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vendredi, 25 juillet 2014

L’abbé Fouré et ses rochers sculptés à Rothéneuf

 

Le rêve fou d’une épopée de granit

 

 

Jean-Marc Boudier

(texte et illustrations)

 

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Adolphe Julien Fouéré, dit l’abbé Fouré (né en 1839 à Saint-Thual et mort en 1910 à Rothéneuf), a laissé à la postérité une œuvre artistique originale et monumentale, produit de la maturité et de la solitude face à la nature sauvage de la côte maritime aux abords de Saint-Malo.

De fin 1894 à 1907, il sculpta ainsi plus de trois cents statues sur cet ensemble remarquable de rochers granitiques surplombant la mer (sur la pointe de La Haie en face de l’îlot Bénétin), entre le gouffre de l’Enfer (dit « Saut de la Mort ») et celui du Paradis[1], et réalisa de nombreuses sculptures en bois (y compris sur des meubles) dans sa maison du bourg appelée « Haute Folie »[2], « Hermitage de Rothéneuf » ou « Maison de l'Ermite » et également connue plus tard sous le nom de « Musée Bois »[3]. Les visiteurs s’émerveillaient avant même l’entrée de cette ancienne gentilhommière. Noguette donne ainsi cette description en 1919 : « Au-dessus du mur crénelé qui lui sert de clôture, émergent des têtes gri­maçantes et naïves, qu'animent des yeux verdâtres, des bouches béantes et des coiffures aux rutilantes couleurs. Elles semblent regarder ironiquement le visiteur. Elles se nomment : Enguerrand de Val, Pia de Kerlamar, Marc de Langrais, Yvonne du Minihic, Perrine des Falaises, Adolphe de la Haye, Cyr de Hindlé, Jeanne de Lavarde, Karl de la Ville-au-Roux, Gilette du Havre et Benoît de la Roche ». Le même auteur nous donne encore ce poème contenu dans un « livre d’or » que l’on pouvait lire sur place :

 

Ici, l'art, à son tour, embellit la nature,

A ces différents blocs, le ciseau d'un sculpteur

Habile a su donner des traits, une figure,

Voici des cavaliers ; plus loin, un enchanteur.

Dragons ailés, serpents, fantastiques chimères,

Des monstres effrayants, des êtres fabuleux

Invoquant, du passé, légendes et mystères,

Des héros et des saints apparaissent à nos yeux.

           

Ce brave et pieux abbé, courageux et tenace devant la tâche à accomplir comme une sorte de mission toute personnelle, vivait donc dans un univers à part qu’il s’était créé et qu’il partageait volontiers avec le public, au milieu d’êtres imaginaires de pierre et de bois, de génies du lieu familiers et bienveillants mais parfois inquiétants aussi. N’ayant plus de charge officielle à la fin de sa vie, on a l’impression qu’il veille sur ses statues comme sur des paroissiens, sa véritable paroisse étant devenue ouverte à tous les visiteurs de passage.

On peut retrouver ici l’esprit merveilleux des anciennes traditions bretonnes réinterprétées dans un sens chrétien. A la magie naturelle du lieu se rajoute la délimitation humaine et divine d’un espace sacré, d’une sorte d’enceinte de protection, d’enclos religieux, de vaste scène d’un théâtre immobile dont il est le maître d’œuvre et où souffle l’esprit et se livre le combat spirituel contre les forces du mal.  

Mais quelle signification donner à ce travail immense sans véritable équivalent : excentricité d’un original voire d’un fou, expression authentique de la foi, de l’histoire ou des légendes locales, ou encore d’un art brut moderne qui n’en porte pas encore le nom[4] ? L’interprétation de telle ou telle sculpture est souvent complexe à donner, l’abbé donnant parfois un sens précis incontestable avec des titres à ses statues, authentifiant aussi de sa signature les cartes postales qu’il met en vente[5], mais on ne connaît pas de lui d’écrits expliquant précisément son œuvre[6]. Un cartouche de pierre représente ainsi une scène dont a pu dire qu’il s’agit d’une scène de ménage chez les Rothéneuf, du martyre de sainte Blandine ou d’un marin tirant sa natte à un Chinois !  

Les statues en bois ont aujourd’hui disparu (détruites semble-t-il dans l’incendie du musée par les Allemands pendant la dernière guerre ?) et l’ensemble sculpté sur la pierre connaît malheureusement une lente et inexorable érosion naturelle et due aussi au passage des nombreux touristes. Ce site patrimonial privé, ni classé, ni inscrit aux Monuments historiques, n’est pas vraiment sauvegardé, étant depuis plusieurs propriétaires surtout une attraction commerciale pour une activité de restauration. Le chef-d’œuvre est en péril, ne ressemblant déjà plus du tout à ce qu’il a été[7], relevant désormais d’une curieuse esthétique romantique de vestiges et de ruines. Heureusement, depuis 2010, une association « Les Amis de l’œuvre de l’abbé Fouré » a vu le jour sous l’impulsion de Joëlle Jouneau[8] et se consacre à la conservation et à la meilleure connaissance de ce patrimoine breton moderne.

 

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Tête grimaçante.

 

On a souvent interprété les sculptures de granit comme la représentation détaillée de toute la légende d’une imaginaire famille de pêcheurs, naufrageurs et pilleurs d’épaves, contrebandiers ou encore corsaires : les Rothéneuf censés avoir existé au 16e siècle[9]. Cela est aujourd’hui critiqué par certains mais, à l’origine, les nombreuses figures étaient polychromes, avec des inscriptions qui permettaient d’identifier les personnages, comme La Haie, La Goule, le Grand et le Petit Chevreuil, Bas-Plat, L’Ours, etc. L’abbé semble mêler aussi anciennes légendes bretonnes, personnages historiques d’autrefois[10] et actualités politiques de l’époque puisées dans les journaux : il est donc à la fois fasciné par le charme du passé et résolument ancré dans les conflits et les enjeux qui animent le présent.

 

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« Le dernier des Rothéneuf »

 

Ce « piqueur de pierre », armé uniquement d’un simple ciseau et d’un gros marteau (des cartes postales anciennes le représentent ainsi au travail), donna naissance à des personnages (ses « bonshommes de pierre » selon Louis Boivin), animaux et monstres. L’œuvre naît de « ce tête à tête avec la mer, sa vieille amie »[11] - dans un sens baudelairien ou hugolien, de ce dialogue solitaire avec la pierre dans un monde du silence (l’abbé était devenu sourd), un univers personnel étrange et féerique peuplé de corps et de visages humains, de représentations animales parfois fantastiques.

 

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L’imposant « Monstre Marin » retient sous une de ses pattes le dernier des Rothéneuf

 

 L’abbé Fouré, qui avait pris comme devise « Amor et Dolor » et comme blason symbolique un dragon noir[12] tenant une croix tréflée, nous a laissé cette « épopée de granit » (L. Boivin) dont la forte exposition au public et la notoriété mondiale n’empêchent pas qu’une certaine part de mystère subsiste encore quant à son inspiration d’origine et son sens réel et profond.  Prêtre-artiste, il a su renouveler l’art sacré et allier contemplation mystique et action, tragédie et humour, grotesque et sublime, gravité et légèreté, dans son apostolat qui passe par cette forme si originale de la sculpture, renouant ainsi avec la tradition des « ymagiers » du Moyen Age et de leur livre de pierre mêlant souvent représentations profanes et sacrées. Encore faut-il pour nous autres hommes du 21e siècle posséder les clés de cette lecture spirituelle assez déroutante… Beaucoup parlent à propos de l’abbé d’un « Facteur Cheval breton », mais on peut aussi le comparer, à l’abbé Gillard (1901-1979), recteur de Tréhorenteuc, dans son inspiration et ses réalisations (la « chapelle du Graal »). Par certains côtés, on peut aussi penser aux sculptures des jardins de Bomarzo, appelés aussi « parc des monstres » (auparavant « Le bois sacré »), dans la province de Viterbe au nord du Latium en Italie, datant du 16e siècle et cette fois d’inspiration mythologique et hermétique[13].

 Au milieu de cette fresque terrible racontant la chute d’une lignée vouée au péché, dont le descendant - « le dernier des Rothéneuf » représenté ailleurs avec un large chapeau rond breton pouvant ressembler selon l’angle de vue à une grosse pierre - sera emporté par un « monstre marin », véritable bête de l’Apocalypse (de la mer sont venues leur prospérité et aussi leur fin), on trouve la statue surnommée « la Nonne » qui récite tranquillement son chapelet. Ses yeux tournés vers le ciel contrastent avec ceux de la tête qui se trouve plus bas.

 

 

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« La Nonne » égrenant son chapelet

 

On connaît de l’ « Ermite de Rothéneuf » - ce curieux « fol en Christ » qui s’identifia quelque part à saint Budoc qu’il représenta à deux reprises (dans une auge de pierre et sur son gisant) et dont il laissait dire qu’il existait un autel ancien sur les rochers, mais aussi à l’ermite saint Gobrien qui fut évêque de Vannes[14] - cette sentence où tout est dit : « Dieu pêche les âmes à la ligne ; le Diable avec un filet ».


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CPA « Le Tombeau et l’Ermite en repos »

 

 

 

Repères bibliographiques

 

Frédéric Altmann, La Vérité sur l’abbé Fouéré, l’ermite de Rothéneuf, Nice, Éditions AM, 1985.

Valérie Baudoin, Rothéneuf-L’Ermitage de l’abbé Fouré, Mémoire de D.E.A., 1997.

Jean-Louis Bédouin, Rothéneuf ou le Génie du lieu, dans la revue L’Œuf sauvage, n° 8, octobre 1993.

A. de Bersaucourt, « L’art nègre à Rothéneuf », dans La revue critique des idées et des livres, n° 189 (25 mai 1921).

Louis Boivin, « A travers la Bretagne », dans la Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou, Vannes-Paris, tome 43, janvier 1910, p. 321-323.

Henri Brébion, La légende des rochers sculptés de Rothéneuf, Saint-Malo, 1948.

Gilles Ehrmann, Les inspirés et leurs demeures, Les Éditions du Temps, 1962.

Anatole Jakovsky, Les Mystérieux rochers de Rothéneuf, Paris, Éditions Encre, 1979.

Jean Jéhan, Saint-Malo-Rothéneuf au temps des Rochers Sculptés, Éditions Cristel, 2010.

Joëlle Jouneau, L’ermite de Rothéneuf. L’esprit du lieu, Nouvelles Éditions Scala, 2013.

Jean-François Maurice et Jean-Michel Chesné, Les inspirés en soutane, art religieux, art populaire, les sources occultées de l’art brut», dans la revue Gazogène, n°31 (février 2010), Cahors, Éditions Gazogène.

Bruno Montpied, Le Musée fantôme de l’abbé Fouré, réédition du Guide du Musée des bois sculptés annotée et illustrée, dans la revue L’Or aux treize îles, Veneux-les-Sablons,  n°1, janvier 2010.

Noguette (Eugène Herpin), La vie de l’Ermite de Rothéneuf, Saint-Malo, Imprimerie R. Bazin, 1919.

Claude et Clovis Prévost, Les Bâtisseurs de L’Imaginaire, Nancy, Éditions de l’Est, 1990.

Dominique Roger, Lieux mystérieux en Bretagne, Rennes, Éditions Ouest-France, 2014, p. 6-11.

Ronan Le Breton, Les contes du Korrigan, tome 10 : L’Ermite de haute folie (B.D.), Éditions Soleil celtic, 2009-2012.

Frédéric Daudier, Olivier Gouix, L’Homme de granit, ARCANAE / TV Breizh / DRC Films, mars 2002, 52 minutes

 


 

[1] Notons que l’on trouve aussi quelques premiers rochers sculptés sur la « pointe du Christ » voisine et chère à l’abbé.

[2] Plusieurs auteurs, comme Yannick Pelletier, rattachent ce nom de « Haute-Folie » au Hameau de Folle-Pensée dans la forêt de Paimpont (après avoir été séminariste à Saint-Méen-le-Grand, l’abbé Fouré avait été vicaire à Paimpont en tant que desservant de la chapelle Saint-Éloi des Forges). Il existe par ailleurs divers endroits nommés comme la maison de l’abbé, mais surtout un lieu-dit de la Haute-Folie à Roz-Landrieux, route de Baguer-Morvan, où se trouve notamment un ancien manoir. La tradition locale ajoute que saint Budoc naquit au lieu où se trouvait l’ancienne chapelle de Roz-Landrieux (qui n’existe plus). Ce rapprochement n’est donc pas fortuit puisque saint Budoc occupe une place prépondérante dans les rochers sculptés, avec la chapelle de saint Budoc au dessus du gouffre du Paradis. Un dernier point : le territoire actuel de Roz-Landrieux renferme l'ancienne paroisse de Vildé-Bidon dépendant de la commanderie du Temple de La Gerche et il y a étrangement un autre lieu-dit de Haute-Folie à Pléboulle où il y avait aussi une implantation templière. On retrouve aussi un savant ermite saint Budoc dont on dit qu’il a éduqué saint Jacut (qui passe pour soigner la folie) dans l’île de Lavrec. Est-ce le même saint Budoc qui fut le troisième évêque de Dol après saint Samson († 565) et saint Magloire (évêque jusqu’en 569) ? Dans sa Chronique de Dol, Baudry de Bourgueil (lui-même archevêque de Dol en 1107, † 1130)donne le récit d’un transfert du Saint-Graal en Occident et nommément à Dol-de-Bretagne grâce à saint Budoc : « Quelle fut la sainteté de cet homme, Saint Budoc, c’est ce qu’atteste le précieux cadeau qu’il ramena de la cité sainte de Jérusalem : à savoir la coupe et le plateau dont le seigneur se servit lors de la dernière Cène qu’il fit avec ses disciples ». Ce récit influencera Geoffroy de Monmouth et l’ensemble des chroniqueurs du cycle arthurien. « Haute-Folie » est encore le nom d’un bastion, de la fin du 16e siècle, des remparts de Vannes.

[3] Bruno Montpied a donné une réédition annotée et illustrée du Guide du Musée. Sur la couverture du Guide, il est question de « feu l’Abbé Fouré, Sculpteur Primitif et Symbolique » avec aussi la devise « Liesse à Rothéneuf ». Notons par ailleurs que cet auteur a reproduit la première biographie de l’abbé Fouré par Noguette (en 1919) sur son blog internet.

[4] Il faut faire attention (voir les nuances apportées par Yannick Pelletier) à ne pas trop vouloir « récupérer » l’œuvre au nom de l’art brut, comme peuvent le faire Lucienne Peiry, Sarah Lombardi ou Bruno Montpied par exemple. S’il s’inspire au départ de la forme de la roche ou du morceau de bois pour laisser cours à son imagination débordante, l’abbé possède aussi une vision précise de ce qu’il veut faire, avec un esprit d’ensemble et un sens à donner.

[5] Ainsi, pour donner un exemple, sous l’autel de saint Budoc, il est fait mention selon les cartes du tombeau, du tombeau de saint Budoc ou encore du tombeau des Rothéneuf.

[6] Une ancienne carte postale, posthume à l’abbé, évoque le « Musée de l’Ermite », « où se trouvent conservés de nombreux travaux faits par l’Ermite et quantité de documents ayant trait à sa vie ».

[7] Cf. Yannick Sanchez, « Les Rochers sculptés sont en danger », dans Ouest-France du 26 juillet 2013. Comme autres articles : Bernadette Sauvaget, « A Rothéneuf, il y a angoisse sous roche » ; « Il y a urgence à prendre conscience de l’ampleur historique des rochers de l’abbé », dans Le Pays maloin du 3 juillet 2014 (propos de Lucienne Peiry recueillis par Virginie David).

[8] On peut consulter avec intérêt le site de l’association .

[9] C’est le cas par exemple d’Henri Brébion, dans La légende des rochers sculptés de Rothéneuf.

[10] Comme par exemple Jacques Cartier dont le manoir n’est pas loin. L’abbé orna aussi la statue qui porte son nom de cinq têtes sculptées.

 [11] Louis de La Noé, « L’Ermite de Haute-Folie » (article paru dans L’Éclair, Paris, 28 août 1905).

 [12] Une référence au dragon exterminé par saint Tugdual de Tréguier ?

[13] Lire de René Isnard : « Un haut-lieu hermétique de la Renaissance : Bomarzo », dans Connaissance des Religions, « Hiérophanies et Lieux du Divin », n° 55-56 (juillet-décembre 1998), p. 50-66.

[14] À la fin de sa vie, il se retira dans un ermitage près de Josselin, où son corps fut déposé dans la  Chapelle Saint-Gobrien à Saint-Servant-sur-Oust. 

 

 

jeudi, 28 novembre 2013

"Les signes sur la pierre" de Jean-Paul Le Buhan

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Jean-Paul Le Buhan

Les signes sur la pierre

Les marques lapidaires des anciens tailleurs de pierre de Bretagne

Yoran Embanner, Fouesnant, 2013.

360 pages, 370 photographies, 50 dessins, croquis ou cartes, 26 tableaux de synthèse pour 115 monuments étudiés.

 

 

« Cette étude est en fait un pèlerinage aux sources de notre histoire profonde et collective » (p. 15). On ne peut que saluer le sérieux et l’honnêteté du travail de Jean-Paul Le Buhan qui, au prix de longs efforts de recherche et de déplacements in-situ sur toute la Bretagne, a su nous donner un inventaire de relevés, ainsi qu’une analyse et un classement comparatif de ces marques de tailleurs de pierre, marques de tâcheron (terme que l’auteur récuse car souvent trop réducteur), de maîtres d’œuvres voire d’architectes, marques parfois aussi compagnonniques de passage ou « marques d’honneur », signes utilitaires ou identitaires… Ce qui aurait pu se présenter comme une fastidieuse et froide énumération de signes et de lieux se révèle finalement d’une lecture agréable, où l’on suit l’auteur pas à pas dans son périple, sa « chasse au trésor » comme il l’appelle, dans laquelle il nous fait part de ses émotions et de ses réflexions. Le Buhan, qui nous fait ainsi partager avec un plaisir non dissimulé sa passion, remarque peu de spécificité des marques bretonnes par rapport aux autres provinces françaises. On y retrouve ainsi de grands groupes : équerre, croix, rond solaire, cœur, marteaux ou pics, T, triangle, lune, carré (p. 325). Quel sens faut-il leur donner et ont-elles valeur de signes de reconnaissance initiatique, de « signatures » ou encore de supports de réalisation spirituelle ? Y a-t-il aussi parfois des références à d’antiques symboles celtiques ? Faut-il par ailleurs rechercher ces marques tout particulièrement à l’angle sud-est du chœur des églises (et parfois nord-est) comme on a souvent coutume de le dire ?

C’est dans cette perspective que l’auteur s’attarde particulièrement sur la présence et la signification du « quatre de chiffre », marque symbolique de maîtrise passée ensuite des tailleurs de pierre aux marchands (de toile) et aux imprimeurs et libraires, ainsi que de la « marque aux banderoles ». Délaissant un moment la glyptographie pour l’épigraphie, Jean-Paul Le Buhan s’intéresse aussi à certaines pierres tombales de maîtres d’œuvre que l’on peut trouver en divers lieux, avec toujours le même schéma de représentation des outils aux côtés de la Croix (souvent pattée et surmontant le Mont du Calvaire)[1]. Aux armes du chevalier correspondent les outils de l’ouvrier, au blason de l’un la marque de l’autre. L’auteur porte aussi une attention particulière aux marques et graffiti de l’abbaye Notre-Dame de Beauport à Paimpol (n° 96) ainsi qu’à la pierre tombale et à l’équerre aux bords non parallèles de l’abbaye Notre-Dame de Bon-Repos en Saint-Gelven (n° 97)[2]. Il montre par ailleurs que certaines marques et figures bretonnes s’insèrent parfois dans une grille ou un réseau de trait carré ou de trait en courbe (il s’agit de « clés » générales de marques, de matrices communes) et nous donne un aperçu des outils et du métier de la construction d’autrefois, avec quelques considérations plus techniques sur l’art de géométrie ou art du trait.

Parmi les nombreux bâtiments étudiés, certains sont traditionnellement mis en relation (avec ou sans preuves) avec les Templiers, fortement et anciennement implantés en Bretagne et souvent considérés comme les protecteurs des organisations de bâtisseurs. Il s’agit ainsi, entre autres, du Temple de Lanleff (n° 3), de Brélévenez en Lannion qui garde bien des mystères (n° 12), de l’église Saint-Pierre de Plurien (n° 64) avec sa belle pierre tombale d’un chevalier, de l’église de Lanhélin (n° 59) et de la chapelle Saint-Jean du Créac’h en Plédran (n° 112). L’histoire des Templiers en Bretagne reste encore à écrire, malgré quelques études existantes. Quelques pages ont aussi particulièrement retenu notre attention : celles consacrées au labyrinthe de la basilique de Guingamp (n° 26), aux marques de la terrasse du Mont-Saint-Michel (n° 88) et à deux représentations des Cinq Plaies du Christ, dont l’une en rapport avec le blason des carriers « aux mains meurtries » (église de Langolen et calvaire en Logonna-Daoulas, p. 233).

La Bretagne a connu - et continue parfois de connaître - une inquiétante disparition de monuments religieux. Ainsi l’auteur recense pas moins de 830 vieilles églises détruites complètement ou partiellement de 1815 à 1900 dans les cinq départements de la Bretagne historique. De nombreuses croix et statues ont aussi été détruites, volées ou vandalisées et, aujourd’hui encore, quelques monuments religieux ou non sont en ruines ou en grave danger de s’effondrer ou de disparaître[3]. Il est par ailleurs souvent très difficile de dater et d’identifier telle pierre trouvée, tant il y a eu de reconstructions et de déplacements. Jean-Paul Le Buhan rappelle aussi le manque de documents anciens concernant les tailleurs de pierre de Bretagne, ainsi que le fait que « la majorité des monuments, de même époque [15e siècle], en Bretagne, n’a aucun signe lapidaire. La lecture des tableaux de synthèse, qui comprennent plus de 300 signes différents sur près de 100 sites, nous permet de définir qu’un grand nombre de marques, les plus banales ou faciles, sont celles d’ouvriers  travaillant à tâche » (p. 324). Par son ouvrage rare et précieux, il nous invite à poursuivre l’établissement de ce corpus des marques lapidaires. Malgré les atteintes du temps et les destructions ou oublis des hommes, les vieilles pierres de notre Bretagne ont encore beaucoup à nous apprendre par leur langage silencieux qui perdure malgré tout.

Par ailleurs, l’auteur ne fait qu’évoquer en passant les rapports complexes entre les traditions des tailleurs de pierre et l’Église, la référence chrétienne des Saints Devoirs de la fin du Moyen Âge étant particulièrement accentuée. Il nous donne aussi un texte de 1684 émanant du Parlement de Bretagne et dénonçant les impiétés et profanations des rituels secrets (p. 23) et évoque les procès en Sorbonne au milieu du 17e siècle avec une condamnation  des « pratiques impies, sacrilèges et superstitieuses » (p. 289)[4]. Les organisations de tailleurs de pierre étaient-elles réunies parfois en des confréries religieuses sous le patronage d’un saint (ici souvent saint Thomas ou saint Jean) ou en des confréries laïques séparées de l’Église, voire condamnées par elle ? Nous sommes plus circonspects voire réticents aussi quant à l’éloge aveugle que l’auteur fait du Compagnonnage et de la Franc-Maçonnerie modernes[5], qui d’ailleurs ne forment pas l’un ou l’autre une véritable unité. Des antiques « secrets de métier » aux modernes « mythes fondateurs » de la Maçonnerie qu’il met en avant, il faut vraiment franchir un grand pas[6]… sans parler de bien fâcheuses influences, falsifications ou dénaturations.

Sinon, il avait déjà eu l’occasion de présenter le fruit de son travail au colloque de  Valence (en juillet 2012) du Centre International de Recherches Glyptographiques de Braine-le-Château (Belgique), qui a ainsi organisé plusieurs colloques internationaux et a donné un certain nombre de publications dont un Dictionnaire bibliographique des signes lapidaires de France (voir son site cirg.be).

 

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Jean-Paul Le Buhan, Couple (Bois gravé et peint avec collage).

 

De plus, il faut rappeler aussi que Jean-Paul Le Buhan est un artiste plasticien de grande qualité alliant travail sur la matière et jeu des couleurs, ainsi qu’un poète, d’abord installé en région parisienne puis désormais dans sa Bretagne natale, dans la région de Paimpol. Pour ceux qui veulent découvrir ses œuvres originales reflétant une réelle sagesse de vie, une recherche des valeurs humaines et du sens spirituel, une fascination pour les visages et les regards, nous conseillons de découvrir son site internet : lebuhan.com[7] et la monographie qui lui a été consacrée[8]. Sa démarche exigeante et féconde ne se départit pas non plus d’humour et de légèreté.

 

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Statue bretonne de saint Gouesnou, bâtisseur d’églises

 

Pour finir cette recension, nous élargissons un peu le champ d’étude des Signes sur la pierre. Il existe en Bretagne de nombreuses légendes dignes d’intérêt mais souvent complexes à définir et à vérifier, dont certaines sont liées au symbolisme de la construction. On trouve ainsi dans le Finistère, à Gouesnou (autrefois Langoeznou), une statue de saint Gouesnou, anachorète puis saint abbé et certainement évêque du Léon, compagnon de saint Paul-Aurélien, où certains voient représentés sur sa poitrine l’équerre et le compas entrelacés. La fontaine de Saint-Gouesnou, où elle se trouve, datant de la fin du 16e siècle ou du début du 17e siècle, se situe à l’emplacement de la source qu’avait fait jaillir le saint pour abreuver les ouvriers occupés à la construction de l’église. Selon certains, cette source passait aussi pour guérir les maux de tête. Saint Gouesnou bâtit donc, sur les plans de saint Majan son frère[9] qui était un architecte habile et renommé, le monastère qu’il gouverna. Lors d'une visite à saint Corbasius, qui faisait lui aussi construire un monastère, Saint-Gouesnou accompagné de saint Majan, parlant haut et fort des qualités de sa propre église, offensa l'architecte de saint Corbasius qui, du haut d'un échafaudage dans l’église Sainte-Croix de Quimperlé, laissa tomber sur le crâne de saint Gouesnou un marteau[10]. Celui-ci mourut de cette « accidentelle » vengeance par jalousie pour le moins significative… Fait insolite aussi, l’ancienne abbatiale Sainte-Croix de Quimperlé semble être la seule église ronde bretonne avec le curieux temple de Lanleff cité plus haut. Son plan laisse apparaître une croix celtique centrée autour d’une grande rotonde (à l’image de l’Anastasis, église élevée par Constantin au-dessus du Sépulcre du Christ ?)[11]. Il y existe une crypte où l’on trouve le gisant, avec un dragon à ses pieds, de saint Gurloës (ou Urlou en breton), premier abbé de Sainte-Croix qui serait venu de Redon au 11e siècle. La coutume était, pour les pèlerins qui souffraient de maux de tête (et aussi de démence), de mettre leur crâne douloureux dans la pierre, sous le gisant ! Sinon saint Urlou est surtout connu pour guérir de la goutte et des rhumatismes [12]. Lors de la Troménie de Gouesnou, une autre coutume était de mettre son bras dans une pierre percée (la Pierre de saint Goueznou), tout comme le faisait le saint lui-même… Tous les ans, le jour de l’Ascension (fête patronale des tailleurs de pierre), se déroule cette Troménie, particulièrement riche de sens [13]. La devise de la ville, paroisse aux portes de Brest, est par ailleurs : « Unis dans le nœud de l'amitié »  (traduit en français).

 Jean- Marc Boudier

 

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[1] S’il s’agit d’un ecclésiastique nous trouverons alors la représentation d’un calice et souvent d’un livre rectangulaire, s’il s’agit d’un chevalier celle d’une épée et parfois d’un écu blasonné, s’il s’agit d’un commerçant celle d’un symbole de sa profession (par exemple des ciseaux).

[2] On retrouve cette curieuse équerre à l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire.

[3] L’auteur évoque le sort tragique de la chapelle Saint-Hervé de Guendol en Plélauff (n° 36). D’autres lieux seraient aussi à évoquer, comme par exemple la célèbre tour de Montbran (dans le 22) attribuée aux Templiers ou bien la fresque de la danse macabre à restaurer dans la chapelle de Ker-Maria-an-Iskuit en Plouha. Certaines entreprises de sauvegarde et de restauration du patrimoine des monuments et mobiliers ont pu ici et là être quand-même menées, souvent par les efforts d’associations privées, parfois par les travaux des autorités publiques.

[4] C’est un certain Compagnonnage dévié des « Dévoirants » qui a été condamné sous l’influence directe de la Compagnie du Saint-Sacrement (voir par exemple la censure des docteurs en théologie prononcée le 20 septembre 1645 et le 14 mars 1655 contre le serment des Compagnons du Devoir). Ainsi le maître-cordonnier Henry Buch, avec l’appui du baron Gaston de Renty, a proposé à cette époque un « recentrage » catholique du Compagnonnage de métier, avec notamment la création en 1645 d’une société des frères cordonniers (cf. Jean Antoine Vachet, L’Artisan Chrestien ou la Vie du Bon Henry  […], A Paris, Chez Guillaume Desprez, 1670).

[5] « Remarquons que les deux Ordres que nous venons d’évoquer sont les seuls à avoir conservé en Occident une tradition proprement initiatique toujours bien vivante, et porteuse de valeurs fécondes » (p. 10) ; « En revanche, nous leur devons la survie et l’universalisation de certaines anciennes traditions des gens du métier » (p. 320).

[6] On peut lire à ce sujet cet ouvrage de vulgarisation, qui vient lui aussi de paraître, où Jean-François Blondel essaie de faire le point sur le sujet : Des Tailleurs de pierre aux Francs-Maçons. Mythe ou réalité ? (Jean-Cyrille Godefroy, 2013).

[7] Il nous y dit ainsi : « Je propose des œuvres gravées et peintes, réalisées sur des supports originaux : bois de douelles, lattes de fûts, poutres et planches érigées en totems, ou encore, tuiles mécaniques ».

[8] Par Patrick Le Fur (Lelivredart, coll. « Artension », 2007).

[9] Saint Majan a traversé la mer sur le « vaisseau de pierre » d’une auge, pour arriver en Bretagne. On trouve une chapelle de Loc-Majan en Plouguin (dans le 29). Datée du 18e siècle, elle marque l’emplacement de l’oratoire que saint Majan fonda au 6e siècle. Près de cette chapelle, il existe une fontaine Sainte-Anne (bâti actuel du 15e siècle ?) que saint Majan fit jaillir d’un coup de bâton. On l’appelle encore Feuteun ar Boan Benn, fontaine du mal de tête, qui était ce pourquoi on la consultait.

[10] On lit dans La vie de Saint Gouesnou Évêque de Léon que l’an six cens septante et cinq estant allé avec son frère Saint Majan visiter Saint Corbasius qui faisait alors construire un monastère au lieu où est Kemperlé il se permit quelques critiques qui déplurent à l’architecte et ce dernier en conceut une estrange haine contre saint Gouesnou, et estant monté sur les échaffaux dressez pour lembrisser l’église et passant, par dessus le Saint, il laissa comme par mégarde tomber son marteau, droit sur la teste et luy brisa le crâne (Vies des Saints de la Bretagne Armorique par Fr. Albert Le Grand en 1636). Cette légende de la mort du saint ne se trouve pas dans les versions plus anciennes de sa vie : Legenda sancti Goeznovei (1019) et Acta Goeznovei (1516). Cf. André-Yves Bourgès, « En tournant les pages du Bréviaire imprimé de Léon de 1516 : quelques réflexions sur l’hagiographie bretonne à la fin du Moyen Âge », dans Britannia monastica, n°15 (2011), pages 139-161.

[11] Cf. Michel Bertrand, « L’architecture symbolique templière », dans Connaissance des Religions, Numéro spécial hors-série (novembre 1988), p. 58-63.

[12] Visiter aussi la chapelle Saint-Urlo en Lanvénégen.

[13] Lire Bernard Tanguy, « La troménie de Gouesnou. Contribution à l'étude des minihis en Bretagne », dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 1984 (vol. 91), n° 91-1, pages 9-25.

 

 

 

jeudi, 05 septembre 2013

A propos des Rencontres autour de Jean de Bernières

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Rencontres autour de Jean de Bernières

Mystique de l'abandon et de la quiétude

Éditions Parole et Silence, 2013

 

 

par Jean-Marc Boudier

 

C’est avec joie que nous accueillons la récente parution de cet important volume (593 pages !) consacré à la grande figure spirituelle de Jean de Bernières-Louvigny au 17e siècle à Caen. L’ensemble est d’un très bon niveau et offre une documentation d’une solide érudition, donnant au lecteur un état des connaissances actuelles (éditions anciennes et modernes, travaux, recherches, etc.). L’accent est longuement mis sur certains aspects plus que d’autres, notamment sur les relations entre Bernières et Catherine de Bar (l’ouvrage paraît dans la collection « Mectildiana »…), le milieu dans lequel il a vécu ou encore son influence directe concernant les missions au Canada. Dans la présentation générale intitulée « Redécouvrir Jean de Bernières », les deux auteurs évoquent d’autres pistes de travail qui effectivement pourraient être poursuivies avec intérêt :

« Il reste pour nos successeurs à approfondir de nombreux thèmes : « Bernières et l’École Rhéno-flamande » ; « L’Ermitage fut-il un béguinage » ; « La grande diversité spirituelle d’amis collaborant à une même œuvre » ; « Bernières et Marie des Vallées » (leurs deux noms sont gravés sur la grande cloche du séminaire de Coutances fondé par saint Jean Eudes…) ; un « Bernières et Thérèse de Lisieux » et, pourquoi pas, un « Bernières et l’hésychasme oriental » » (p. 12).     

Sur ce dernier point, Jean-Marie Gourvil, qui est de confession orthodoxe, a déjà commencé à donner un article intitulé « Une lecture orthodoxe du Chrétien intérieur de Jean de Bernières et du Traité de la prière de Pierre Nicole »[1]. On pourrait encore allonger la liste des recherches : « Bernières et Pierre Le Gouvello de Kériolet »[2], « Bernières au service de la Compagnie du Saint-Sacrement », « Bernières et Henri-Marie Boudon », « Bernières et Jean Aumont (et plus généralement l’ « école de l’oraison cordiale »[3]), « L’Ermitage ou les nouveaux Amis de Dieu », « mysticisme ou initiation ? », etc. 

L’ouvrage est bâti en quatre parties : « Situer « Monsieur de Bernières » », « Jean et ses amis spirituels », « Jean dans son siècle », « Lire Jean de Bernières ». Pour ce qui est de la spiritualité de Bernières invitant à la « vie surhumaine » - ce qui nous intéresse le plus - on peut attirer l’attention du lecteur sur la fin de la communication[4] de Jean-Marie Gourvil : « La spiritualité dionysienne de Jean de Bernières », ainsi que sur l’étude approfondie de Dom Éric de Reviers : « Jean de Bernières, portrait spirituel à partir de sa correspondance et de ses notes spirituelles ».

Nous voulons revenir sur le problème des filiations spirituelles qu’évoque Dominique Tronc. S’il faut lui rendre hommage d’avoir su dégager ainsi de grandes lignées parmi les personnages du 17e siècle liés à l’Ermitage de Caen et montrer ainsi l’influence franciscaine et la postérité bénédictine, il pèche malheureusement aussi par un « finalisme » qui semble n’avoir pour but que de donner un prestigieux « arbre généalogique » spirituel à Madame Guyon qui focalise beaucoup son attention et dont l’épineux et réel problème de son « hérésie » ne semble pas le gêner. Sans vouloir jouer aux inquisiteurs, il faudrait quand même à un moment recadrer le débat en remettant de l’ordre dans les idées et en réaffirmant que la nécessité du rattachement ecclésial et de l’orthodoxie doctrinale pour les mystiques chrétiens n’est pas accessoire. Le problème est de savoir quel est le point de vue à adopter pour ne pas trahir (que ce soit hier ou aujourd’hui) la pensée et la fonction réelles de Bernières, sans l’instrumentaliser dans un sens ou un autre. L’ « École du Pur Amour », dont il parle pages 405-407, nous semble ainsi avoir des contours très imprécis, sorte de pêle-mêle de choses pourtant très différentes. L’auteur parle de « réseau informel », de « cercles quiétistes », dans lesquels il range Jean Aumont, qu’il qualifie d’ « auteur notable et attachant » au « remarquable ouvrage » (p. 404), d’ « auteur attachant qui mériterait d’être mieux étudié » (p. 405). Nous n’en saurons pas plus ici… Ailleurs, en l’associant à juste titre à Maurice Le Gall de Kerdu, il emploie au contraire l’expression de « deux personnages excentrés et excentriques »[5] (sic !).

Dominique Tronc rappelle ainsi avec justesse que Bernières et certain(e)s de ses ami(e)s se rattachent directement à la direction exercée par leur « père spirituel » : le Franciscain Jean-Chrysostome de Saint-Lô, fondateur d’une « Société de la sainte Abjection ». Ce dernier avait quant à lui subi l’influence d’un laïc très pieux et savant qui se nommait Antoine Le Clerc, sieur de la Forest et dont il écrira la vie[6]. Un dernier point retient notre attention : il s’agit d’une deuxième filiation (Jean Aumont - Archange Enguerrand), sur laquelle il nous laisse sur notre faim…

Malgré les efforts actuels pour constituer une édition critique de ses œuvres et étudier son influence directe ou indirecte, Monsieur de Bernières, qui se nommait dans une de ses lettres « un pauvre ermite caché dans le fond de sa solitude » (ce qui peut s’entendre au sens propre comme au sens figuré…), garde aujourd’hui encore - et gardera certainement longtemps - sa part de mystère et d’ombre[7] ; la Compagnie du Saint-Sacrement à laquelle il appartenait prônant de toute façon le secret entre « frères »[8]. Ce maître de l’oraison intérieure, rattaché à la grande chaîne spirituelle de la théologie mystique, a toujours beaucoup à nous apprendre.

 


[1] Dans Chroniques de Port-Royal, 2009, p. 129-145.

[2] Lire Le grand pecheur converty, representé dans les deux estats de la Vie de Monsieur de Queriolet, Prestre, Conseiller au Parlement de Rennes. Par le P. Dominique de Sainte Catherine, Religieux Carme. Et les Entretiens de piété qu’il a eu avec Monsieur de Berniere. A Lyon, Chez Jean Certe, 1680, « Témoignage de Monsieur de Berniere touchant la vie & la vertu de Monsieur de Queriolet », p. 428-435.

[3] Éric de Reviers assimile à tort l’Ermitage et l’ « école de l’oraison cordiale », p 427.

[4] « Jean de Bernières, dans l’histoire sociale et spirituelle de l’époque moderne ».

[5] « Quel nom donner à cette succession dans le temps de grandes figures réunies par le même idéal mystique qu’ils donnent à leur entourage? Les expressions « Oratoire du cœur » et « École de l’oraison cordiale » apparaissent chez Bremond dans le chapitre qu’il consacre quelque peu abusivement à Querdu Le Gall (une des nombreuses figures secondaires du réseau) et à Jean Aumont précédemment cité : le prêtre breton et le « vigneron de Montmorency » sont deux personnages excentrés et excentriques aux images naïves qui plaisent au conteur de beaux récits illustrés. À la contraction en « École du cœur », nous préférons le terme « École du Pur Amour », afin d’éviter toute compromission de nature affective compte tenu du sens dévalué attribué au « cœur » depuis Rousseau et le Romantisme » (Jean de Bernières, Œuvres mystiques I, Toulouse, Éditions du Carmel, coll. « Sources mystiques », 2011, p. 44).

[6] Paris, Chez Georges Josse, 1642.

[7] Nous ne croyons guère en la découverte prochaine « par hasard » (comme l’appelle de ses vœux Dominique Tronc) des tomes manuscrits, aujourd’hui perdus, ayant servi à la composition du Chrétien intérieur, ouvrage posthume.

[8] Nous rappelons cette affirmation en tête des considérations générales qui servent de préambule aux statuts : « Le secret est l’âme de la Compagnie, lui seul en fait la différence d’avec les autres sociétés ; c’est en lui que consiste toute la bénédiction des Compagnies du Saint-Sacrement et il est tellement essentiel que si vous en ôtez le secret ce ne sera plus une Compagnie du Saint-Sacrement mais une simple confrérie de piété comme il vous plaira de la nommer, de sorte qu’il y doit être inviolablement observé. Le secret consiste à ne point parler de la Compagnie, de ses œuvres, de sa conduite, ni des particuliers qui la composent, enfin de ne la point faire connaître en quelque manière ni par quelque moyen que ce soit ».