « Haute Folie »[2], « Hermitage de Rothéneuf » ou « Maison de l'Ermite » et également connue plus tard sous le nom de « Musée Bois »[3]. Les visiteurs s’émerveillaient avant même l’entrée de cette ancienne gentilhommière. Noguette donne ainsi cette description en 1919 : « Au-dessus du mur crénelé qui lui sert de clôture, émergent des têtes gri­maçantes et naïves, qu'animent des yeux verdâtres, des bouches béantes et des coiffures aux rutilantes couleurs. Elles semblent regarder ironiquement le visiteur. Elles se nomment : Enguerrand de Val, Pia de Kerlamar, Marc de Langrais, Yvonne du Minihic, Perrine des Falaises, Adolphe de la Haye, Cyr de Hindlé, Jeanne de Lavarde, Karl de la Ville-au-Roux, Gilette du Havre et Benoît de la Roche ». Le même auteur nous donne encore ce poème contenu dans un « livre d’or » que l’on pouvait lire sur place :

 

Ici, l'art, à son tour, embellit la nature,

A ces différents blocs, le ciseau d'un sculpteur

Habile a su donner des traits, une figure,

Voici des cavaliers ; plus loin, un enchanteur.

Dragons ailés, serpents, fantastiques chimères,

Des monstres effrayants, des êtres fabuleux

Invoquant, du passé, légendes et mystères,

Des héros et des saints apparaissent à nos yeux.

           

Ce brave et pieux abbé, courageux et tenace devant la tâche à accomplir comme une sorte de mission toute personnelle, vivait donc dans un univers à part qu’il s’était créé et qu’il partageait volontiers avec le public, au milieu d’êtres imaginaires de pierre et de bois, de génies du lieu familiers et bienveillants mais parfois inquiétants aussi. N’ayant plus de charge officielle à la fin de sa vie, on a l’impression qu’il veille sur ses statues comme sur des paroissiens, sa véritable paroisse étant devenue ouverte à tous les visiteurs de passage.

On peut retrouver ici l’esprit merveilleux des anciennes traditions bretonnes réinterprétées dans un sens chrétien. A la magie naturelle du lieu se rajoute la délimitation humaine et divine d’un espace sacré, d’une sorte d’enceinte de protection, d’enclos religieux, de vaste scène d’un théâtre immobile dont il est le maître d’œuvre et où souffle l’esprit et se livre le combat spirituel contre les forces du mal.  

Mais quelle signification donner à ce travail immense sans véritable équivalent : excentricité d’un original voire d’un fou, expression authentique de la foi, de l’histoire ou des légendes locales, ou encore d’un art brut moderne qui n’en porte pas encore le nom[4] ? L’interprétation de telle ou telle sculpture est souvent complexe à donner, l’abbé donnant parfois un sens précis incontestable avec des titres à ses statues, authentifiant aussi de sa signature les cartes postales qu’il met en vente[5], mais on ne connaît pas de lui d’écrits expliquant précisément son œuvre[6]. Un cartouche de pierre représente ainsi une scène dont a pu dire qu’il s’agit d’une scène de ménage chez les Rothéneuf, du martyre de sainte Blandine ou d’un marin tirant sa natte à un Chinois !  

Les statues en bois ont aujourd’hui disparu (détruites semble-t-il dans l’incendie du musée par les Allemands pendant la dernière guerre ?) et l’ensemble sculpté sur la pierre connaît malheureusement une lente et inexorable érosion naturelle et due aussi au passage des nombreux touristes. Ce site patrimonial privé, ni classé, ni inscrit aux Monuments historiques, n’est pas vraiment sauvegardé, étant depuis plusieurs propriétaires surtout une attraction commerciale pour une activité de restauration. Le chef-d’œuvre est en péril, ne ressemblant déjà plus du tout à ce qu’il a été[7], relevant désormais d’une curieuse esthétique romantique de vestiges et de ruines. Heureusement, depuis 2010, une association « Les Amis de l’œuvre de l’abbé Fouré » a vu le jour sous l’impulsion de Joëlle Jouneau[8] et se consacre à la conservation et à la meilleure connaissance de ce patrimoine breton moderne.

 

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Tête grimaçante.

 

On a souvent interprété les sculptures de granit comme la représentation détaillée de toute la légende d’une imaginaire famille de pêcheurs, naufrageurs et pilleurs d’épaves, contrebandiers ou encore corsaires : les Rothéneuf censés avoir existé au 16e siècle[9]. Cela est aujourd’hui critiqué par certains mais, à l’origine, les nombreuses figures étaient polychromes, avec des inscriptions qui permettaient d’identifier les personnages, comme La Haie, La Goule, le Grand et le Petit Chevreuil, Bas-Plat, L’Ours, etc. L’abbé semble mêler aussi anciennes légendes bretonnes, personnages historiques d’autrefois[10] et actualités politiques de l’époque puisées dans les journaux : il est donc à la fois fasciné par le charme du passé et résolument ancré dans les conflits et les enjeux qui animent le présent.

 

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« Le dernier des Rothéneuf »

 

Ce « piqueur de pierre », armé uniquement d’un simple ciseau et d’un gros marteau (des cartes postales anciennes le représentent ainsi au travail), donna naissance à des personnages (ses « bonshommes de pierre » selon Louis Boivin), animaux et monstres. L’œuvre naît de « ce tête à tête avec la mer, sa vieille amie »[11] - dans un sens baudelairien ou hugolien, de ce dialogue solitaire avec la pierre dans un monde du silence (l’abbé était devenu sourd), un univers personnel étrange et féerique peuplé de corps et de visages humains, de représentations animales parfois fantastiques.

 

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L’imposant « Monstre Marin » retient sous une de ses pattes le dernier des Rothéneuf

 

 L’abbé Fouré, qui avait pris comme devise « Amor et Dolor » et comme blason symbolique un dragon noir[12] tenant une croix tréflée, nous a laissé cette « épopée de granit » (L. Boivin) dont la forte exposition au public et la notoriété mondiale n’empêchent pas qu’une certaine part de mystère subsiste encore quant à son inspiration d’origine et son sens réel et profond.  Prêtre-artiste, il a su renouveler l’art sacré et allier contemplation mystique et action, tragédie et humour, grotesque et sublime, gravité et légèreté, dans son apostolat qui passe par cette forme si originale de la sculpture, renouant ainsi avec la tradition des « ymagiers » du Moyen Age et de leur livre de pierre mêlant souvent représentations profanes et sacrées. Encore faut-il pour nous autres hommes du 21e siècle posséder les clés de cette lecture spirituelle assez déroutante… Beaucoup parlent à propos de l’abbé d’un « Facteur Cheval breton », mais on peut aussi le comparer, à l’abbé Gillard (1901-1979), recteur de Tréhorenteuc, dans son inspiration et ses réalisations (la « chapelle du Graal »). Par certains côtés, on peut aussi penser aux sculptures des jardins de Bomarzo, appelés aussi « parc des monstres » (auparavant « Le bois sacré »), dans la province de Viterbe au nord du Latium en Italie, datant du 16e siècle et cette fois d’inspiration mythologique et hermétique[13].

 Au milieu de cette fresque terrible racontant la chute d’une lignée vouée au péché, dont le descendant - « le dernier des Rothéneuf » représenté ailleurs avec un large chapeau rond breton pouvant ressembler selon l’angle de vue à une grosse pierre - sera emporté par un « monstre marin », véritable bête de l’Apocalypse (de la mer sont venues leur prospérité et aussi leur fin), on trouve la statue surnommée « la Nonne » qui récite tranquillement son chapelet. Ses yeux tournés vers le ciel contrastent avec ceux de la tête qui se trouve plus bas.

 

 

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« La Nonne » égrenant son chapelet

 

On connaît de l’ « Ermite de Rothéneuf » - ce curieux « fol en Christ » qui s’identifia quelque part à saint Budoc qu’il représenta à deux reprises (dans une auge de pierre et sur son gisant) et dont il laissait dire qu’il existait un autel ancien sur les rochers, mais aussi à l’ermite saint Gobrien qui fut évêque de Vannes[14] - cette sentence où tout est dit : « Dieu pêche les âmes à la ligne ; le Diable avec un filet ».


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CPA « Le Tombeau et l’Ermite en repos »

 

 

 

Repères bibliographiques

 

Frédéric Altmann, La Vérité sur l’abbé Fouéré, l’ermite de Rothéneuf, Nice, Éditions AM, 1985.

Valérie Baudoin, Rothéneuf-L’Ermitage de l’abbé Fouré, Mémoire de D.E.A., 1997.

Jean-Louis Bédouin, Rothéneuf ou le Génie du lieu, dans la revue L’Œuf sauvage, n° 8, octobre 1993.

A. de Bersaucourt, « L’art nègre à Rothéneuf », dans La revue critique des idées et des livres, n° 189 (25 mai 1921).

Louis Boivin, « A travers la Bretagne », dans la Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou, Vannes-Paris, tome 43, janvier 1910, p. 321-323.

Henri Brébion, La légende des rochers sculptés de Rothéneuf, Saint-Malo, 1948.

Gilles Ehrmann, Les inspirés et leurs demeures, Les Éditions du Temps, 1962.

Anatole Jakovsky, Les Mystérieux rochers de Rothéneuf, Paris, Éditions Encre, 1979.

Jean Jéhan, Saint-Malo-Rothéneuf au temps des Rochers Sculptés, Éditions Cristel, 2010.

Joëlle Jouneau, L’ermite de Rothéneuf. L’esprit du lieu, Nouvelles Éditions Scala, 2013.

Jean-François Maurice et Jean-Michel Chesné, Les inspirés en soutane, art religieux, art populaire, les sources occultées de l’art brut», dans la revue Gazogène, n°31 (février 2010), Cahors, Éditions Gazogène.

Bruno Montpied, Le Musée fantôme de l’abbé Fouré, réédition du Guide du Musée des bois sculptés annotée et illustrée, dans la revue L’Or aux treize îles, Veneux-les-Sablons,  n°1, janvier 2010.

Noguette (Eugène Herpin), La vie de l’Ermite de Rothéneuf, Saint-Malo, Imprimerie R. Bazin, 1919.

Claude et Clovis Prévost, Les Bâtisseurs de L’Imaginaire, Nancy, Éditions de l’Est, 1990.

Dominique Roger, Lieux mystérieux en Bretagne, Rennes, Éditions Ouest-France, 2014, p. 6-11.

Ronan Le Breton, Les contes du Korrigan, tome 10 : L’Ermite de haute folie (B.D.), Éditions Soleil celtic, 2009-2012.

Frédéric Daudier, Olivier Gouix, L’Homme de granit, ARCANAE / TV Breizh / DRC Films, mars 2002, 52 minutes

 


 

[1] Notons que l’on trouve aussi quelques premiers rochers sculptés sur la « pointe du Christ » voisine et chère à l’abbé.

[2] Plusieurs auteurs, comme Yannick Pelletier, rattachent ce nom de « Haute-Folie » au Hameau de Folle-Pensée dans la forêt de Paimpont (après avoir été séminariste à Saint-Méen-le-Grand, l’abbé Fouré avait été vicaire à Paimpont en tant que desservant de la chapelle Saint-Éloi des Forges). Il existe par ailleurs divers endroits nommés comme la maison de l’abbé, mais surtout un lieu-dit de la Haute-Folie à Roz-Landrieux, route de Baguer-Morvan, où se trouve notamment un ancien manoir. La tradition locale ajoute que saint Budoc naquit au lieu où se trouvait l’ancienne chapelle de Roz-Landrieux (qui n’existe plus). Ce rapprochement n’est donc pas fortuit puisque saint Budoc occupe une place prépondérante dans les rochers sculptés, avec la chapelle de saint Budoc au dessus du gouffre du Paradis. Un dernier point : le territoire actuel de Roz-Landrieux renferme l'ancienne paroisse de Vildé-Bidon dépendant de la commanderie du Temple de La Gerche et il y a étrangement un autre lieu-dit de Haute-Folie à Pléboulle où il y avait aussi une implantation templière. On retrouve aussi un savant ermite saint Budoc dont on dit qu’il a éduqué saint Jacut (qui passe pour soigner la folie) dans l’île de Lavrec. Est-ce le même saint Budoc qui fut le troisième évêque de Dol après saint Samson († 565) et saint Magloire (évêque jusqu’en 569) ? Dans sa Chronique de Dol, Baudry de Bourgueil (lui-même archevêque de Dol en 1107, † 1130)donne le récit d’un transfert du Saint-Graal en Occident et nommément à Dol-de-Bretagne grâce à saint Budoc : « Quelle fut la sainteté de cet homme, Saint Budoc, c’est ce qu’atteste le précieux cadeau qu’il ramena de la cité sainte de Jérusalem : à savoir la coupe et le plateau dont le seigneur se servit lors de la dernière Cène qu’il fit avec ses disciples ». Ce récit influencera Geoffroy de Monmouth et l’ensemble des chroniqueurs du cycle arthurien. « Haute-Folie » est encore le nom d’un bastion, de la fin du 16e siècle, des remparts de Vannes.

[3] Bruno Montpied a donné une réédition annotée et illustrée du Guide du Musée. Sur la couverture du Guide, il est question de « feu l’Abbé Fouré, Sculpteur Primitif et Symbolique » avec aussi la devise « Liesse à Rothéneuf ». Notons par ailleurs que cet auteur a reproduit la première biographie de l’abbé Fouré par Noguette (en 1919) sur son blog internet.

[4] Il faut faire attention (voir les nuances apportées par Yannick Pelletier) à ne pas trop vouloir « récupérer » l’œuvre au nom de l’art brut, comme peuvent le faire Lucienne Peiry, Sarah Lombardi ou Bruno Montpied par exemple. S’il s’inspire au départ de la forme de la roche ou du morceau de bois pour laisser cours à son imagination débordante, l’abbé possède aussi une vision précise de ce qu’il veut faire, avec un esprit d’ensemble et un sens à donner.

[5] Ainsi, pour donner un exemple, sous l’autel de saint Budoc, il est fait mention selon les cartes du tombeau, du tombeau de saint Budoc ou encore du tombeau des Rothéneuf.

[6] Une ancienne carte postale, posthume à l’abbé, évoque le « Musée de l’Ermite », « où se trouvent conservés de nombreux travaux faits par l’Ermite et quantité de documents ayant trait à sa vie ».

[7] Cf. Yannick Sanchez, « Les Rochers sculptés sont en danger », dans Ouest-France du 26 juillet 2013. Comme autres articles : Bernadette Sauvaget, « A Rothéneuf, il y a angoisse sous roche » ; « Il y a urgence à prendre conscience de l’ampleur historique des rochers de l’abbé », dans Le Pays maloin du 3 juillet 2014 (propos de Lucienne Peiry recueillis par Virginie David).

[8] On peut consulter avec intérêt le site de l’association .

[9] C’est le cas par exemple d’Henri Brébion, dans La légende des rochers sculptés de Rothéneuf.

[10] Comme par exemple Jacques Cartier dont le manoir n’est pas loin. L’abbé orna aussi la statue qui porte son nom de cinq têtes sculptées.

 [11] Louis de La Noé, « L’Ermite de Haute-Folie » (article paru dans L’Éclair, Paris, 28 août 1905).

 [12] Une référence au dragon exterminé par saint Tugdual de Tréguier ?

[13] Lire de René Isnard : « Un haut-lieu hermétique de la Renaissance : Bomarzo », dans Connaissance des Religions, « Hiérophanies et Lieux du Divin », n° 55-56 (juillet-décembre 1998), p. 50-66.

[14] À la fin de sa vie, il se retira dans un ermitage près de Josselin, où son corps fut déposé dans la  Chapelle Saint-Gobrien à Saint-Servant-sur-Oust. 

 

 

jeudi, 28 novembre 2013

"Les signes sur la pierre" de Jean-Paul Le Buhan

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Jean-Paul Le Buhan

Les signes sur la pierre

Les marques lapidaires des anciens tailleurs de pierre de Bretagne

Yoran Embanner, Fouesnant, 2013.

360 pages, 370 photographies, 50 dessins, croquis ou cartes, 26 tableaux de synthèse pour 115 monuments étudiés.

 

 

« Cette étude est en fait un pèlerinage aux sources de notre histoire profonde et collective » (p. 15). On ne peut que saluer le sérieux et l’honnêteté du travail de Jean-Paul Le Buhan qui, au prix de longs efforts de recherche et de déplacements in-situ sur toute la Bretagne, a su nous donner un inventaire de relevés, ainsi qu’une analyse et un classement comparatif de ces marques de tailleurs de pierre, marques de tâcheron (terme que l’auteur récuse car souvent trop réducteur), de maîtres d’œuvres voire d’architectes, marques parfois aussi compagnonniques de passage ou « marques d’honneur », signes utilitaires ou identitaires… Ce qui aurait pu se présenter comme une fastidieuse et froide énumération de signes et de lieux se révèle finalement d’une lecture agréable, où l’on suit l’auteur pas à pas dans son périple, sa « chasse au trésor » comme il l’appelle, dans laquelle il nous fait part de ses émotions et de ses réflexions. Le Buhan, qui nous fait ainsi partager avec un plaisir non dissimulé sa passion, remarque peu de spécificité des marques bretonnes par rapport aux autres provinces françaises. On y retrouve ainsi de grands groupes : équerre, croix, rond solaire, cœur, marteaux ou pics, T, triangle, lune, carré (p. 325). Quel sens faut-il leur donner et ont-elles valeur de signes de reconnaissance initiatique, de « signatures » ou encore de supports de réalisation spirituelle ? Y a-t-il aussi parfois des références à d’antiques symboles celtiques ? Faut-il par ailleurs rechercher ces marques tout particulièrement à l’angle sud-est du chœur des églises (et parfois nord-est) comme on a souvent coutume de le dire ?

C’est dans cette perspective que l’auteur s’attarde particulièrement sur la présence et la signification du « quatre de chiffre », marque symbolique de maîtrise passée ensuite des tailleurs de pierre aux marchands (de toile) et aux imprimeurs et libraires, ainsi que de la « marque aux banderoles ». Délaissant un moment la glyptographie pour l’épigraphie, Jean-Paul Le Buhan s’intéresse aussi à certaines pierres tombales de maîtres d’œuvre que l’on peut trouver en divers lieux, avec toujours le même schéma de représentation des outils aux côtés de la Croix (souvent pattée et surmontant le Mont du Calvaire)[1]. Aux armes du chevalier correspondent les outils de l’ouvrier, au blason de l’un la marque de l’autre. L’auteur porte aussi une attention particulière aux marques et graffiti de l’abbaye Notre-Dame de Beauport à Paimpol (n° 96) ainsi qu’à la pierre tombale et à l’équerre aux bords non parallèles de l’abbaye Notre-Dame de Bon-Repos en Saint-Gelven (n° 97)[2]. Il montre par ailleurs que certaines marques et figures bretonnes s’insèrent parfois dans une grille ou un réseau de trait carré ou de trait en courbe (il s’agit de « clés » générales de marques, de matrices communes) et nous donne un aperçu des outils et du métier de la construction d’autrefois, avec quelques considérations plus techniques sur l’art de géométrie ou art du trait.

Parmi les nombreux bâtiments étudiés, certains sont traditionnellement mis en relation (avec ou sans preuves) avec les Templiers, fortement et anciennement implantés en Bretagne et souvent considérés comme les protecteurs des organisations de bâtisseurs. Il s’agit ainsi, entre autres, du Temple de Lanleff (n° 3), de Brélévenez en Lannion qui garde bien des mystères (n° 12), de l’église Saint-Pierre de Plurien (n° 64) avec sa belle pierre tombale d’un chevalier, de l’église de Lanhélin (n° 59) et de la chapelle Saint-Jean du Créac’h en Plédran (n° 112). L’histoire des Templiers en Bretagne reste encore à écrire, malgré quelques études existantes. Quelques pages ont aussi particulièrement retenu notre attention : celles consacrées au labyrinthe de la basilique de Guingamp (n° 26), aux marques de la terrasse du Mont-Saint-Michel (n° 88) et à deux représentations des Cinq Plaies du Christ, dont l’une en rapport avec le blason des carriers « aux mains meurtries » (église de Langolen et calvaire en Logonna-Daoulas, p. 233).

La Bretagne a connu - et continue parfois de connaître - une inquiétante disparition de monuments religieux. Ainsi l’auteur recense pas moins de 830 vieilles églises détruites complètement ou partiellement de 1815 à 1900 dans les cinq départements de la Bretagne historique. De nombreuses croix et statues ont aussi été détruites, volées ou vandalisées et, aujourd’hui encore, quelques monuments religieux ou non sont en ruines ou en grave danger de s’effondrer ou de disparaître[3]. Il est par ailleurs souvent très difficile de dater et d’identifier telle pierre trouvée, tant il y a eu de reconstructions et de déplacements. Jean-Paul Le Buhan rappelle aussi le manque de documents anciens concernant les tailleurs de pierre de Bretagne, ainsi que le fait que « la majorité des monuments, de même époque [15e siècle], en Bretagne, n’a aucun signe lapidaire. La lecture des tableaux de synthèse, qui comprennent plus de 300 signes différents sur près de 100 sites, nous permet de définir qu’un grand nombre de marques, les plus banales ou faciles, sont celles d’ouvriers  travaillant à tâche » (p. 324). Par son ouvrage rare et précieux, il nous invite à poursuivre l’établissement de ce corpus des marques lapidaires. Malgré les atteintes du temps et les destructions ou oublis des hommes, les vieilles pierres de notre Bretagne ont encore beaucoup à nous apprendre par leur langage silencieux qui perdure malgré tout.

Par ailleurs, l’auteur ne fait qu’évoquer en passant les rapports complexes entre les traditions des tailleurs de pierre et l’Église, la référence chrétienne des Saints Devoirs de la fin du Moyen Âge étant particulièrement accentuée. Il nous donne aussi un texte de 1684 émanant du Parlement de Bretagne et dénonçant les impiétés et profanations des rituels secrets (p. 23) et évoque les procès en Sorbonne au milieu du 17e siècle avec une condamnation  des « pratiques impies, sacrilèges et superstitieuses » (p. 289)[4]. Les organisations de tailleurs de pierre étaient-elles réunies parfois en des confréries religieuses sous le patronage d’un saint (ici souvent saint Thomas ou saint Jean) ou en des confréries laïques séparées de l’Église, voire condamnées par elle ? Nous sommes plus circonspects voire réticents aussi quant à l’éloge aveugle que l’auteur fait du Compagnonnage et de la Franc-Maçonnerie modernes[5], qui d’ailleurs ne forment pas l’un ou l’autre une véritable unité. Des antiques « secrets de métier » aux modernes « mythes fondateurs » de la Maçonnerie qu’il met en avant, il faut vraiment franchir un grand pas[6]… sans parler de bien fâcheuses influences, falsifications ou dénaturations.

Sinon, il avait déjà eu l’occasion de présenter le fruit de son travail au colloque de  Valence (en juillet 2012) du Centre International de Recherches Glyptographiques de Braine-le-Château (Belgique), qui a ainsi organisé plusieurs colloques internationaux et a donné un certain nombre de publications dont un Dictionnaire bibliographique des signes lapidaires de France (voir son site cirg.be).

 

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Jean-Paul Le Buhan, Couple (Bois gravé et peint avec collage).

 

De plus, il faut rappeler aussi que Jean-Paul Le Buhan est un artiste plasticien de grande qualité alliant travail sur la matière et jeu des couleurs, ainsi qu’un poète, d’abord installé en région parisienne puis désormais dans sa Bretagne natale, dans la région de Paimpol. Pour ceux qui veulent découvrir ses œuvres originales reflétant une réelle sagesse de vie, une recherche des valeurs humaines et du sens spirituel, une fascination pour les visages et les regards, nous conseillons de découvrir son site internet : lebuhan.com[7] et la monographie qui lui a été consacrée[8]. Sa démarche exigeante et féconde ne se départit pas non plus d’humour et de légèreté.

 

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Statue bretonne de saint Gouesnou, bâtisseur d’églises

 

Pour finir cette recension, nous élargissons un peu le champ d’étude des Signes sur la pierre. Il existe en Bretagne de nombreuses légendes dignes d’intérêt mais souvent complexes à définir et à vérifier, dont certaines sont liées au symbolisme de la construction. On trouve ainsi dans le Finistère, à Gouesnou (autrefois Langoeznou), une statue de saint Gouesnou, anachorète puis saint abbé et certainement évêque du Léon, compagnon de saint Paul-Aurélien, où certains voient représentés sur sa poitrine l’équerre et le compas entrelacés. La fontaine de Saint-Gouesnou, où elle se trouve, datant de la fin du 16e siècle ou du début du 17e siècle, se situe à l’emplacement de la source qu’avait fait jaillir le saint pour abreuver les ouvriers occupés à la construction de l’église. Selon certains, cette source passait aussi pour guérir les maux de tête. Saint Gouesnou bâtit donc, sur les plans de saint Majan son frère[9] qui était un architecte habile et renommé, le monastère qu’il gouverna. Lors d'une visite à saint Corbasius, qui faisait lui aussi construire un monastère, Saint-Gouesnou accompagné de saint Majan, parlant haut et fort des qualités de sa propre église, offensa l'architecte de saint Corbasius qui, du haut d'un échafaudage dans l’église Sainte-Croix de Quimperlé, laissa tomber sur le crâne de saint Gouesnou un marteau[10]. Celui-ci mourut de cette « accidentelle » vengeance par jalousie pour le moins significative… Fait insolite aussi, l’ancienne abbatiale Sainte-Croix de Quimperlé semble être la seule église ronde bretonne avec le curieux temple de Lanleff cité plus haut. Son plan laisse apparaître une croix celtique centrée autour d’une grande rotonde (à l’image de l’Anastasis, église élevée par Constantin au-dessus du Sépulcre du Christ ?)[11]. Il y existe une crypte où l’on trouve le gisant, avec un dragon à ses pieds, de saint Gurloës (ou Urlou en breton), premier abbé de Sainte-Croix qui serait venu de Redon au 11e siècle. La coutume était, pour les pèlerins qui souffraient de maux de tête (et aussi de démence), de mettre leur crâne douloureux dans la pierre, sous le gisant ! Sinon saint Urlou est surtout connu pour guérir de la goutte et des rhumatismes [12]. Lors de la Troménie de Gouesnou, une autre coutume était de mettre son bras dans une pierre percée (la Pierre de saint Goueznou), tout comme le faisait le saint lui-même… Tous les ans, le jour de l’Ascension (fête patronale des tailleurs de pierre), se déroule cette Troménie, particulièrement riche de sens [13]. La devise de la ville, paroisse aux portes de Brest, est par ailleurs : « Unis dans le nœud de l'amitié »  (traduit en français).

 Jean- Marc Boudier

 

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[1] S’il s’agit d’un ecclésiastique nous trouverons alors la représentation d’un calice et souvent d’un livre rectangulaire, s’il s’agit d’un chevalier celle d’une épée et parfois d’un écu blasonné, s’il s’agit d’un commerçant celle d’un symbole de sa profession (par exemple des ciseaux).

[2] On retrouve cette curieuse équerre à l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire.

[3] L’auteur évoque le sort tragique de la chapelle Saint-Hervé de Guendol en Plélauff (n° 36). D’autres lieux seraient aussi à évoquer, comme par exemple la célèbre tour de Montbran (dans le 22) attribuée aux Templiers ou bien la fresque de la danse macabre à restaurer dans la chapelle de Ker-Maria-an-Iskuit en Plouha. Certaines entreprises de sauvegarde et de restauration du patrimoine des monuments et mobiliers ont pu ici et là être quand-même menées, souvent par les efforts d’associations privées, parfois par les travaux des autorités publiques.

[4] C’est un certain Compagnonnage dévié des « Dévoirants » qui a été condamné sous l’influence directe de la Compagnie du Saint-Sacrement (voir par exemple la censure des docteurs en théologie prononcée le 20 septembre 1645 et le 14 mars 1655 contre le serment des Compagnons du Devoir). Ainsi le maître-cordonnier Henry Buch, avec l’appui du baron Gaston de Renty, a proposé à cette époque un « recentrage » catholique du Compagnonnage de métier, avec notamment la création en 1645 d’une société des frères cordonniers (cf. Jean Antoine Vachet, L’Artisan Chrestien ou la Vie du Bon Henry  […], A Paris, Chez Guillaume Desprez, 1670).

[5] « Remarquons que les deux Ordres que nous venons d’évoquer sont les seuls à avoir conservé en Occident une tradition proprement initiatique toujours bien vivante, et porteuse de valeurs fécondes » (p. 10) ; « En revanche, nous leur devons la survie et l’universalisation de certaines anciennes traditions des gens du métier » (p. 320).

[6] On peut lire à ce sujet cet ouvrage de vulgarisation, qui vient lui aussi de paraître, où Jean-François Blondel essaie de faire le point sur le sujet : Des Tailleurs de pierre aux Francs-Maçons. Mythe ou réalité ? (Jean-Cyrille Godefroy, 2013).

[7] Il nous y dit ainsi : « Je propose des œuvres gravées et peintes, réalisées sur des supports originaux : bois de douelles, lattes de fûts, poutres et planches érigées en totems, ou encore, tuiles mécaniques ».

[8] Par Patrick Le Fur (Lelivredart, coll. « Artension », 2007).

[9] Saint Majan a traversé la mer sur le « vaisseau de pierre » d’une auge, pour arriver en Bretagne. On trouve une chapelle de Loc-Majan en Plouguin (dans le 29). Datée du 18e siècle, elle marque l’emplacement de l’oratoire que saint Majan fonda au 6e siècle. Près de cette chapelle, il existe une fontaine Sainte-Anne (bâti actuel du 15e siècle ?) que saint Majan fit jaillir d’un coup de bâton. On l’appelle encore Feuteun ar Boan Benn, fontaine du mal de tête, qui était ce pourquoi on la consultait.

[10] On lit dans La vie de Saint Gouesnou Évêque de Léon que l’an six cens septante et cinq estant allé avec son frère Saint Majan visiter Saint Corbasius qui faisait alors construire un monastère au lieu où est Kemperlé il se permit quelques critiques qui déplurent à l’architecte et ce dernier en conceut une estrange haine contre saint Gouesnou, et estant monté sur les échaffaux dressez pour lembrisser l’église et passant, par dessus le Saint, il laissa comme par mégarde tomber son marteau, droit sur la teste et luy brisa le crâne (Vies des Saints de la Bretagne Armorique par Fr. Albert Le Grand en 1636). Cette légende de la mort du saint ne se trouve pas dans les versions plus anciennes de sa vie : Legenda sancti Goeznovei (1019) et Acta Goeznovei (1516). Cf. André-Yves Bourgès, « En tournant les pages du Bréviaire imprimé de Léon de 1516 : quelques réflexions sur l’hagiographie bretonne à la fin du Moyen Âge », dans Britannia monastica, n°15 (2011), pages 139-161.

[11] Cf. Michel Bertrand, « L’architecture symbolique templière », dans Connaissance des Religions, Numéro spécial hors-série (novembre 1988), p. 58-63.

[12] Visiter aussi la chapelle Saint-Urlo en Lanvénégen.

[13] Lire Bernard Tanguy, « La troménie de Gouesnou. Contribution à l'étude des minihis en Bretagne », dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 1984 (vol. 91), n° 91-1, pages 9-25.

 

 

 

jeudi, 05 septembre 2013

A propos des Rencontres autour de Jean de Bernières

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Rencontres autour de Jean de Bernières

Mystique de l'abandon et de la quiétude

Éditions Parole et Silence, 2013

 

 

par Jean-Marc Boudier

 

C’est avec joie que nous accueillons la récente parution de cet important volume (593 pages !) consacré à la grande figure spirituelle de Jean de Bernières-Louvigny au 17e siècle à Caen. L’ensemble est d’un très bon niveau et offre une documentation d’une solide érudition, donnant au lecteur un état des connaissances actuelles (éditions anciennes et modernes, travaux, recherches, etc.). L’accent est longuement mis sur certains aspects plus que d’autres, notamment sur les relations entre Bernières et Catherine de Bar (l’ouvrage paraît dans la collection « Mectildiana »…), le milieu dans lequel il a vécu ou encore son influence directe concernant les missions au Canada. Dans la présentation générale intitulée « Redécouvrir Jean de Bernières », les deux auteurs évoquent d’autres pistes de travail qui effectivement pourraient être poursuivies avec intérêt :

« Il reste pour nos successeurs à approfondir de nombreux thèmes : « Bernières et l’École Rhéno-flamande » ; « L’Ermitage fut-il un béguinage » ; « La grande diversité spirituelle d’amis collaborant à une même œuvre » ; « Bernières et Marie des Vallées » (leurs deux noms sont gravés sur la grande cloche du séminaire de Coutances fondé par saint Jean Eudes…) ; un « Bernières et Thérèse de Lisieux » et, pourquoi pas, un « Bernières et l’hésychasme oriental » » (p. 12).     

Sur ce dernier point, Jean-Marie Gourvil, qui est de confession orthodoxe, a déjà commencé à donner un article intitulé « Une lecture orthodoxe du Chrétien intérieur de Jean de Bernières et du Traité de la prière de Pierre Nicole »[1]. On pourrait encore allonger la liste des recherches : « Bernières et Pierre Le Gouvello de Kériolet »[2], « Bernières au service de la Compagnie du Saint-Sacrement », « Bernières et Henri-Marie Boudon », « Bernières et Jean Aumont (et plus généralement l’ « école de l’oraison cordiale »[3]), « L’Ermitage ou les nouveaux Amis de Dieu », « mysticisme ou initiation ? », etc. 

L’ouvrage est bâti en quatre parties : « Situer « Monsieur de Bernières » », « Jean et ses amis spirituels », « Jean dans son siècle », « Lire Jean de Bernières ». Pour ce qui est de la spiritualité de Bernières invitant à la « vie surhumaine » - ce qui nous intéresse le plus - on peut attirer l’attention du lecteur sur la fin de la communication[4] de Jean-Marie Gourvil : « La spiritualité dionysienne de Jean de Bernières », ainsi que sur l’étude approfondie de Dom Éric de Reviers : « Jean de Bernières, portrait spirituel à partir de sa correspondance et de ses notes spirituelles ».

Nous voulons revenir sur le problème des filiations spirituelles qu’évoque Dominique Tronc. S’il faut lui rendre hommage d’avoir su dégager ainsi de grandes lignées parmi les personnages du 17e siècle liés à l’Ermitage de Caen et montrer ainsi l’influence franciscaine et la postérité bénédictine, il pèche malheureusement aussi par un « finalisme » qui semble n’avoir pour but que de donner un prestigieux « arbre généalogique » spirituel à Madame Guyon qui focalise beaucoup son attention et dont l’épineux et réel problème de son « hérésie » ne semble pas le gêner. Sans vouloir jouer aux inquisiteurs, il faudrait quand même à un moment recadrer le débat en remettant de l’ordre dans les idées et en réaffirmant que la nécessité du rattachement ecclésial et de l’orthodoxie doctrinale pour les mystiques chrétiens n’est pas accessoire. Le problème est de savoir quel est le point de vue à adopter pour ne pas trahir (que ce soit hier ou aujourd’hui) la pensée et la fonction réelles de Bernières, sans l’instrumentaliser dans un sens ou un autre. L’ « École du Pur Amour », dont il parle pages 405-407, nous semble ainsi avoir des contours très imprécis, sorte de pêle-mêle de choses pourtant très différentes. L’auteur parle de « réseau informel », de « cercles quiétistes », dans lesquels il range Jean Aumont, qu’il qualifie d’ « auteur notable et attachant » au « remarquable ouvrage » (p. 404), d’ « auteur attachant qui mériterait d’être mieux étudié » (p. 405). Nous n’en saurons pas plus ici… Ailleurs, en l’associant à juste titre à Maurice Le Gall de Kerdu, il emploie au contraire l’expression de « deux personnages excentrés et excentriques »[5] (sic !).

Dominique Tronc rappelle ainsi avec justesse que Bernières et certain(e)s de ses ami(e)s se rattachent directement à la direction exercée par leur « père spirituel » : le Franciscain Jean-Chrysostome de Saint-Lô, fondateur d’une « Société de la sainte Abjection ». Ce dernier avait quant à lui subi l’influence d’un laïc très pieux et savant qui se nommait Antoine Le Clerc, sieur de la Forest et dont il écrira la vie[6]. Un dernier point retient notre attention : il s’agit d’une deuxième filiation (Jean Aumont - Archange Enguerrand), sur laquelle il nous laisse sur notre faim…

Malgré les efforts actuels pour constituer une édition critique de ses œuvres et étudier son influence directe ou indirecte, Monsieur de Bernières, qui se nommait dans une de ses lettres « un pauvre ermite caché dans le fond de sa solitude » (ce qui peut s’entendre au sens propre comme au sens figuré…), garde aujourd’hui encore - et gardera certainement longtemps - sa part de mystère et d’ombre[7] ; la Compagnie du Saint-Sacrement à laquelle il appartenait prônant de toute façon le secret entre « frères »[8]. Ce maître de l’oraison intérieure, rattaché à la grande chaîne spirituelle de la théologie mystique, a toujours beaucoup à nous apprendre.

 


[1] Dans Chroniques de Port-Royal, 2009, p. 129-145.

[2] Lire Le grand pecheur converty, representé dans les deux estats de la Vie de Monsieur de Queriolet, Prestre, Conseiller au Parlement de Rennes. Par le P. Dominique de Sainte Catherine, Religieux Carme. Et les Entretiens de piété qu’il a eu avec Monsieur de Berniere. A Lyon, Chez Jean Certe, 1680, « Témoignage de Monsieur de Berniere touchant la vie & la vertu de Monsieur de Queriolet », p. 428-435.

[3] Éric de Reviers assimile à tort l’Ermitage et l’ « école de l’oraison cordiale », p 427.

[4] « Jean de Bernières, dans l’histoire sociale et spirituelle de l’époque moderne ».

[5] « Quel nom donner à cette succession dans le temps de grandes figures réunies par le même idéal mystique qu’ils donnent à leur entourage? Les expressions « Oratoire du cœur » et « École de l’oraison cordiale » apparaissent chez Bremond dans le chapitre qu’il consacre quelque peu abusivement à Querdu Le Gall (une des nombreuses figures secondaires du réseau) et à Jean Aumont précédemment cité : le prêtre breton et le « vigneron de Montmorency » sont deux personnages excentrés et excentriques aux images naïves qui plaisent au conteur de beaux récits illustrés. À la contraction en « École du cœur », nous préférons le terme « École du Pur Amour », afin d’éviter toute compromission de nature affective compte tenu du sens dévalué attribué au « cœur » depuis Rousseau et le Romantisme » (Jean de Bernières, Œuvres mystiques I, Toulouse, Éditions du Carmel, coll. « Sources mystiques », 2011, p. 44).

[6] Paris, Chez Georges Josse, 1642.

[7] Nous ne croyons guère en la découverte prochaine « par hasard » (comme l’appelle de ses vœux Dominique Tronc) des tomes manuscrits, aujourd’hui perdus, ayant servi à la composition du Chrétien intérieur, ouvrage posthume.

[8] Nous rappelons cette affirmation en tête des considérations générales qui servent de préambule aux statuts : « Le secret est l’âme de la Compagnie, lui seul en fait la différence d’avec les autres sociétés ; c’est en lui que consiste toute la bénédiction des Compagnies du Saint-Sacrement et il est tellement essentiel que si vous en ôtez le secret ce ne sera plus une Compagnie du Saint-Sacrement mais une simple confrérie de piété comme il vous plaira de la nommer, de sorte qu’il y doit être inviolablement observé. Le secret consiste à ne point parler de la Compagnie, de ses œuvres, de sa conduite, ni des particuliers qui la composent, enfin de ne la point faire connaître en quelque manière ni par quelque moyen que ce soit ».