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jeudi, 25 décembre 2014

Dansez le Nom divin !

 

L'époustouflante chorégraphie éternelle

                                                                                              
                                                                      à  Jean-Michel  Lotte, osb.
 

 

Schama A.jpg

Fig. A : Schéma

 

 

                                                       « Je sais, mon fils, je sais... »

                                                                                        Gn 48, 19

 

  Avant la déroberie de « la clef de la gnose », la dernière des vingt-deux lettres de l'alephbeth hébreu, le ת thaw, sous sa forme archaïque en forme de croix : grecque + ou décussée × , dite aussi croix de saint André, servait à symboliser le Nom propre de Dieu, le Tétragramme, c'est-à-dire les quatre « grammes » ou quatre lettres hébraïques יהוה , soit YHWH en caractères romains, signifiant « Il est », Nom révélé à Moïse au Buisson ardent. La Tradition chrétienne a hérité de ce symbolisme comme l'Église nous l'a transmis grâce au « signe de croix » que doit tracer sur lui tout baptisé au début de chaque prière : la main droite se porte d'abord sur le front « Au Nom du Père », puis sur le nombril « et du Fils », enfin sur les deux épaules « et du Saint-Esprit » ; ce dernier geste étant fait en sens opposé par Romains (épaule gauche d'abord) et Orthodoxes (épaule droite d'abord) afin de manifester l'unité et la spiration duelle de la troisième Personne, qui ex Patre Filioque procedit « qui procède du Père et du Fils ». Les « deux poumons » de l'Église indivise devront re-spirer, un jour, de concert... C'est la signification de mon  schéma (Fig. A) dans lequel sont disposées, tout en haut la lettre hébraïque violette י yod, Y symbole du Père « qui est aux cieux », en bas la lettre jaune ו  waw, W symbole du Fils « qui descendit du ciel », enfin à gauche et à droite les verte et rouge, les deux הה , H H symbole du Saint-Esprit « qui a parlé par les prophètes » de l'Ancienne Alliance et qui fut donné à la Pentecôte lors de la Nouvelle Alliance. Soit en clair :

                                                    י     yod       Y  : Père

                                                    ה    hé         H : Esprit du Père

                                                    ו   waw       W : Fils

                                                    ה             H : Esprit du Fils

  La lettre hébraïque de couleur pourpre : ש shin, Sh, épanouie au cœur de la croisée tétragrammique, veut symboliser la nature humaine que le Fils Dieu revêtira lors de sa venue sur terre grâce au « Fiat ! » de la Vierge de Nazareth. La chair est ainsi devenue le pivot du salut, caro salutis cardo.

    L'ensemble déroule donc le Nom de gloire  יהשוה   Y H Sh W H.

   Le Dieu Un et Trine exécute éternellement une ronde, une périchorèse, une chorégraphie époustouflante toute d'Amour : le Père est Amour, le Fils est Amour et de même le Saint-Esprit est Amour ! Il faut ici insister et dire que, dans notre langage humain forcément limité, le mot « Amour » désigne d'abord et avant tout l'être même du Dieu trine. Cependant, en suivant l'accommodation du langage propre aux théologiens, nous pouvons dire que le mot « Amour » désigne la personne même du Saint-Esprit, qui est le Lien d'amour personnel en tant qu'Esprit du Père et du Fils. Les lettres du Nom divin YHWH peuvent s'approprier symboliquement aux trois Hypostases, aux trois Personnes divines, en gardant bien en tête que ces Personnes sont des relations consubstantielles. Le Père aime le Fils (Y-W), le Fils aime le Père (W-Y) dans l'amour mutuel de l'Esprit Saint (H-H), qui est l'Amour procédant du Père et du Fils. Le double HH spirituel ne suggère nullement qu'il y aurait deux « esprits », mais signifie cette procession duelle de l'Esprit du Père et (de l'Esprit) du Fils. Ajoutons ces deux précisions : par sa génération,  le Fils reçoit du Père d'être avec lui le principe du Saint-Esprit, ce qui ne remet donc pas en cause la Monarchie paternelle ; et l’Esprit procède du Père et du Fils « comme d’un seul Principe par une seule Spiration ». Oh ! je sais, ami lecteur, je sais : le pauvre vocabulaire des hommes est inapte à rendre les profondeurs insondables, les hauteurs vertigineuses du mystère de la Trinité Sainte ! Mais il nous permet cependant d'entr'apercevoir quelque lueur admirable... Si YHWH a voulu nous révéler son Nom propre (non pas en grec, ni en latin, mais en hébreu biblique), ce n'est certes pas pour que nous en fassions fi.

  C'est la Trinité indivise qui a créé le monde, l'a sauvé et le sanctifie spirituellement. Depuis toute éternité, Dieu nous a aimés, nous a prédestinés en son Fils. Et dans la pensée du Père, la Vierge Immaculée fut choisie entre toutes les femmes pour donner corps au Fils monogène quand furent venus les temps fixés dès avant les siècles.

  Mais suivons, sur le schéma, les lettres romaines A à D dans le sens lévogyre contraire à celui des aiguilles d'une montre (quand magiciens et sorciers tournent en sens dextrogyre), mouvement sacré qu'exécute le prêtre lorsqu'il encense le Crucifix et l'autel : une première fois, au début de  la Messe solennelle, et une seconde fois lors de  la préparation des oblats à l'Offertoire. Tout part du Père, Y violet, jusqu'à l'Esprit du Père, H vert (je rappelle qu'en hébreu le mot רוח  rouaḥ « vent, Esprit », est le plus souvent employé au féminin : « l’Esprit bonne ») :

A : Dieu créa les cieux et הארץ  ha-᾿arèts « la terre », ce lieu prédestiné dès l'origine de la création afin que s'y déroulent l'œuvre de Rédemption et celle de sanctification.

B : « La poussière de la  ̓ademah »,  עפר מן־האדמה , de « la terre vierge » rendue féconde par la vertu et la puissance de l'Esprit Saint, « qui est Seigneur et qui donne la vie », servit de Materia prima pour la création du premier homme, l'Adam, type du second à venir.

  Et depuis le Fils, W jaune, jusqu'à l'Esprit du Fils, H rouge, avant de faire retour au Père :

C : Du « côté de l'Adam »,  הצלע  מן־האדם , Dieu « bâtit » la première femme, pure et gracieuse et immaculée, appelée Ève, nom hébreu signifiant  la « Vivante », figure de l'Ève future.

D : Ô Ève pécheresse privée des dons préternaturels et disgrâciée ! Ô mère  ensevelie hors du premier jardin ! Tu es mère de toute l'humanité dès lors entachée par le péché originel.

  Dorénavant, la chorégraphie trinitaire nous entraîne dans une nouvelle ronde éternelle, toujours de sens lévogyre et en regard de la précédente, suivant les chiffres romains de I à IV, mais plus ample, plus spirituelle, encore plus époustouflante :

I : Choisie depuis toute éternité, la Vierge de Sion, le verus Israel, la Fille de prédilection du Père, est l'Épouse gardant pour Dieu seul sa virginité. Immaculée Conception, la Vierge fut dans les mains de Dieu  pétrie en forme d'une nouvelle créature, en forme de l' « exemplaire » divin qui, hors du temps, est la Femme « conçue » en l'Esprit de Dieu.

II : Marie est la  toute Sainte, la « Terre vierge » rendue féconde grâce à la puissance et à la vertu du Saint-Esprit. D'elle naîtra le Fils, le W, nouvel Adam conçu du même Esprit Saint, qui conceptus est de Spiritu Sancto. Elle est la Théotokos, Mère de Dieu. « Alma Redemptoris Mater, Auguste Mère du Sauveur, Tu as enfanté, ô merveille, Celui qui t'a créée ! »

III : La Vierge Marie, nouvelle Ève sortie du côté du Christ en croix, est la première-née par grâce, la « Femme » sans tache, l'Épouse associée à l'œuvre de rédemption de son Époux divin, l'Agneau debout, comme égorgé.

IV : Notre Dame, la « Mère de l'Église », vit désormais glorieuse de corps et d'âme au Ciel : assumpta est Maria. Elle nous enfante à la vie éternelle et intercède pour nous, puisqu'elle est Avocate, Corédemptrice, Médiatrice de toutes grâces.

  Je vous invite à regarder de plus près le chiasme, c'est-à-dire le croisement, repérable entre l'Esprit du Père, lettreH verte, et l'Esprit du Fils, lettre H rouge :

                                   I    Épouse de Dieu                IV   Mère de l'Église

                       H                                              χ                                                    H

                                  II   Mère du Fils                     III   Épouse de l'Agneau  

  I---III : La Conception Immaculée de Marie, dans le sein stérile d'Anne sa mère, est en vue, en raison, en prévision, par anticipation des mérites de la Passion, car c'est du côté de Jésus en croix que sort la nouvelle Ève, la Femme virginale, l'Épouse de l'Agneau associée spirituellement à l'Œuvre de rédemption. Le Christ, qui renouvelle sans cesse notre filiation céleste – nous sommes en effet « fils dans le Fils » –, peut être appelé, dans l'ordre de la nature ainsi que de la grâce, notre Père véritable. Isaïe avait d'ailleurs annoncé, paradoxalement, ce Fils « Père éternel », avertissant d'avance les inattentifs par sa prophétie tétragram- mique : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; la souveraineté repose sur son épaule, et il se nomme :

                                                 Y :   Conseiller merveilleux,

                                                 H :   Dieu fort,

                                                 W :   Père éternel,

                                                 H :   Prince de la paix. » 

Et l'Évangile johannique, comme en point d'orgue, précise qu'après la Résurrection, « au lever du jour, Jésus parut sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que  c'était lui. Jésus leur dit : ''Enfants [ Παιδία, Païdia], n'avez-vous rien à manger ?'' » 

  II---IV : La génération virginale du Fils incarné appelle notre régénération spirituelle par la Mère de l'Église ; nous somme ses « fils ». La Vierge Mère donna aux hommes son Fils Dieu, et c'est par Notre Dame que l'humanité tout entière peut avoir accès au Christ présent dans son Église. La Vierge Marie est ainsi la « figure » parfaite de l'Ekklêsia. « Salve ! Regina ! Nobis post hoc exilium ostende, Salut ! Reine ! après cet exil, fais-nous voir Jésus, le fruit béni de tes entrailles. » À l'exitus succédera le reditus, le retourvers la demeure éternelle du Père.

   Chacun aura pu noter l'importance des liens  spirituels noués dans l'ordre de l'Esprit, en HH, symbole de la troisième Personne de la Trinité « qui procède du Père et du Fils ». L'Esprit Saint est, dans le Père et le Fils, l'Amour concevant en Personne, c'est-à-dire Conception même de l'Amour. Il pourrait ainsi être appelé « l'Amour divin maternel », l' « Immaculée Conception incréée », de nature divine ; la Vierge Marie, Elle, préservée de toute atteinte du péché, étant l'Immaculée Conception créée, de nature humaine, notre sœur en humanité, Première-née par grâce du Premier-né per se, dont nous sommes les puînés. À Lourdes, en 1858, dans le creux du rocher la blanche Colombe confia mystérieusement à Bernadette la pauvrette bien souveraine, en bel occitan : « que soy era Immaculada Councepciou.» C'était un jeudi 25 mars, fête de l'Annonciation, rappel de ce jour d'entre les jours où l'ange Gabriel avec courtoisie salua  la Vierge à Nazareth : « Comblée de grâce, chef-d'œuvre de la grâce ! » 

                                                                          *

 Essayant de mettre en lumière ce qui est implicite, latent, encore caché dans la Vérité annoncée par la Tradition, les Saintes Écritures et les textes du Magistère, j'ai toujours eu à cœur de jouer de mon calame selon « l'analogie de la foi ou règle de la foi », méthode théologique permettant de vérifier si une doctrine fait vraiment partie de la Révélation divine, si elle s'insère harmonieusement dans le corpus formé par l'ensemble des autres vérités révélées déjà connues, déjà explicitées. Le schéma tout en haut permet une vue synthétique de la théologie mariale comprise dans la théologie trinitaire, dans celle de la création, au cœur de l'économie du Salut. Ce qui souligne la parfaite et profonde cohérence de la Révélation, ainsi que la manière dont cette dernière peut être ouverte par la « clef de la gnose », Ô clavis David !, par le Nom de gloire de Jésus ressuscité  – Celui qui ouvre et nul ne fermera, qui ferme et nul n’ouvrira ! –, ce « Nom » pour lequel les apôtres se sont mis en route, dans lequel ils ont baptisé, ce « Nom nouveau » que le Seigneur de la gloire fait connaître selon son  רצון ratsôn, selon son « bon plaisir » :    יהשוה   Y H Sh W H.  

    Il est encore nombre de perles, quantité de trésors à mettre au jour dans le champ du Père. Conscient que je ne peux – à prendre dans les divers sens du verbe « pouvoir » – tout dire, je laisse  volontiers à d'autres la liesse et la joliesse des futures découvertes. Voilà. Tel un berger, tant bien que mal de la flûte j'ai joué. Avez-vous dansé ?                          

                                                                         Jean-Marie Mathieu

 

 

Bibliographie :

LOTTE Christian (abbé), Marie dans la nouvelle création. Essai newmanien sur l'Immaculée Conception, Perpignan, Éd. Artège, 2013. Pour mon article, je me suis inspiré essentiellement de cet ouvrage étincelant, que je conseille à tous et à toutes de lire et de méditer. L'auteur y montre l'actualité de la pensée du cardinal Newman (1801-1890), anglican converti au catholicisme suite à sa lecture des Pères grecs et latins, béatifié en 2010, probablement déclaré bientôt docteur de l'Église, qui touche notre cœur et illumine tout esprit.

 

À lire dans la rubrique "Commentaires", une mise au point d'Alain Santacreu.

                                                                                       

 

vendredi, 27 juin 2014

D’après le poème de Baudelaire, "Harmonies du soir"

 

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                             SOLEIL LEVANT

 

 

Voici les derniers temps où l’orbe se dirige ; 
Chaque être se languit de l’antique manoir. 
Se retournent les ans sous le soc du versoir. 
Geste miraculeuse et merveilleux prodige ! 

                                            

Chaque être se languit de l’antique manoir,

La colombe a gémi dans un cœur d’homme lige.

Geste miraculeuse et merveilleux prodige !

Le ciel scintille d’or comme un juste miroir. 

 

La colombe a gémi dans un cœur d’homme lige, 
Un cœur tendre et royal offert sur le tailloir. 
Le ciel scintille d’or comme un juste miroir ;

Le soleil a surgi au mitan du quadrige. 

 

Un cœur tendre et royal offert sur le tailloir 
Du passé ténébreux clôture tout litige. 
Le soleil a surgi au mitan du quadrige.

Ton advenir en nous brille tel un ciboir. 

 

                                 Jean-Marie Mathieu,  27 juin 2014.

mardi, 01 avril 2014

Palimpseste synesthésique

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Outre-signes

 

(d’après le sonnet de Baudelaire : Correspondances)

 

 

Jean-Marie Mathieu

 

L'Écriture est un temple où de vivants piliers
Cèlent souventes fois de divines paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'enseignent avec des signes familiers.

 

Comme de longs appels qui de loin se confondent

Dans une surprenante et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les noms s’y répondent.

 

Il est des versets clairs comme une chair d'Enfant,
Doux comme des hautbois, verts comme des prairies,
– D'autres, mystérieux, riches et triomphants,

 

Ayant l'expansion de mille féeries,
Comme la paille et l'or et la myrrhe et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit vers le Sens.

 

 

lundi, 07 octobre 2013

Almah : la Vierge adolescente

 

Alma.jpg

 

העלמה

 

par Jean-Marie Mathieu

 

 Le verset 14 du chapitre 7 d'Isaïe est probablement le texte le plus controversé de toute la Bible. L'auteur de cet article se propose de l'analyser en se focalisant sur un seul mot employé par le prophète, le mot hébreu ʻalmah qui désigne une « adolescente vierge ». Dans une première partie, d'accès facile pour qui ne connaît pas plus la langue hébraïque que la grecque, sont abordées les différentes traductions de ce passage, cité dans l'Évangile matthéen, et les controverses nées au cours de l'histoire de l'Église. Où l'on constate finalement que les apports de l'étude sémantique la plus pointue confirment la Tradition la plus vénérable. La seconde partie, sous-titrée La clef de la gnose  en référence à Lc 11, 52, se veut plus technique, plus savante car hérissée d'hébreu, de grec, de paragraphes grammaticaux ou de citations précises, afin que les lecteurs désireux d'approfondir les mystères de la Révélation divine aient une petite idée de la richesse et des nombreux harmoniques de la Parole de Dieu. Les autres pourront passer outre. Mais que tous et chacun n'oublient jamais le pressant conseil – qui ressemble fort à un ordre –  de notre divin Roi-Fils né de la Vierge Mère : «  Cherchez et vous trouverez ! » (Mt 7, 7 ; Lc 11, 9). On sait d'expérience que les efforts sont toujours payés de retour grâce aux joies de la découverte.

(Article paru dans Le Cep n° 65 d'octobre 2013, pp. 66-84)
                                                           

                              +++                                    

     Impossible de trouver un passage biblique qui ait fait couler autant d'encre, qui ait suscité autant de controverses et ce depuis près de mille neuf cents ans : le verset 14 au septième chapitre du livre du prophète Isaïe ! Un exégète a pu affirmer qu'il a plus été écrit de commentaires  sur l'interprétation de ce texte des Saintes Écritures que sur toute autre partie de l'Ancien Testament. C'est dire qu'il convient de scruter avec une attention soutenue  Is 7, 14. On en connaît le contexte historique.
     En 736 avant Jésus-Christ, le roi de Syrie (pays alors appelé Aram) et le roi d'Israël voulurent entraîner, dans une coalition contre l'Assyrie, le jeune roi de Juda, Achaz. Sur son refus, ils l'attaquèrent aussitôt, menaçant de renverser la dynastie davidique de Jérusalem, cette lignée porteuse de l'espérance messianique. C'est alors que le roi Achaz crut judicieux de se mettre sous la protection de la puissance assyrienne. Isaïe essaya en vain de contrecarrer cette politique humaine à courte vue, assurant que c'est sur YHWH seul qu'il fallait compter. Invité à demander un signe du Ciel, Achaz refusa, de peur, dit-il, de « tenter YHWH »[1]. Le prophète, comme gage de la volonté divine, s'adressa donc directement au roi : « Écoutez, maison de David : ne vous suffit-il pas de fatiguer les hommes, que vous en veniez à fatiguer mon Dieu ? » Puis il prononça la première et la plus célèbre de ses prophéties messianiques :
     « C'est pourquoi YHWH lui-même vous donnera un signe : Voici que la Vierge a conçu, et elle enfante un fils, et on lui donnera le nom d'Emmanuel. »
      La traduction française du mot souligné en gras ici (j'y reviendrai plus loin) veut rendre le mot hébreu העלמה  ha-ʻalmah  écrit dans la Bible, dans le Texte massorétique (= TM) ; précisons : ʻalmah est le terme désignant une « vierge », et  le  ha placé devant est l'article féminin « la »[2].
       Quand les Septante traduisirent les Saintes Écritures en grec, au IIIe siècle avant notre ère, ils rendirent ha-‘almah par ἡ παρθένος hè parthénos, « la vierge ». Matthieu – Lévy avant son appel par le Christ –  reprit ce mot tel quel dans son Évangile destiné aux fils d'Abraham : « Or, tout cela advint pour accomplir cet oracle prophétique du Seigneur[3] : "Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils, auquel on donnera le nom d'Emmanuel.'' » (Mt 1, 22-23). L'Église adopta d'emblée, bien sûr, la version grecque de l'Ancienne Alliance qu'elle considéra comme quasi providentiellement inspirée du Ciel.
     Or, réalisant que les Septante annonçaient par trop clairement Jésus le Messie et la Vierge Mère de Nazareth, la Synagogue, au IIe ap. J.-C., rejeta cette traduction grecque des Saintes Écritures pour lui préférer les versions de trois érudits juifs hellénisants : Théodotion, Symmaque l'Ébionite et Aquila de Sinope. Sous le calame de ce dernier, par exemple, le mot parthénos en Is 7, 14, trop marqué christiquement on s'en doute, fut remplacé par celui de νεᾶνις néanis « jeune fille »[4], beaucoup plus dans la ligne du prophétiquement neutre ! Les militaires parleraient ici d'un véritable ''tir de barrage'', mis en œuvre par l'artillerie lourde, afin d'arrêter l'offensive ennemie qui menace de remporter la victoire[5].
      Dès la seconde moitié du IIe siècle, Justin de Naplouse (philosophe d'origine païenne, mort martyr à Rome en 165) écrivit à son ami Tryphon le Juif : « Mais vous et vos didascales avez le front de prétendre qu'il n'est pas dit, dans la prophétie d'Isaïe Voici la vierge concevra, mais Voici, la jeune fille (…). Et vous interprétez la prophétie comme se rapportant à Ézéchias, qui fut votre roi (...). Je m'efforcerai donc (…) de vous apporter brièvement la contradiction, en démontrant que la prophétie se rapporte à celui que nous confessons comme Christ[6]. »
       Puis ce fut au tour d'Irénée, petit-fils spirituel de l'Apôtre Jean (mort martyr à Lyon en 202), de dénoncer la gnose au nom menteur en insistant sur le ''signe de la Vierge'' d'Isaïe 7, 14 : « On ne saurait dès lors donner raison à certains, qui osent maintenant traduire ainsi l'Écriture : « Voici que la jeune femme (...) ». Ainsi traduisent en effet Théodotion d'Éphèse et Aquila du Pont, tous les deux prosélytes juifs. Ils sont suivis par les Ébionites[7]. »
 
     La controverse avec la Synagogue était lancée ! Même notre grand Jérôme, au IVe s., n'échappa pas aux affres du traducteur devant l'original hébreu, proche du TM actuel, qu'il avait sous les yeux dans sa "grotte" de Bethléem. Et si le père Joüon n'hésite pas à le féliciter pour la finesse de certaines tournures de sa version latine, la Vulgate, il n'en reste pas moins que Jérôme, peut-être influencé par certaines traditions rabbiniques, souligna l'ambiguïté du terme hébreu ʻalmah en son commentaire d'Isaïe 7, 14[8].  Ce qui ne l'empêcha pas, inspiré par l'Esprit Saint,  de le bien traduire : « Ecce virgo... »  

     La controverse continue toujours au XXIe siècle. À preuve ces deux faits récents :
   Mme Francine Kaufmann, professeur à l'université de Bar Ilan en Israël, déclara fin 2010 lors d'un entretien vidéo : « Certains textes [bibliques] peuvent être adaptés [par des chrétiens], comme par exemple le fameux texte de la Vierge que tout le monde connaît, c'est-à-dire : « La Vierge va devenir enceinte » [Is 7, 14], alors que l'hébreu dit : «  Vé-ha-... » Euh ?[9]... L'hébreu  ne dit pas  ha-bethoulah, qui serait le mot qu'emploie l'hébreu biblique quand il veut parler d'une « jeune fille vierge », mais le texte d'Isaïe dit : « ha-naʽarah », et na‘arah, c'est la « jeune fille » ou la « jeune femme », donc on ne peut absolument pas traduire  na‘arah  par bethoulah. Mais pour des raisons dogmatiques, le passage d'Isaïe, qui annonce la naissance d'un enfant, qui s'appellerait « Emmanuel » et qui sera engendré par une « jeune femme », une na‘arah, a été traduit par : « La Vierge concevra » (...). C'est l'exemple le plus classique, le plus traditionnel, mais il montre bien à quel point, à partir d'une traduction, on peut créer des dogmes et, parfois, on peut même créer des thèmes qui transforment, par exemple Israël, quand il s'agit d'Israël l'Église, en Israël peuple de  Dieu et juif en peuple maudit[10]. »

      Jean-Marie Élie Setbon (juif né à Paris en 1964, rabbin orthodoxe, puis loubavitch, converti au catholicisme et baptisé le 14 sept 2008) témoigne dans son dernier livre : « Au cours de notre discussion, [le carme Yannick Bonhomme] m'explique que les Évangiles sont le plein accomplissement des Écritures. Alors, je l'interroge : – Où voit-on dans l'Ancien Testament que le Messie doit naître d'une jeune vierge ? – Isaïe 7, 14 [répond le carme]. – Ça ne fonctionne pas ! lui dis-je. Il me regarde d'un air perplexe : – Pourquoi est-ce que ça ne fonctionne pas ? – Parce qu'il y a écrit « alma » qui veut dire « jeune fille ». Ce mot qu'on a traduit par vierge désignait toutes les femmes non mariées. Une vierge enfantera, en langage biblique, ça signifie tout bonnement : une femme va enfanter, ni plus ni moins, et pas qu'elle va enfanter virginalement[11] ! »

    En Occident chrétien, l'harmonie des deux Alliances entre Is 7, 14 et Mt 1, 23 fut à peine troublée par Sébastien Castellion, bibliste protestant français du XVIe siècle[12]. Au siècle suivant, Hugo Grotius, humaniste protestant hollandais, a semblé penser que la ‘almah en Isaïe aurait été tout simplement la femme du prophète de YHWH, ce qui ruinerait sans appel l'argument prophétique traditionnel.

    Tout changera au cours des siècles suivants, puisqu'on pourra constater des variations importantes sous la plume des différents traducteurs chrétiens. Il y a évidemment quatre cas possibles :

 1/ Is 7, 14

    la Vierge

     Mt 1, 23

    la Vierge

 2/       "

    la Vierge

           "

    la jeune fille, ou la jeune femme

  3/      "

    la jeune fille, ou la jeune femme

           "

    la Vierge

  4/      "

    la jeune fille, ou la jeune femme

           "

   la jeune fille, ou la jeune femme

     Chacun pourra rechercher, au gré de telle ou telle édition, la manière dont sont traduits ces deux passages-clefs de l'Ancien et du Nouveau Testament, il y a là un test très révélateur. On attend d'ailleurs avec intérêt la nouvelle traduction française de la Bible, faite sur la Néo-Vulgate (1979), annoncée par le cardinal Canizarès Llovera pour le 22 novembre prochain. Et pas seulement pour la sixième demande du Notre Père.
    Le premier cas peut être illustré, notamment, par Vigouroux (La Sainte Bible polyglotte, 1904), Crampon (La Sainte Bible,1923), Pirot & Clamer (La Sainte Bible, 1947), Segond (Bible Segond21, 2007)[13]. C'est la Tradition dans toute sa clarté, sa beauté, sa vérité.
   Le troisième est bien représenté par La Sainte Bible de Jérusalem (le Cerf, 1961) ; cas très intéressant, puisqu'il illustre cette idée explicitée par le dominicain Raymond Tournay : « Qu'il l'ait voulu ou non, [le traducteur des Lxx] a fait progresser la révélation en suggérant explicitement une naissance virginale[14] ». Cela suppose donc que le mot hébreu almah n'avait pas le sens de « vierge », sens qui ne se serait imposé que grâce au parthénos grec. Depuis lors, le 4e dimanche de l'Avent, de l'année A, donne à lire comme épître Is 7, 10-16 : « Voici que la jeune femme... », tandis que l'évangile de Mt 1, 18-24 proclame : « Voici que la Vierge... », avec comme résultat une pénible, une agressive dysharmonie ; on dirait d'un vilain bricolage. Il est patent que Joseph Ratzinger-Benoît XVI, dans son dernier ouvrage, en a été gêné. Après avoir transcrit la prophétie isaïenne : « Voici, la jeune femme est enceinte... », il explique deux pages plus loin : « Une quatrième thèse s'engage dans une interprétation collective : Emmanuel serait le nouvel Israël et la ʽalmāh (« vierge ») ne serait ''rien d'autre que la figure symbolique de Sion.'' »  Heureusement, la conclusion du chapitre ne laisse planer aucun doute sur l'orthodoxie catholique du Pape émérite, qui affirme clairement : « La conception et la naissance de Jésus de la Vierge Marie sont un élément fondamental de notre foi et un signal lumineux d'espérance[15]. »
    Le quatrième cas, enfin, est illustré on ne peut mieux par La Bible nouvelle traduction, éditée chez Bayard en 2001. En page 4, la Commission doctrinale des évêques de France « reconnaît que l'apparat critique comportant introduction, notes et glossaires permet d'inscrire cette traduction dans la Tradition vivante de la foi catholique (…). La Commission doctrinale souligne l'importance de cette traduction ; elle en reconnaît la portée littéraire et elle en encourage la lecture. » La « Tradition vivante » (« vivante » vous dis-je, qui voudrait d'une Tradition morte ou moribonde !), est-ce bien vrai ? Il faut y regarder de plus près[16]. En se reportant à la page 2 996, on peut lire une note tentant de justifier la traduction du verset 23, en Matthieu  chapitre 1er : « En grec classique, une parthenos peut être mariée ou pas, vierge ou non ; en Gn 34, 3 (Septante), Dina, qui vient d'être violée, est appelée parthenos. Une parthenos n'est plus une petite fille, sans être encore une femme accomplie, il s'agit plutôt d'une jeune fille, d'une jeune femme, d'une adolescente. » Vous avez bien lu : plutôt adolescente, jeune femme, jeune fille ! De peur d'oublier quelqu'une, le rédacteur de la note voit large... tout en oubliant ce principe logique de simple bon sens : la compréhension est en raison inverse de l'extension. Qui trop embrasse (ex-tension), mal étreint (com-préhension). Mais il me permet de parler d'un linguiste trop peu connu.
   Christophe Rico est agrégé de grammaire, docteur en grec ancien et habilité à diriger des recherches. Enseignant à l'université de Strasbourg, il est professeur de philologie grecque à l'École biblique et archéologique française de Jérusalem. Depuis 2011, il dirige dans la Ville sainte l'Institut Polis où les langues anciennes (grec, latin, hébreu biblique, syriaque, araméen talmudique, arabe classique) sont enseignées comme des langues vivantes, selon la technique de l'immersion totale. C'est donc un linguiste de poids, qui vient de publier un ouvrage – sur la prophétie d'Isaïe précisément – appelé à faire date[17].

     Que nous dit de si passionnant C. Rico ? Ceci, qui heurte à angle droit certaine note : « Dans l'histoire du grec ancien, l'évolution sémantique de ce terme [parthenos] est donc continue. Le champ sémantique auquel renvoyait parthenos en grec archaïque (« jeune fille non mariée ») va s'élargir en grec classique à l'acception de « jeune vierge », notamment dans les emplois métaphoriques et attributifs. Primordiale en grec hellénistique, cette valeur deviendra exclusive en grec koinè sémitisé, au point que le sème de « jeunesse » pourra s'estomper dans certains contextes (…).
L'apparition d'un emploi presque anachronique dans le passage de la Genèse relatif à l'humiliation de Dina ne manque pas, pour autant, de surprendre. Il répond en fait à une tendance générale de la langue du Pentateuque dans la version  de la Septante (…). L'exemple de Gn 34, 1-3 constitue au fond l'exception qui confirme la règle. Autrement, ni les discussions de Justin avec Tryphon, ni le changement de parthenos en neanis de la part d'Aquila, Symmaque et Théodotion en Is 7, 14 n'auraient plus aucune raison d'être[18]. »
   Chemin faisant, le savant linguiste, qui n'hésite pas à prendre le contre-pied de la plupart des versions modernes des traductions de la Bible, fait une étude sémantique poussée du mot hébreu qui nous occupe en Isaïe 7, 14, ce qui l'amène à conclure tout net : « D'un point de vue inductif (faits positifs), l'examen de l'ensemble des emplois, des versions et des textes disponibles engage le chercheur à soutenir la thèse ici avancée : ‘almâ désigne l'adolescente vierge. En l'absence d'éléments nouveaux, telle est la conclusion à laquelle conduisent les faits[19]. » Les exégètes, qui se reposaient sur une conviction sereine quant à la méprise dont aurait témoigné la Tradition sur le sens originel des termes hébreu ‘almah et grec parthénos, ainsi que sur la portée exacte de l'oracle d'Isaïe, et qui croyaient avoir obtenu une lumière définitive sur cette question, doivent remettre l'ouvrage sur le métier. La communis opinio a fait long feu. Les apports de l'étude sémantique la plus pointue confirment la Tradition la plus vénérable[20]. « Voici : la Vierge... »
Dommage, toutefois, que C. Rico ne connaisse pas P. Drach !

    Jean Racine emmena un jour son ami Jean de La Fontaine à l'Office des Ténèbres en la cathédrale Notre-Dame  de Paris ; mais il s'aperçut bien vite que le fabuliste s'ennuyait ferme. Il lui mit donc entre les mains une Bible pour le distraire. Notre bonhomme, ouvrant au hasard l'Ancien Testament, tomba sur Baruch, un disciple du prophète Jérémie (quasi inconnu des fidèles catholiques), dont le  Livre  est d'ailleurs absent de la Bible hébraïque. Il y lut la supplication des exilés juifs – placée entre les chapitres 2, verset 11, et 3, verset 8 –  et la trouva admirable. Il en fit la remarque à Racine, lui demandant fébrilement qui était donc ce Baruch. Puis, pendant plusieurs jours, à tous ceux de sa connaissance qu'il rencontrait, il disait tout à trac, émerveillé : « Avez-vous lu Baruch ? C'est un fort grand génie ! » Paraphrasant le célèbre fabuliste,  je pourrais, à mon tour, répéter à tous les chrétiens : « Avez-vous lu Daruch ? Avez-vous lu Paul Drach ? C'est un puissant génie ! »  
   Paul Drach est ce rabbin français du XIXe siècle, qui se convertit au catholicisme avant de publier un ouvrage majeur en deux volumes, indispensable pour ceux qui désirent entrer si peu que ce soit dans les arcanes des traditions bibliques[21]. Dans le second tome, il consacre des dizaines de pages à analyser la signification de l'hébreu ‘almah, ce mot qui « exprime  la virginité réelle, morale, de l'innocence, qui est la seule vraie virginité, et sans laquelle une fille n'est pas vertueuse (…). Ce mot qui exprime proprement et l'innocence morale et la pureté intacte d'une jeune vierge pudique dans toute l'étendue de l'expression. L'auguste fille de David, Marie, était le modèle le plus accompli de cette vertu qualifiée d'angélique[22]. » Si Christophe Rico avait lu Paul Drach, il aurait saisi toute l'importance que l'ex-rabbin accorde à la virginité morale, puisque rien n'indique qu'une adolescente, quoique bethoulah, c'est-à-dire pourvue de la virginité physique (bethoulym, « signes de la virginité physique féminine, hymen », comme on peut le comprendre en lisant Dt 22, 14-20), soit encore ‘almah « jeune vierge ». Drach avoue même que, afin de mieux préciser le sens des mots hébreux  dont il parle, il lui arriva plus d'une fois, « en suivant les rabbins à la trace, d'être obligé, pour les combattre avec leurs propres armes, de citer des endroits du Talmud où ce code peu mesuré sur les termes entre dans des détails qui peut-être effarouchent la pudibonde modestie de la vertu angélique[23]. »  

    Jean Guitton a rapporté les sombres pronostics que faisait Paul VI à la fin de son pontificat : « Il arrive que paraissent des livres où la foi est diminuée sur des points importants, que l'épiscopat se taise, qu'on ne trouve pas ces livres étranges. Et c'est cela qui, à mes yeux, est étrange. Il m'arrive de relire l'Évangile de la fin des temps et de constater qu'il y a en ce moment certains signes de cette fin[24]. »

    Ne perdons pas cœur, ne nous laissons pas voler notre espérance. Par une hymne du VIIIe siècle, donc depuis plus de mille ans, l'Église nous invite à saluer Marie, Mère de Dieu, comme « étoile de la mer ». Péguy, lui aussi, en sa détresse de pater familias, avait supplié « Étoile de la mer, inaccessible reine ! »

          Ave, maris stella,          Nous vous saluons, étoile de la mer,   
          Dei Mater alma,            Auguste Mère de Dieu,
          Atque semper Virgo,     Vierge pour toujours,
          Felix cæli porta.            Bienheureuse porte ciel.

          Sumens illud « Ave »     Vous qui avez reçu l' « Ave »
          Gabrielis ore                 Des lèvres de Gabriel,
          Funda nos in pace         Fixez-nous dans la paix,
          Mutans Evæ nomen.      D'Ève changeant le nom[25].


     Et quelle personne pourrait, plus que la Virgo paritura, plus que la Parthénos de Nazareth, plus que ha-ʽalmah annoncée par Isaïe, la Sainte Vierge adolescente Mère du grand Roi, être pour nous tous dans notre nuit « l'étoile de l'espérance » ?[26].


Notes :

[1] Voir lettre A dans la seconde partie intitulée "La clef de la gnose".
[2] Voir lettre B.
[3] Voir lettre C.
[4] Voir lettre D.
[5] Voir lettre E.
[6] JUSTIN MARTYR, Dialogue avec Tryphon, édition critique par Philippe BOBICHON, t. I, CH Fribourg, Éd. Saint-Paul, 2003, p. 293.
[7] IRÉNÉE de LYON, Contre les hérésies, III 21, 1, coll. « Sources chrétiennes » 211, Paris, le Cerf, 2002, p. 399.
[8] Cf. Corpus Christianorum Series Latina (= CCSL), Turnhout, 1953, 73, 103.
[9] Voir lettre F.
[10] Vidéo en VOD Documentaire sur le site internet : kto.tv, au 6 décembre 2010 : ''André Chouraqui. L'écriture des Écritures'' ;  début à 61' 07'' - fin à 62' 24''  / 89'  56''.
[11] SETBON Jean-Marie Élie, De la kippa à la croix. Conversion d'un Juif au catholicisme, Paris, Salvator, 2013, pp. 133-134. On attend avec impatience son prochain livre, qui devrait comporter de nombreuses citations bibliques précises...
[12] Voir lettre G.
[13] Bible Segond21, publiée en 2007 par la Société Biblique de Genève : 21 veut rappeler le XXIe siècle ; la princeps fut disponible dès 1880 ; ce fut en 1975 que les Nouvelles Éditions de Genève lancèrent la Bible Segond révisée. Louis SEGOND est un  théologien protestant libéral modéré ! Certains protestants seraient-ils plus mariaux que certains catholiques ? certains exégètes non papistes plus respectueux de la Tradition et des Saintes Écritures que certains fils de l'Église ? La Segond21 peut désormais être lue en ligne gratuitement sur le site : universdelabible.net.
[14] TOURNAY Raymond op., art. « L'Emmanuel et sa Vierge-Mère », in Revue thomiste, 55/2 (1955), p. 258.
[15] RATZINGER Joseph-BENOÎT XVI, L'enfance de Jésus, Paris, Flammarion, 2012, pp. 73, 75 & 84.
[16] Voir lettre H.
[17] RICO Christophe, La mère de l'Enfant-Roi. Isaïe 7, 14, coll. « Lectio divina » 258, Paris, le Cerf, 2013. On peut lire également de l'auteur, 84 pages sur le même sujet : « ῾Almah et Parthenos dans l'univers de la Bible : le point de vue d'un linguiste »,  en ligne d'accès libre sur le site internet : academia.edu.
[18] Ibid., pp. 31 & 33.
[19] Ibid., p. 181.
[20] Voir lettre I.
[21] DRACH Paul, De l'harmonie entre l'Église et la Synagogue, en 2 t., Paris, Mellier, 1844 ; reproduction anastatique     de l'édition originale par Ir. Joris M. Desbonnet, de Gent en Belgique, en 1978.  Cette œuvre majeure trop peu connue devrait figurer en bonne place dans toute bonne bibliothèque catholique ; elle est en ligne d'accès libre sur le site Wikipédia à : « David-Paul Drach », dans la rubrique : ''Œuvres téléchargeables''.
[22] Ibid., t. II, pp. 157 & 174.

[23] Ibid., t. II, p. 110. Voir aussi lettre J.

[24] GUITTON Jean, Paul VI secret, Paris, DDB,1979, p. 168, cité par le P. Philippe ROLLAND, in La mode « pseudo » en exégèse. Le triomphe du modernisme depuis vingt ans, Paris, Éd. de Paris, 2002, p. 239.
[25] Voir lettre K.
[26] Cf. BENOÎT XVI, encyclique Spe salvi, 30 novembre 2007, § 49.

                      

                                       
                                       

La clef de la gnose

(γνωσις,  γνώσεως  gnôsis, gnôséôs « science, connaissance » : Lc 11, 52).

     En guise d'avertissement. Le père Jousse savait très bien que l'enseignement évangélique est gradué en fonction de ceux qui le reçoivent. « Les leçons rythmo-catéchistiques de Iéshoua, écrivait-il, sont d'un style différent dans les Évangiles synoptiques et dans l'Évangile johannique. Elles doivent l'être puisqu'elles ressortissent à deux genres différents : le rythmo-catéchisme élémentaire et le rythmo-catéchisme supérieur[1]. »
      Quand on lit les Évangiles, on voit que Jésus enseignait les foules en paraboles, mais aux disciples, à part, il expliquait tout. Il y avait donc un enseignement réservé aux Douze. Et avec certains d'entre eux, Jésus va plus loin.

     Forte de ce constat, sœur Jeanne d'Arc s'interroge pertinemment : « Et comme Jésus avait réservé un enseignement plus haut et plus intime à quelques disciples, pourquoi Jean n'aurait-il pas fait de même ?[2] » Si Paul de Tarse, en 1 Tm 6, 20, dénonce une « gnose au nom menteur » ψευδωνύμου γνώσεως, pseudônumou gnôséôs, ou « gnose mensongère », ou encore « pseudo-science » (expression qui sera reprise en grec par Irénée de Lyon dans le titre de son ouvrage Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur), c'est donc qu'il devait exister une vraie gnose, une gnose au nom véridique. La clef existe.

     A : Dans le contexte de la demande d'un signe venant du Ciel, le verbe hébreu נסה nissah « tenter » n'apparaît qu'en deux seuls endroits de la Bible : ici en Is 7, 13, et avant en Jg 6, 39. Gédéon, qui voulait l'assurance de la victoire, demanda à Dieu un signe duel : que la rosée mouille une toison de laine posée sur le sol, puis, inversement, qu'il n'y ait de sec que la toison, pendant que tout le sol alentour serait humidifié  par la rosée nocturne. Les Pères de l'Église ont vu dans ce signe l'annonce de la maternité virginale de Marie. Le vitrail central de la cathédrale Saint-Jean, à Lyon, représente la Nativité entourée du Buisson ardent à gauche (élément Feu) et du miracle de la Toison à droite (élément Eau).

B : À propos de l'emploi de l'article en hébreu, le père Paul Joüon, hébraïsant chevronné qui nous servira de guide sûr dans ces particularités langagières, nous avertit : d'une façon générale on peut dire que « cet emploi est assez flottant » ; et il précise ce qu'il appelle la ''Détermination imparfaite'' : « Une chose qui n'est pas déterminée dans la connaissance de l'écrivain ou de celui à qui l'on parle est parfois particulièrement déterminée en elle-même ; en conséquence le nom prend ou ne prend pas l'article. Cet emploi de l'article, caractéristique de l'hébreu, est assez fréquent. En français, on ne peut traduire alors que par un, parfois un certain. »
     Puis le savant jésuite envisage le cas d'une « Personne nommée au cours d'un récit dans des circonstances qui lui donnent une détermination particulière », et note, par ex. : « Au début d'une annonce prophétique Is 7, 14  העלמה  une vierge ou la vierge (en tous cas, déterminée pour le prophète)[3] ».
     On peut donc traduire sans problème comme l'oratorien Louis de Carrières rendant l' Ecce virgo de la Vulgate par : « Une vierge concevra...[4] »  Ordinairement, les vrais prophètes ne comprennent pas ce qu'ils annoncent et cela leur paraît souvent énigmatique. Toutefois, en certains cas, ils sont élevés par une lumière intime, non pas à une compréhension adéquate du message divin qui les dépasse, mais à une intuition encore confuse, lourde de tout le sens qu'ils comprendront progressivement, comme  la Vierge Marie, méditant en son cœur à longueur d'années, selon Lc 2, 19 & 51 [5].

     C : Il se trouve de nombreux hébraïsmes dans l'Évangile matthéen, qui s'adresse d'ailleurs en priorité aux israélites. Par ex., Joüon explique ainsi l'infinitif construit dans le Texte Massorétique (=TM). « C'est avec la préposition ל  [douzième lettre héb. lamed = pour, afin que, de façon à] que l'inf. construit est surtout employé (…). ל  s'emploie avec une valeur forte pour la direction, le but, la finalité d'une action (…).
     À la finalité se rattache la consécution : 1 R 2, 27 c'est ainsi que Salomon chassa Abiathar du sacerdoce de Jéhovah, de façon à accomplir* la parole de Jéhovah. »  En sa note*, le père jésuite invite à  comparer ce verset avec Mt 1, 22 :  ἵνα  πληρωθῇ  τὸ ῥηθὲν ὑπὸ kυρίου,  hina plèrôthè to rhèthen hupo kuriou [sic] : « (Or, tout ceci advint) pour accomplir cet oracle prophétique du Seigneur. » [6] 

     D : Lorsque Claude Tresmontant exprima le désir de dresser une concordance donnant les vocabulaires parallèles (un mot hébreu pour un mot grec) entre le TM et les Lxx, le père Pierre Grelot, moqueur lucide, lui souhaita « bonne chance ! » Donnons un petit aperçu de l'exploit à réaliser : le mot hébreu ‘almah est traduit par les Lxx deux fois grâce au mot parthénos, quatre fois par néanis ; le mot grec parthénos, pour sa part, peut quelquefois rendre les termes hébreux na‘ar (5 fois) ou bethoulah (45 fois), etc. Un travail herculéen. Pour décrire certaines réalités, le vocabulaire hébreu est parfois plus riche que le grec ou le latin. Dieu a dû se préparer un peuple afin que celui-ci puisse recevoir sa Parole...
 
     E :   Aquila, encouragé par son maître rabbi Aqiba, voulut suivre au plus près les tournures hébraïques du TM afin de mieux se démarquer des Lxx. Or, en hébreu, explique Joüon, « la particule אֵת [èth], exposant de l'accusatif, prend les mêmes suffixes que la préposition אֵת avec ». Il s'en suit que « les formes de l'exposant de l'accusatif se trouvent souvent avec le sens de la préposition אֵת avec. Par contre, Aquila, identifiant les deux particules, traduit l'exposant de l'accusatif par σύν [sun « avec »] ![7] » Le sévère professeur abandonne un instant sa rigueur toute scientifique pour ajouter un point d'exclamation afin de marquer son étonnement pimenté d'ironie légère. Imaginons un peu Gn 1, 1 ''nouvelle formule'' : « Au commencement, Dieu créa avec (accusatif) les cieux et avec (accusatif) la terre. » Cette traduction aquilesque, dont le littéralisme amusa beaucoup notre savant Jérôme, eut grand succès dans le judaïsme hellénistique avant de disparaître avec lui.

     F :  Dans l'entretien vidéo, on voit bien l'hésitation de Mme Kaufmann, qui, de deux choses l'une : ou a oublié les termes exacts de la citation (difficilement imaginable vu son niveau universitaire...), ou alors n'a pas voulu prononcer le mot vraiment employé par le prophète Isaïe, à savoir העלמה, ha-‘almah, « la Vierge », car cela l'aurait entraînée loin de son  argumentation basée sur le mot נערה , na‘arah, « jeune fille, jeune femme » ; hélas pour elle, ce mot na‘rah n'est pas dans ce passage biblique, mais bien ha-‘almah, «  la Vierge » ! Je reviendrai plus loin sur le sens du mot hébreu בתולה bethoulah employé également par Francine Kaufmann. Pour l'heure, il convient de donner quelques précisions sur le terme na‘arah. Joüon attire l'attention sur le fait que ce substantif féminin, désignant une « fille », est écrit נער  na‘ar  partout dans le Pentateuque (sauf en Dt 22, 19) au lieu du normal נערה na‘arah muni du ה ah final, désinence classique du féminin en hébreu. « C'est probablement une bizarrerie graphique, pense-t-il, qui ne se trouve pas dans le Pentateuque samaritain[8]. »
     Le grand rabbin Lazare Wogue, de son côté, estime judicieusement sur cette anomalie scripturaire, à propos de Gn 24, 14 : « Texte : הנער  ha-na‘arah ; qeri   הנערה  [« la jeune fille »](...) Il vaut mieux mettre ce mot au rang des autres qeri-kethibh [notes pour la lecture publique], ces mystères de la Massorah où la grammaire n'a rien à voir[9]. » Que la Parole de Dieu soit tissée de mystères ne devrait plus être un mystère pour personne.
     En revanche, voici le commentaire rapporté par le rabbin orthodoxe Élie Munk sur le même verset : « Ici et plus loin, l'écriture du mot  הנער  est défective, il lui manque la lettre  ה  . ''C'est parce que Rebecca n'était alors âgée que de trois ans (...). À cette époque, les filles de trois ans étaient en effet développées comme celles de dix ans dans nos générations. Elles étaient déjà nubiles à cet âge.''[10] » Lire aussi sa note du verset 16 pour mesurer la distance qui sépare certaines mentalités... On pense à un rabbin français du XIXe s., converti au catholicisme, parlant « des rêveries fantastiques, des vaines subtilités des rabbins et de leurs contes de ma mère l'oie », perdus dans le « fatras rabbinique ». J'en reparlerai plus avant.

     G : En 1555, Sébastien Castellion publia La Bible nouvellement translatée (Bayard, 2005). Voici ses deux traductions : en Is 7, 13-14 « Pour cela, le Sire vous donnera un signe. Sachez qu'il y a une fille enceinte... » ; et en Mt 1, 23 « Une pucelle sera enceinte et enfantera un fils ». Certes, le mot « fille » peut être pris parfois en mauvaise part. Mais était vif encore en France, dans nombre de mémoires, le souvenir de l'épopée de Jeanne d'Arc, la jeune vierge, la vierge adolescente de Domrémy obéissant à l'injonction de Messire saint Michel : « Va, fille de Dieu ! Fille au grand cœur ! Va !» Lors de la publication de cette Bible Castellion, il y avait tout juste cent ans que le procès en réhabilitation de la Pucelle d'Orléans s'était déroulé à Rouen. Et à peine quatre-vingt-quinze ans que Villon venait de magnifier « Jeanne, la bonne Lorraine » en son inoubliable Ballade des Dames du temps jadis.

     H : Après lecture de cette nouvelle traduction, et de tant d'autres par dessus le marché, on ne peut s'empêcher de se remémorer les fortes phrases écrites par Daniel Raffard de Brienne dans sa Préface à la réédition de la Bible du chanoine Crampon : « Il ne manque certes pas en librairie de Bibles plus récentes, mais il n'est plus possible de leur faire aveuglément confiance. On a vu en effet y apparaître des notes tendancieuses, puis des variantes sans autorité concoctées jadis par certains hérétiques, des traductions acrobatiques, voir [sic] d'indéniables falsifications. Sans vouloir nous interroger sur les intentions des néotraducteurs, nous devons constater que leur travail aboutit à jeter le doute, par petites touches accumulées, sur les fondements des principaux dogmes catholiques, tels que la naissance virginale ou la divinité du Christ[11]. »

     I : Christophe Rico relève que, « somme toute, du XIe au XIVe s., parmi les sources rabbanites qui témoignent de leur compréhension du sens du mot ‘almâ, on en trouve au moins cinq qui donnent à ce terme la signification de « vierge ». Ces témoignages viennent s'ajouter à celui de Salomon ben Yeruham le karaïte (…). Le fait qu'un nombre significatif de commentateurs médiévaux de la Bible hébraïque ait pu envisager une telle valeur pour un mot aussi chargé par la controverse judéo-chrétienne ne manque pas d'être éloquent[12]. »
     Solomon Mandelkern, juif ukrainien du XIXe siècle, publia sa Veteris Testamenti Concordantia hebraicæ atque chaldaicæ à Leipzig en 1896, réimprimée à Tel Aviv en 1978. Page 881, il écrit : « עלמה : puella nubilis, virgo matura. » S'il y avait eu : virgo nubilis, « adolescente vierge », la définition eût été parfaite ! Joüon affirme que « Parmi les Concordances hébraïques, la plus récente et aussi la plus complète est celle de Solomon Mandelkern[13]. »

     J : Jouant franc jeu, C. Rico cite la Tosefta, pourquoi pas ! « Il y a trois modes de virginité : une femme vierge (betûlâ), une terre vierge et un sycomore vierge. Une betûlâ est une femme qui n'a pas subi de coït[14]. » Nul doute que Paul Drach n'aurait pas manqué d'inviter le linguiste  à aller voir du côté du Talmud, traité Ketubot, etc.[15]
     Dans son mémoire pour la licence canonique rédigé en mai 2013 (intitulé La virginité féconde de Marie : mythe pieux ou espérance pour l'Église ?, sous la direction du dominicain François Daguet, mémoire qu'il serait souhaitable de voir publié un jour), Jean-Baptiste de la Vierge, chanoine régulier de la Mère de Dieu à l'abbaye de Lagrasse, précise en sa page 2, note 12 : « La virginité, chez la femme, est traditionnellement associée à la présence de l'hymen, membrane qui obture de façon incomplète l'entrée du vagin et se rompt lors des premiers rapports sexuels. Certes, l'hymen est un témoin imparfait de la virginité. Sa rupture peut exceptionnellement intervenir lors d'activités physiques. Certaines femmes vierges n'ont quasiment pas d'hymen. Certains hymens particulièrement souples (hymens complaisants) se laissent distendre sans se rompre lors du rapport sexuel. Enfin, certaines femmes naissent sans hymen. Mais ces exceptions confirment la règle, et le bon sens a retenu la présence de l'hymen comme un habituel sigillum pudoris.» Page 5, le père Jean-Baptiste cite le chanoine Jouassard qui écrit : « On ne saurait mettre en doute que la conception virginale du Christ ait été dès le début de la prédication évangélique enseignée par l'Église comme un point de foi et admise par tous. »

     K : Combien de catholiques soupçonnent les jeux de mots qui tissent cette hymne magnifique ? Le Verbe, c'est normal,  aime jouer sur les mots ; il nous en a donné lui-même l'exemple ! Jeux de mots que la tradition juive désigne en hébreu par l'expression לשון נפל על-לשון lachon nofel ‘al-lachon « la langue tombe sur la langue », et qui  englobent : assonance, allitération, homonymie et paronomase. Remarquons bien, cependant, que les racines des mots y sont presque toujours différentes. Exemple, en Gn 2, 25 il est écrit : « l'homme et la femme étaient nus », « nus »  ערומים  ҅aroumym, du verbe ערה  ҅arah « être nu ». Le verset 25 clôt le chapitre 2, mais voici le tout début du chapitre suivant : Gn 3, 1 : « Le serpent était le plus rusé ...», « rusé, sournois »  ערום  ҅aroum, du verbe  ערם  ҅aram « ruser ». Nous avons là l'un des tout premiers jeux de mots de la Bible, laquelle en offrira beaucoup d'autres à la sagacité des amoureux de la Parole.
     Les Latins latinisants, dans cette hymne Ave maris stella, aiment jouer sur les mots Eva-Ave (Maria !), se rappelant que la Vierge Sainte a pu, grâce aux mérites de son Fils, délier en sens inverse les nœuds du péché qu'Ève avait liés par sa faute. Les Latins hébraïsants, eux, savourent l'homonymie entre le mot hébreu ‘almah, dont je viens de parler amplement, et l'adjectif latin alma, du verbe alo « nourrir » (racine du mot « aliment »), d'où « nourricière, bienfaisante » ; je préfère « auguste » (voire « vénérable, sainte »), du verbe augeo « augmenter », qui fait sens avec « nourrir ». Dei Mater alma, atque semper Virgo !


     En guise de conclusion. À l'instar de Paul Beauchamp, en a-t-on assez pris conscience ? « On est parfois trop prompt, reconnaît en effet le père jésuite, à considérer comme une déficience le caractère allusif et secret des vérités les plus précieuses de l'Ancien Testament [par ex. : Ex 3, 14-15 : la révélation du Nom YHWH ; Lv 19, 18 : aimer son prochain comme soi-même ; Is 7, 14 : la Vierge Mère de l'Emmanuel], car celles qu'on trouve dans le Nouveau ne gagnent pas toujours en prix, si elles sont vécues sans garder ce caractère [allusif et secret]. L'enseignement de l'espérance reste un secret : ''Il ne crie pas, il n'élève pas le ton, il ne fait pas entendre sa voix dans les rues.'' (Is 42, 2)[16]. »  Dieu a l'art de dire beaucoup en peu de mots, selon sa simplicité, en contraste avec les diarrhées verbales des hommes, fussent-ils ecclésiastiques.



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Notes :

[1] JOUSSE Marcel, sj., La manducation de la parole, Paris, Nrf, Gallimard, 1975, p. 101.
[2]  Cf. Les évangiles. Évangile selon Jean, Paris, les Belles lettres, DDB, 1990, p. VI.
[3] JOÜON Paul, sj., Grammaire de l'hébreu biblique (= GHB), réimpression photomécanique (1965), Rome, Institut Biblique Pontifical, 1987, pp. 421 § 137 f ;  425 § 137 m & 426 § 137 n. Remarquons que le P. Joüon rend ici le mot ʽalmah par « vierge », mais il le traduit par « jeune fille » dans des listes de vocabulaire, pp. 191 & 409. Étonnant !
[4] CARRIÈRES Louis de, po., La Sainte Bible, t. V, Lille, L. Lefort, 1843, p. 288.
[5] Cf. LAURENTIN René, La Trinité, mystère et lumière. Dieu est Amour, Relation, Société, Paris, Fayard, 1999,  p. 50.
[6]  JOÜON, GHB, p. 362 § 124 l.
[7]   Ibid., p. 280 § 103 k.
[8]  Ibid., p. 49 § 16 f.
[9]  WOGUE Lazare, Le Pentateuque. Genèse, t. I, Paris, Éd. Durlacher, 1860, p.166.

[10] MUNK Élie, La voix de la Thora. La Genèse, t. I, Paris, Fondation S. & O. Levy, 1976, p. 247.
[11]  CRAMPON Augustin, La Bible,  Argentré-du-Plessis, Éd. D.F.T., 1989, p. V.
[12] RICO, op. cit., p. 82.
[13] JOÜON, GHB, p. 9 § 4 f .
[14] RICO, op. cit., p. 42 & note 4.
[15] DRACH, op. cit., t. II, p. 159 & note (b).
[16] BEAUCHAMP  Paul, sj., L'un et l'autre Testament. Essai de lecture, coll. « Parole de Dieu », Paris, le Seuil, 1976, p. 279.

                                                                                    

mercredi, 08 mai 2013

Trois ou quatre mots

sur

la Fâtiha, le Notre Père et Platon

 

  par Jean-Marie Mathieu

 

 

                                                                                            À Charles Péguy

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Figure A [1]

 

             « Le fait que cette langue peut à tout moment 

être chargée de tant de sous-entendus

lui confère une richesse implicite infinie.» 

Heinz Wismann [2]

  

 

   Ses deux pieds, ses dix doigts de pieds et la plante de ses pieds aussi bien sûr, tout roides dans ses godillots militaires, réglementaires, très terre-à-terre, lacés à la régulière, au cuir bien brossé et ciré et bien souple et fort solide, aux semelles bien ferrées, bien cloutées, ses godillots aux talons joints, bien jointoyés, bien conjoints comme ceux d’un lieutenant au garde-à-vous (car v’là le général qui passe), mais aux deux bouts tournés au dehors en position quasi d’équerre, presqu’à l’équerre, d’une équerre qui serait (il s’en faut de trois et quatre millimètres) le parfait outil, l’équerre idéale du charpentier, de l’artisan voué, tout dévoué à édifier la forêt de Notre-Dame de Chartres, ce chef-d’œuvre de doulce France qu’il conviendra de toujours défendre bec et ongles. Et puis, un jour d’été finissant, ses godillots terreux, tout crottés, tout  bréneux, tout lassés, tout usés par les mouvements, les re-mouvements, les contre-mouvements de la troupe de fantassins qu’il commande (hé  ! Malbrouck ! c’est la guerre, à la guerre comme à la guerre) à travers les champs de chaumes, de betteraves et d’épis d’avoine non mûrs, d’épis non moissonnés, pas encore assez mûrs pour la moisson, pour la ration des hommes. Quand, sans crier gare, une balle surgit qui vient trouer son noble front, faisant éclore sur son beau front de penseur catholique, sur son front de baptisé pas peu fier de sa race, faisant éclore sur son clair fronton de merveilleux poète une rose soudaine tout frangée de sang[3]. Couché sur la terre, ses deux pieds vers le ciel, Charles Péguy meurt, que mon cœur a de peine !

 

                                                        *

   Mais quelle mouche a donc bien pu piquer le divin Platon pour qu’il en vînt à décrire la structure harmonique de l’Âme du Monde d’une manière si emberlificotée ! Voici en effet ce qu’il écrivait dans son Timée : « En premier lieu, il [le Dieu] a séparé du mélange total une portion. Ensuite il a pris une seconde portion double de celle-là ; puis une troisième portion égale à une fois et demie la seconde et à trois fois la première ; une quatrième double de la seconde ; une cinquième triple de la troisième ; une sixième égale à huit fois la première ; une septième égale à vingt-sept fois la première[4]. »

   Cette curieuse théorie numérique, qui égrène étrangement : 1, 2, 3, 4, 9, 8 et 27, cache en réalité des richesses inouïes, notamment dans le domaine musical, puisque l’harmonie de l’Âme du Monde semble comprendre toutes les gammes possibles et dépasse infiniment les harmonies limitées que produisent nos instruments imparfaits. C’est ce que constatait, il y a près d’une centaine d’années, Albert Rivaud admiratif, concluant : « Il y a là, tout ensemble, un symbole instructif et une preuve décisive du pouvoir merveilleux des nombres[5]. » Dans le livre qu’il a publié l’an dernier, Heinz Wismann revient sur ce même sujet, en  remarquant que dans l’univers de la musique modale se produit une évidence : à la faveur de l’homophonie chorale, « il devint soudain évident qu’il existe un même qui triomphe de l’autre, sans l’abolir. L’autre ou l’altérité est là, perçue comme différence, et le miracle est que cette altérité est en même temps identité. On peut expliquer cela par le fonctionnement physiologique de notre oreille ou par le système des harmoniques qui fait qu’il y a un phénomène naturel qui n’a rien à voir avec la construction platonicienne, mais qui veut que, parmi les harmoniques, il y ait l’octave, la quinte, la quarte[6]. C’est repérable, c’est physique. Ce qui voudrait dire que Platon, dans un système métaphysiquement fondé, a décrit quelque chose qui est naturellement le fait physique. » Et d’ajouter, éberlué : « Il est étrange de penser cela – et le mot est faible –, et je n’en ai pas d’explication[7]. »

   M’en tenant aux sept nombres donnés dans le Timée, je relève simplement qu’ils forment une théorie dans laquelle la succession naturelle des termes 8 et 9 est intervertie pour faire alterner les puissances de 2 et de 3. En lisant de près, il est possible de discerner une structure géométrique sous-jacente, celle que j’ai mise en relief dans le schéma ci-dessus (Fig. A) : une figure triangulaire en haut, formée des nombres 1, 2 et 3, qui se rebouclent sur eux-mêmes, puisque le 2 est le double du 1, évidemment, et le 3 est dit valoir trois fois l’unité ; ensuite une figure quadrangulaire en bas, formée des nombres 4, 9, 8 et 27, qui se résorbent également en l’origine, car le 8 égale huit fois l’unité, et le 27 vingt-sept fois, précise Platon. Le philosophe grec, ici, laisse discrètement entrevoir qu’il connaissait le symbolisme du septénaire composé du trois (trigone) et du quatre (tétragone). Il le confirme, ce me semble, en ajoutant plus loin que le Dieu fit ensuite sept cercles inégaux à qui « il commanda d’aller en sens contraire les uns des autres et il voulut que trois d’entre eux fussent mus avec des vitesses égales, et les quatre autres avec des vitesses différentes[8]… »

    Avisons-nous de ce que son dialogue débute d’ailleurs par un trait d’humour révélateur : « Un, deux, trois. Mais notre quatrième, mon cher Timée, le dernier de ceux que j’ai festoyés hier et qui maintenant m’ont convié, où est-il ? » demanda Socrate à son ami[9].

                                                  

*

  Dans les années 1950, avec mes amis valentinois,  les mousquetaires "pour de rire" en culottes courtes Bruno Weber, Olivier Borel du Bez et Dominique Follet, écoliers comme moi, j’aimais bien jouer aux billes dans la cour de l’Institution Notre-Dame, près du sévère et sombre marronnier qui nous prêtait son ombre douce. En prenant sept billes en main, on pouvait, on peut les déposer arithmétiquement  sur le sol de plusieurs manières : les 7 toutes à la fois, comme pour s’en débarrasser à la va-vite ; ou bien 1 d’abord, puis les 6 restantes, ou au contraire  6 + 1 (c’est de cette façon que le sage biblique structura l’un de ses proverbes numériques : « Il y a six choses que hait YHWH, sept que son âme abomine. » Pr 6, 16) ;  et aussi 1 + 1 + 5, ou au contraire 5 + 1 + 1 ;  et encore 2 + 5, ou au contraire  5 + 2 ; mais aussi  3 + 4, ou au contraire  4 + 3 ; sans oublier 3 + 1 + 3 ; etc. Mais on pouvait, on peut aussi les disposer géométriquement, par exemple en cercle, ce qui engendre un heptagone  régulier ou pas, peu importe. Or, si l’on désire esquisser deux figures géométriques à l’aide de nos sept billes, on n’obtiendra jamais qu’un trigone : 3 billes bleues aux 3 angles, et un tétragone : 4 billes rouges aux 4 angles (carré, losange, rectangle, etc.). Les impressionnantes "maîtresses" qui ne rigolaient pas, Géométrie et Arithmétique, nous faisaient un peu peur à l’époque, mais ce que je viens d’expliquer là est simple comme bonjour.

   Nombre de civilisations ont utilisé, outre celui d’un cercle, le dessin d’un triangle pour symboliser le ciel, cette voûte céleste schématisée par le demi-cercle qu’elle trace à nos yeux ; écolier,  je n’en revenais pas de vérifier ce que m’avait appris la leçon : tout triangle rectangle s’inscrit parfaitement dans un demi-cercle ! Maintenant, que le dessin d’un quadrilatère (carré, rectangle, etc.) serve depuis des millénaires à représenter notre terre, notre « bon vieux plancher des vaches », n’étonnera personne ; le nombre quatre rappelle les 4 points cardinaux (nord, sud, est et ouest), les 4 éléments chers aux Anciens (feu, air, eau et terre), les 4 humeurs régentant le corps humain (bile noire, bile jaune, sang et pituite), etc.

   Les ethnologues ont remarqué depuis longtemps la prédilection avec laquelle les différentes religions, cultures ou sagesses répandues sur le globe considèrent collines, monts et montagnes élevés tout près de l’azur, comme le lieu par excellence du sacré, la demeure du divin. Pour mémoire et pour la beauté des noms : le mont Olympe en Grèce, le Kilimandjaro au Kenya, le mont Fuji au Japon et le Machu Piccu au Pérou ; mais aussi le Sinaï pour le judaïsme, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer en France, la montagne Qâf pour l’Islam, etc. Et quand un sommet brille de toutes ses neiges (éternelles ou pas), l’accord semble parfait. Les pyramides babyloniennes, égyptiennes ou aztèques, avec leurs faces triangulaires (à degrés ou pas) et leur base quadrangulaire,  permettant à l’influx céleste de se déverser sur la terre, participent de ce symbolisme universel que l’on retrouvera dans les temples antiques. Le superbe Parthénon, dressé sur l’Acropole dominant Athènes, arbore fièrement son fronton triangulaire de marbre précieux, tandis que ses colonnes semblent les rayons pétrifiés venus de quelque point lumineux des confins sidéraux pour s’enfoncer dans le quadrilatère terrestre[10].

   Le symbolisme du septénaire, unissant le trois (suggérant le triangle céleste) et le quatre (rappelant le carré terrestre), s’avère être de tous les temps et de tous les lieux, voire de toutes les  traditions[11] ! On doit à Cassiodore et à Boèce, au VIe siècle après J.-C., la structure des sept arts libéraux composés du trivium : grammaire (parler), rhétorique (colorer les mots) et logique (enseigner la dialectique), soit les trois voies du pouvoir de la langue, auquel est très sensible, bien sûr, la religion du Verbe incarné ; et du quadrivium : arithmétique (compter), musique (chanter), géométrie (peser) et astronomie (connaître les astres), soit les quatre voies des disciplines scientifiques. Transmis à l’Occident chrétien par l’intermédiaire de Bède le Vénérable et d’Isidore de Séville, ces sept arts libéraux devinrent la base de l’enseignement universitaire. Or, en 963 le comte Borel de Barcelone, devant le quasi abandon dans lequel était tombé le quadrivium – peut-être ne portait-il pas assez à la contemplation ? – au sein des monastères européens, fit venir en Catalogne le jeune moine Gerbert d’Aurillac (futur pape Sylvestre II : 999-1003), afin qu’il y apprît les quatre disciplines scientifiques développées par les savants musulmans du royaume de Cordoue tout proche des abbayes catalanes de Vich et de Ripoll.

   Thérèse de Lisieux eut la main heureuse quand elle réalisa ses armoiries personnelles[12]. Elle peignit, en effet, en haut à droite de son blason, un triangle isocèle dans lequel elle esquissa l’inscription du Nom propre du Dieu un et trine : c’était symboliser le sommet de la vie spirituelle, de ce mont Carmel sur la rude pente duquel croît et grandit le lis blanc. « Qui montera sur la montagne de YHWH, qui se tiendra dans son lieu saint ? » se demandait le psalmiste (Ps 24, 3). En haut à droite du second blason, celui du Christ, elle représenta le voile de la Véronique, c’est-à-dire ce linge quadrangulaire sur lequel apparaît la Sainte Face du Fils venu souffrir en sa chair tissée de notre chair, pour nous sauver par amour débordant. Comment mieux résumer artistiquement le Ciel majestueux (triangle divin) et notre frêle monde humain (carré terrestre) ! 

   Dans le calendrier liturgique catholique de la forme dite extraordinaire du rit romain, le temps qui précède la fête de Pâques est distribué en deux parties : la première dure trois semaines, scandée par les dimanches de la Septuagésime, de la Sexagésime et de Quinquagésime ; la seconde, marquée par le dimanche de la Quadragésime (d’où vient le mot "Carême"), comprend les quarante jours de jeûne. Il est facile de saisir le symbolisme sous-jacent qui a présidé au choix fait par les liturgistes romains du VIIe siècle : les 70 jours symboliques (63 en réalité)  précédant la fête de Pâques s’ordonnent idéalement en 30 + 40, soit réellement en 3 (semaines) + 4 (dizaines de jours, soit six semaines). Durant trois semaines, le chrétien médite sur la lutte spirituelle du Christ contre Satan, sur la mission de l’Église et sur sa propre condition de pécheur. Ce temps préparatoire doit raviver l’esprit de pénitence et de réparation, ainsi qu’une profonde confiance en la miséricorde de notre Père céleste ; sans la grâce divine, nul ne peut se relever. Puis durant le Carême, ouvert par le mercredi des Cendres qui rappelle opportunément à tout homme que sa chair n’est que poussière et qu’elle retournera à la poussière[13], l’Église invite ses enfants à la conversion du cœur, conversion concrétisée par quelques renoncements corporels et privations volontaires comme le jeûne, l’abstinence, l’aumône et le partage fraternel.

 

    L’ensemble trois (céleste) + quatre (terrestre) peut également se lire dans l’autre sens, c’est-à-dire quatre + trois ; il suffit seulement de respecter l’attribution traditionnelle attachée à chaque nombre symbolique, sinon il s’agirait d’une pure et simple inversion. Par quelques exemples, je vais essayer de me faire comprendre.

   Dans la Tradition hébraïco-chrétienne, les sept millénaires de l’histoire de l’humanité engendrés par le modèle archétypal des Sept Jours de la création des cieux et de la terre (Gn 2, 2), se répartissent ainsi : quatre millénaires avant la venue du Messie, et trois depuis l’Incarnation du Fils qui a fait entrer l’humanité dans une ère nouvelle, dévoilant le mystère de la recréation de toutes choses par sa Résurrection[14]. Ce schéma des 4 terrestre + 3 céleste est corroboré par Paul de Tarse écrivant aux Corinthiens : « Le premier homme [Adam], tiré de la terre, est terrestre ; le second  [nouvel Adam]  est venu du Ciel. Tel est l’homme terrestre, tels sont aussi les hommes terrestres ; tel est l’homme céleste, tels sont aussi les hommes célestes. » (1 Co 15, 47-48) Dans la même ligne exégétique, il est possible de comprendre la célèbre affirmation de l’Apôtre à ces mêmes habitants de Corinthe : « [C’est Dieu] qui nous a qualifiés pour être ministres d’une Alliance nouvelle, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, l’Esprit vivifie. » (2 Co 2, 3, 6). La charité vivifie l’âme chrétienne en lui donnant le pouvoir d’accomplir la Loi (naturelle) révélée dans l’ancienne Alliance.

   N’est-il pas opportun de mettre en perspective ces deux récits johanniques éloquents ? « À son arrivée [à Béthanie], Jésus trouva Lazare enseveli déjà depuis quatre jours. » «  Marthe lui dit : "Seigneur, il sent déjà : c’est le quatrième jour." » (Jn 11, 17 & 39) "Sorti" du tombeau par le Christ, le frère de Marthe et Marie devait, bien évidemment, mourir une seconde fois beaucoup plus tard ; une tradition rapporte que cela advint à Marseille, ville dont il était le premier évêque. Voici l’autre passage évangélique : « Le soir de ce même jour, le premier jour de la semaine (…), Jésus vint et se tint au milieu d’eux. » (20, 19). Le Credo nous fait professer avec joie : « Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures. »

   Les quatre vertus des philosophes grecs reprises par la Tradition biblique : la tempérance, la prudence, la justice et le courage – ou la force –  (cf. Sg 8, 7), vertus cardinales qui peuvent s’acquérir grâce à une éducation appropriée, permettent à la nature humaine de s’élever peu à peu, jusqu’à être purifiée par la grâce divine trinitaire de laquelle procèdent les trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. Le spirituel, Péguy nous l’a assez répété sur tous les tons de son royal verbe poétique, ne supprime pas le charnel, mais vient à sa suite afin précisément de le couronner. L’arbre de la grâce est raciné profond. 

   Lors de la Messe des Rameaux du 24 mars dernier, on a pu voir sur la place Saint-Pierre la magnifique procession lévogyre, c’est-à-dire dans le sens sacré contraire à celui des aiguilles d’une montre[15], en l’honneur du Fils de David, en présence du pape François. Tous les cardinaux de l’Église romaine étaient alors coiffés de la célèbre barrette rouge sang, portée depuis le XIVe s. Ce couvre-chef est un bonnet carré surmonté de trois cornes arrondies (en latin apex, apices) rajoutées au XVIIe s. afin de mettre en relief la dignité des princes de l’Église, cornes disposées à l’avant, à l’arrière et sur le côté droit. Il était cocasse de remarquer, à cette occasion, l’erreur du cardinal Poupard ayant mis sa barrette de telle sorte que la corne arrière se trouvait sur le côté gauche[16]… La barrette à quatre cornes, que portent certains curés, chanoines et autres docteurs bardés de peaux d’âne, permet d’éviter ce genre de méprise.      

   La superbe abbaye de Fontenay, fondée en 1118 dans un bel écrin bourguignon, est le vrai modèle inscrit dans la pierre de la plus stricte architecture cistercienne, avec son chevet plat, pendant que le chœur baigne dans la pure lumière rayonnant de plusieurs baies en plein cintre. En ce haut lieu spirituel, alliant élégance et robustesse, règne une harmonieuse sérénité à couper le souffle. Bernard de Clairvaux connaissait sur le bout des doigts la symbolique traditionnelle : la clef de voûte (courbe), c’est Jésus, l’Église est quadrangulaire ; ce que Péguy aussi, bien sûr, savait par cœur.

   On pourrait multiplier les exemples, mais j’aimerais rappeler ce que j’ai déjà développé dans mes deux ouvrages et plusieurs articles concernant la prière du Notre Père, du Pater Noster, la seule prière enseignée par Jésus de Nazareth à ses apôtres[17]. L’oraison dominicale, la plus parfaite des prières, véritable résumé de toutes les Écritures, est la prière par  excellence de toute l’Église ; elle fait partie intégrante des grandes heures de l’Office divin et des sacrements de l’initiation chrétienne depuis près de 2000 ans. « Elle comprend sept demandes. Les trois premières, plus théologales, nous attirent vers la gloire du Père, les quatre dernières, comme des chemins vers Lui, offrent notre misère à sa Grâce[18]. » On retrouve, magnifiquement illustrée, la structure du septénaire traditionnel en 3 céleste + 4 terrestre :

« Notre Père qui es aux cieux,         

Que ton Nom soit sanctifié,

Que ton Règne vienne,

Que ta Volonté soit faite comme au ciel ainsi sur la terre.

Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour,

Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,

Garde-nous d'entrer en tentation,

Mais délivre-nous du Mal.»                  

  Admirons le mot « terre », à la fin des trois premières demandes, faisant la liaison entre le 3 du ciel, où Tu demeures, Toi notre Dieu ! et le 4 de la terre, où nous pérégrinons, nous autres pauvres humains...

   On peut, certes, commenter l’oraison dominicale en appréhendant les sept demandes du point de vue de l’homme (ou des docteurs) selon un ordre naturel, qui correspond aux progrès du chrétien dans le temps, soit dans le sens 4 + 3. Anselme de Laon fut l’un des premiers, début XIIes., à systématiser cette manière d’étudier le Pater Noster. Soulignons bien, en passant, qu’il n’y a dans ce cas aucune inversion dans le symbolisme du septénaire, puisque les quatre demandes mises en premier restent celles qui concernent l’humanité, et les trois dernières la divinité. Beaucoup d’exégètes, dès lors, donnent ainsi deux commentaires, le premier suivant l’ordre naturel : 4 + 3, et le second suivant l’ordre trouvé dans l’Évangile : 3 + 4[19]. Pour ma part, depuis que j’ai compris – depuis 1986 – que les sept demandes de l’Oraison dominicale déroulent le Nom de gloire Y H Sh W H – יהשוה – de Jésus ressuscité, je ne les prie et ne les commente que dans le sens enseigné par notre Seigneur et Maître : 3 + 4. Prière parfaite, divine, ce ne sont pas là de vains mots !   

     Deux ans avant de tomber au champ d’honneur près de Villeroy (au tout début de "la der des der"), Péguy avait publié, le mercredi 8 mai de l’an 1912, un cahier préparatoire pour le quatre cent quatre-vingt-troisième anniversaire de la délivrance d’Orléans par la Pucelle : Le Mystère des Saints Innocents[20]. Le poète, en pleine maîtrise de son art, y fait parler Dieu le Père, par la bouche de Madame Gervaise méditant tout haut devant Jeannette (d’Arc), en des termes inoubliables :

 

   « Il a bien su ce qu’il faisait ce jour-là, mon fils qui les aime tant.

Quand il a mis cette barrière entre eux et moi, Notre père qui êtes aux cieux, ces trois ou quatre mots.

Cette barrière que ma colère et peut-être ma justice ne franchira jamais.

Heureux celui qui s’endort sous la protection de l’avancée de ces trois ou quatre mots.

Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l’invincible (…).

Ces trois ou quatre mots qui s’avancent comme un bel éperon devant un pauvre navire.

Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots : notre père qui êtes aux cieux (…).

Et c’étaient ces trois ou quatre mots (…), non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans leur texte (…).

Mais dans leur source même (…).

Quand il [un chrétien] a prononcé ces trois ou quatre mots (…).

Quand il a commencé par faire marcher devant lui ces trois ou quatre mots (…).

Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et la quatrième.

Ces trois flottes visibles et cette quatrième invisible (…).

En tête c’est un comme un coin ces trois ou quatre paroles, notre père qui êtes aux cieux (…).

Mais chacun [des "notre père" récités] précédé de sa propre pointe

Qui est ces trois ou quatre mots.

Et derrière seulement viennent les trois autres flottes.

Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles[21]. »

  Quelle magnifique prière méditée, quelle roborative méditation priée, avec la répétition de ces incessants, insistants, lancinants « trois ou quatre », rendant presque physiquement, charnellement l’impression de force, d’invincibilité acquise par nos pauvres oraisons continuelles – pitoyables prières perpétuelles jaillies du cœur non pas de fantassins, mais de matelots de la Royale – quand elles se glissent dans le sillage de la grande prière apprise du Fils sous le souffle puissant de l’Esprit ! Or, tout avait commencé avec « les trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout », sur le Calvaire, au pied de l’arbre de Vie sur lequel mourait Jésus. Comme si Péguy, discrètement, avait voulu nous faire comprendre que la seule attitude vraiment digne pour un chrétien récitant le Notre père était d’avoir les deux bras en croix, ainsi du célébrant à l’autel, entre l’Anaphore (prière du Sacrifice eucharistique) et la liturgie de communion, tendu vers la venue du Seigneur, « jusqu’à ce qu’Il vienne ! » (1 Co 11, 26)[22]. D’un génial poète inspiré et à l’œil assez profond, plus rien désormais ne m’étonnera jamais.

 

   La religion musulmane possède, elle aussi, une prière à répéter plusieurs fois par jour. Il s’agit de la première sourate du Coran, composée de sept versets et appelée al-Fâtiha, c’est-à-dite l’Ouverture, la Liminaire ou la Conquérante. En voici le texte complet traduit en français par Denise Masson :

 « 1  Au nom d’Allah : celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux.

  2  Louange à Allah, Seigneur des mondes :  

  3  celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux,

  4  le Roi du Jour du Jugement.

  5  C’est toi que nous adorons,

c’est toi dont nous implorons le secours.

  6  Dirige-nous dans le chemin droit :

  7  le chemin de ceux que tu as comblés de bienfaits ; non pas le chemin de ceux qui encourent ta colère ni celui des égarés[23]. »

   Pour le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, cette prière est l’équivalent du Pater Noster des chrétiens. Une telle comparaison était déjà sous la plume de l’orientaliste hongrois Goldziher au début du XXe siècle[24]. Blachère, lui, affirme que « ce texte forme un tout qui se distingue nettement de l’ensemble du Coran (…). Ainsi que le Pater Noster, cette sourate se termine par un appel au Seigneur, seul capable de préserver l’Homme du mal et du péché[25].»

   Un soufi célèbre, originaire du Mali, a longuement développé le parallèle entre les deux prières chrétienne et musulmane : je veux parler d’Amadou Hampâté Bâ que j’ai eu la joie, début janvier 1982, de rencontrer chez lui à Abidjan[26]. Quelque sept ans auparavant, notre érudit peul avait eu l’occasion de déployer toute sa verve, lors d’une conférence à Niamey, pour mettre en relief les convergences possibles entre les prières dominicale et coranique. Un livre en fut le fruit intitulé Jésus vu par un musulman, on pourra s’y reporter[27]. Amadou discernait « dans les sept versets [sic : demandes] du Pater [resic : il vaut mieux parler de "Pater Noster" en Matthieu, car le "Pater" est en Luc, avec cinq demandes seulement] comme dans ceux de la Fâtiha, une structure de "descente" quasiment identique, ainsi que, pour de nombreux termes, une parenté de signification indécelable à première vue, surtout dans une traduction. » (p.88) Mis à part quelques rapprochements intéressants, l’ensemble de la démonstration est peu convaincant, puisque religion chrétienne et religion musulmane ont des points de vue fort différents, avec une cohérence significative doctrinale tout autre. Tous les mots ont un autre sens chez les uns et chez les autres. Cela cependant n’empêche pas de se comprendre, si l’on accepte ces différences de fond. Sinon, on s’enlise dans l’illusion recouverte d’affectif exacerbé, bloquant et simpliste. Le dialogue vrai est plus exigeant. L’islam n’est pas une religion biblique et les emprunts que le Coran fait des Saintes Écritures semblent tout artificiels et extérieurs. La relation à Dieu, avant même de concerner ces deux prières, est très différente de part et d’autre : régime de soumission à Allah en islam (sans Dieu "Père"), régime d’Alliance biblique en christianisme, avec annonce d’un Dieu Sauveur tout à fait impensable en islam[28].

   Un philosophe français converti au soufisme m’a signalé, en sa lettre du 10 octobre 2012, que, « sur bien des points, ses interprétations [d’Amadou Hampâté Bâ] s’écartaient sensiblement des règles traditionnelles du ‘ilm al-hûrûf », c’est-à-dire de la science des lettres, ce qui n’est pas pour rassurer. Enfin, quelle n’a pas été ma surprise lorsque je constatai que le soufi malien commentait la Fâtiha décapitée de son premier verset, appelé la basmala : « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux », et se trouvait ainsi obligé de dédoubler le dernier verset afin d’en obtenir sept en tout et non six ! Cela me rappelle un souvenir bien précis.

   Alors qu’il m’avait nommé responsable du projet élevage de l’Association pour le développement de la région du Yaanga (ADRY) au Burkina Faso, Jean Audouin, missionnaire samiste français, m’envoya de Paris (où il passait son doctorat ès sciences humaines sous la direction de Georges Balandier, inventeur du concept de ‘tiers monde’), en novembre 1982, le livre du Coran, traduit en langue peule par Oumar Bâ,  enrichi d’une dédicace tracée à l’encre noire de son écriture rapide, que je garde comme un beau témoignage d’amitié : « Puisse, Jean-Marie, la lecture du Coran en fulfulde te rapprocher encore des Peul et vous rapprocher, ensemble, de Dieu et de tous vos frères. » En me plongeant dans ce pavé de quelque 654 pages, j’avais remarqué d’emblée qu’Oumar Bâ, en sa  traduction de la sourate liminaire, ou simoore I, omettait la basmala  et dédoublait le 7e et dernier verset afin d’obtenir le septénaire symbolique traditionnel. Mais comme je pus constater également, au fil de mes lectures, qu’il inscrivait cette même basmala au début de la simoore IX – quand tout orientaliste sait que cette sourate 9 est la seule justement à ne pas commencer par « Au nom d’Allah… », ce manque étant comblé par la sourate 27 qui contient, en son verset 30, l’en-tête de la lettre écrite par le roi Salomon – et qu’il l’oubliait en tête de plusieurs autres, j’en conclus que cette traduction n’avait pas beaucoup de valeur[29]. En réalité, Oumar et Amadou Hampâté, du même clan peul Bâ notons-le, appartiennent tous les deux à la même école juridique appelée malikite, dans laquelle le premier verset de la Fâtiha est omis lors des prières. Or, l’opinion majoritaire des commentateurs du Coran est que ce verset doit être pris en compte. Tel était en particulier le point de vue d’un Ibn ‘Arabî (1165-1240), ce "fils de Platon", surnommé "le plus grand maître" et considéré comme "le sceau de la sainteté" dans le monde musulman.

   On ne saurait donc en aucun cas mettre en parallèle le Notre Père et la Liminaire ? Tel n’est pas mon avis, car s’il est vrai que le contenu des deux prières est fort différent, il n’en reste pas moins vrai que leur organisation septiforme donne à penser : sept demandes ici, sept versets là. Or, la cohérence interne des 3 demandes (célestes) + 4 demandes (terrestres) dans l’oraison dominicale est fondée sur le roc, nous l’avons montrée. Mais alors, qu’en est-il de celle de la Fâtiha ? Dans la princeps de mes Bergers du Soleil, j’avais montré que cette dernière est structurée à rebours, en 4 + 3 : les quatre premiers versets concernant Allah au ciel et les trois derniers "nous", les hommes sur cette terre[30]. Un soufi français, islamologue arabisant renommé, m’apprend par ailleurs, dans sa lettre du 11 mars dernier, qu’ « un hadîth du Prophète dit que la Fâtiha est un partage entre Dieu et l’homme : les 4 premiers versets sont la "parole" de Dieu, les 3 derniers celle des hommes. C’est ce que vous dites. » Cependant, n’ayant pas pu obtenir les références précises d’un tel hâdith (i.e dit, fait ou geste de Mahomet contenus dans de nombreux recueils plus ou moins authentiques), je préfère le tenir pour nul et non  avenu.

   Mais il y a deux ans, me penchant de plus près sur le commentaire consacré par Amadou Hampâté Bâ à l’ordre interne et à la signification précise de la prière coranique, je découvris un "secret" sur lequel il avait déjà mis le doigt ! En effet, le grand soufi malien remarqua pertinemment, lors de sa conférence citée plus haut, que « le quatrième verset [en réalité le cinquième de la Fâtiha traditionnelle] introduit cette relation [de l’homme avec Allah] en amorçant un double mouvement (…), ici, pour la première fois, on trouve un mouvement ascendant de l’homme vers Dieu, à travers son adoration et sa demande, et, en réponse, un mouvement de descente du secours divin[31]. » Me relevant du livre où j’avais plongé le nez, j’aurais pu m’écrier, tel un vieil Archimède foulanisant à la peau tannée par le soleil : « Mi  finitawi ! »

      Regardons maintenant avec un œil neuf ce schéma explicatif :

 

le Notre Père                  al-Fâtiha     

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   On remarque que la troisième demande du Notre Père, inscrite elle-même dans le grand triangle bleu des trois premières demandes ayant Dieu pour objet, fait le lien entre le céleste, grâce au mot "ciel" (petit triangle bleu), et le terrestre, grâce au mot "terre’" petit carré rouge tourné vers les quatre demandes logées dans le grand carré terrestre de même couleur.  En face, le cinquième verset de al-Fâtiha, inscrit lui-même dans le grand carré rouge regroupant les trois versets relatifs aux hommes, fait le lien entre le céleste, le grand triangle bleu des quatre premiers versets, grâce à sa première partie : « C’est toi que nous adorons » (petit triangle bleu) – qui a bien ce mouvement ascendant vers Allah ainsi que le relevait Amadou –, et le terrestre concernant les hommes ici-bas, grâce à sa seconde partie : « c’est toi dont nous implorons le secours » (petit quadrangulaire rouge). Cela voudrait-il dire que la structure tramant la prière coranique est l’exact reflet inversé, jusqu’en son cœur, de celle ordonnant l’oraison dominicale ?

   Ne nous y trompons pas, les savants de l’Islam connaissent parfaitement la signification du septénaire disposés en 3 + 4. Ibn ‘Arabî, par exemple, à propos du symbolisme de la langue arabe, invitait à discerner  la divinité  – voire les anges, créatures spirituelles animant l’univers – dans les trois voyelles  â, î et û (son ou) qui dominent les « quatre degrés hiérarchiques  (marâtib) » des vingt-huit lettres[32]. On voit bien l’image sous-jacente : le Ciel, grâce à trois voyelles, anime et vivifie le monde corporel terrestre représenté par la quaternité : quatre fois sept consonnes. Il faut se rappeler l’importance numérique du symbole terrestre indiqué plus haut. Le grand mystique musulman en était d’ailleurs convaincu : « Les principes [du monde physique] ne pourront jamais engendrer que quatre éléments (…). La composition ne saurait s’effectuer à partir de plus de quatre principes (usûl), car le nombre quatre comprend les nombres fondamentaux : trois plus quatre font sept, etc.[33] »

   D’aucuns pourraient penser que le septénaire inversé de la Fâtiha n’est qu’un aérolithe isolé, apparu tout soudain dans le désert. Pourtant, quelques considérations dignes d’intérêt retiendront notre attention. Celle-ci par exemple, notée par Sami Aldeeb après bien d’autres : « On peut dire que nous lisons aujourd’hui le Coran presqu’à l’envers puisque les premiers chapitres, les plus longs, sont d’une façon générale formés de révélations parvenues à Mahomet vers la fin de  sa vie[34]»  Et celle-ci aussi : le nom arabe ‘Isâ, dont on ne trouve nulle trace ailleurs que dans le Coran, semble l’inversion quasi lettre pour lettre du nom hébreu de Jésus Yéshou‘a[35]. Et celle-ci également à propos du Ramadan : la fête musulmane de l’Aïd el-Fitr marque la fin de la période de jeûne et le premier jour du mois suivant, après qu’une autre nouvelle lune a été repérée ; l’Aïd arrive donc après 29 ou 30 jours de jeûne. Le Carême chrétien, on l’a déjà signalé, dure 40 jours[36]. Et celle-ci encore : la sourate 6, verset 143, affirme qu’  « Allah a créé, pour vous, huit animaux par couples : deux parmi les ovins et deux parmi les caprins », ajoutant  au verset 144 : « Allah a créé, pour vous, deux couples parmi les chameaux et deux couples parmi les bovins. » La Loi de Moïse laissait entrevoir discrètement la différence entre, d’une part, les quatre sortes de quadrupèdes déclarés impurs par le Lévitique : le chameau, le daman, le lièvre et le porc  – dont il est précisé : « Vous ne mangerez pas de leur chair et vous ne toucherez point à leur cadavre » (11, 4-8) – et, d’autre part, les trois espèces de ruminants domestiques purs qu’il était possible d’offrir en holocauste à YHWH : bovidé, ovidé et capridé (cf. Lv 22, 18-9)[37]. Et celle-ci pour finir : c’est un marabout peul du Nigéria qui m’a appris comment, en Islam, le croyant peut dire sa foi en Allah, grâce aux cinq doigts de sa main droite répartis en trois groupes : le petit doigt symbolise le alif, le à, première lettre du nom arabe Allah ; viennent ensuite l’annulaire et le majeur liés ensemble pour évoquer les deux lam, le l ; enfin index et pouce, rebouclés l’un sur l’autre, forment à eux deux un cercle stylisant la dernière lette du nom Allah, le , h. Or, cette manifestation matérielle du nom arabe Allah s’avère être l’inverse de la main de bénédiction christique[38].

                                            

                                                     *

Envoi.

    L’immense Simone Weil, dans ses Commentaires de textes pythagoriciens, finit par saisir qu’en réalité, « l’Âme du Monde n’est pas autre chose que l’ordre du monde conçu comme une personne », sous-entendu celle du Fils Dieu, Verbe éternel, deuxième Personne de la Trinité[39].

    Une tradition islamique rapporte que le musulman se trouve souventes fois confronté à trois sortes d’adversaires coriaces qui lui contestent la vérité de sa foi. Le premier est le païen, idolâtre ou associationniste ; c’est le mûšrik. Le deuxième est l’hypocrite qui ne fait pas ce qu’il dit, qui joue sur les apparences, une vraie plaie dans la communauté des croyants ; c’est le mûnafiq. Le troisième, enfin, est le "dénégateur" comme dit Berque[40], réfractaire plus qu’incroyant, hérétique plus qu’infidèle ; c’est le kâfir[41]. Il a été touché par  la Vérité, on la lui a communiquée, on la lui a mise sous les yeux, il en a pris connaissance, mais il la refuse sciemment, la dissimule, l’occulte et finit par la cacher sous le boisseau comme pour la recouvrir d’une ténébreuse chape d’oubli. Il est pire que l’hypocrite ou le païen celui-là, car, non content de mépriser l’humble messager du Dieu vivant  et vrai, le héraut pourpre du Grand Roi, il ne lui répond pas, l’ignore volontairement jusqu’à l’envelopper d’un abyssal, d’un sidérant, d’un sidéral silence réprobateur. Que celui qui a un cœur pour comprendre, qu’il comprenne ces trois et quatre paroles !

 

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Notes :

 

[1] : Schéma du "Septénaire numérique de Platon", en mon ouvrage intitulé Le Nom de gloire. Essai sur la Qabale, Méolans-Revel, Éd. DésIris, 1992, p. 148.

[2] : WISMANN Heinz, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012, p. 80.

[3] : Le lieutenant Charles Péguy est mort, le 5 septembre 1914, debout face aux Allemands, en criant à ses hommes auxquels il venait d’intimer l’ordre de se jeter à plat ventre : « Tirez ! Mais tirez donc, Nom de Dieu ! » Petit détail ajouté pour celui qui croyait que la poésie efféminait.

[4] : PLATON, Timée, 35 b & c., in Œuvres complètes, trad. Albert RIVAUD, Paris, les Belles Lettres, 1925 , t. X, p. 148.    

[5] : Ibid., p. 51.

[6] : « Tout cela mis en lumière par Jean-Philippe Rameau, dans son Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, Paris, Ballard, 1722 », comme me l’écrit Claude MOULIN, un ami ancien directeur du Conservatoire de Musique de Saint-Égrève.

[7] : WISMANN, op. cit., pp. 243-244.

[8] : PLATON, op. cit., 36 d.

[9] : Ibid., 17 a. Un néoplatonicien du Ve siècle de notre ère, Hiéroclès d’Alexandrie, auteur du Commentaire sur les Vers d’or des pythagoriciens, réfléchira sur le symbolisme du septénaire en notant que « le quatre, c’est un milieu arithmétique entre le un et le sept, parce qu’il surpasse le un du nombre dont il est surpassé par le sept, c’est-à-dire de trois ».

[10] : Par géniale conception pour correction optique, les colonnes du Parthénon ne sont pas parallèles, mais inclinées vers un point de fuite situé dans l’axe en hauteur.

[11] : Les Peuls du Sahel comprennent le 7 comme la totalité du 3 masculin et du 4 féminin ; cf. Amadou Hampâté Bâ & Germaine Dieterlen, Koumen. Texte initiatique des Pasteurs Peul, coll. « Cahiers de l’Homme », Paris / La Haye, Éd. Mouton & C°, 1961, p. 30.

[12] : Cf. mon article "Jeanne d’Arc et Thérèse de Lisieux" sur le site Contrelittérature du  25 janvier 2013, et dans la revue du Cep n° 61, octobre 2012, pp. 71-84.

[13] : En mon Nom de gloire, op. cit., pp. 65 & 74 à 87, je montre que le mercredi est bien le jour de la nature humaine, symbolisée par la lettre hébraïque ש shin, Sh, au cœur du Nom de Jésus ressuscité  יהשוה  Y H Sh W H, lequel ordonnance la semaine de notre ère chrétienne : les 3 premiers jours = Y Père : dimanche, H Esprit du Père : lundi & mardi + les 4 autres jours = Sh nature humaine : mercredi, W Fils : jeudi, H Esprit du Fils : vendredi & samedi.

[14] : Cf. Le Nom de gloire, op. cit., p. 93 sq. ; cf. également mon article "L’ère du Verseau-Lion", sur le site Contrelittérature  du 1er février 2009 et dans la revue du Cep n° 47, avril 2009, pp. 78-83. Lire également : BONAVENTURE de Bagnoregio, Les six jours de la création, trad. M. OZILOU, coll. L’œuvre de saint Bonaventure 1, Paris, Desclée / le Cerf, 1991, XVIe conférence de 1273 ; LAUBIER Patrick de, Le temps de la fin des temps. Essai sur l’eschatologie chrétienne, Préface du RP. René LAURENTIN, Paris, Éd. F.-X. de Guibert, 1994, pp. 45-68.

[15] : Sur la signification des sens lévogyre et dextrogyre, cf. mon essai sur Les Bergers du Soleil, L’Or peul, Préface du Dr Boubacar Sadou LY, Postface de Dominique TASSOT, Méolans-Revel, Éd. DésIris, 1998, Fig. 3, pp. 30-31.

[16] : Cf. la Messe des Rameaux sur le site kto.tv du 24 mars 2013, avec le Cardinal en gros plan  à 1 h 16’ 50’’.

[17] : Cf. mes Bergers du Soleil, op. cit., pp. 153-154 ; Le Nom de gloire, op. cit., pp. 44-46 ; "La prière signée du Nom", art. in Cep n° 40, juillet 2007 et sur le site Contrelittérature du 5 novembre 2008 ;  "Le carré SATOR, le Pater Noster et la Croix", art. in Le Cep n° 44, juillet 2008, pp. 64-80 et sur le site Contrelittérature du 25 sept 2008 ; "Le cœur nommé de gloire", in revue Contrelittérature n° 22, l’Harmattan, 2010, pp. 79-88, et mis en ligne sur le site Contrelittérature du 23 mars 2011.

[18] : Cf. Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame / Plon, 1992 (abrév. = CEC), § 2803, p. 568. Dans le Supplément Cahiers Évangile n° 132,’’La Prière du Seigneur’’ (le Cerf, juin 2005, 136 pages), Hugues Cousin prouve son oubli de la Tradition catholique en écrivant : « les trois premières demandes qui ont Dieu pour objet, et enfin les trois dernières qui touchent à l’existence concrète. » (p. 2) Un Liminaire à vite éliminer… De son côté, Gilbert Dahan affirme qu’au Moyen Âge « les demandes elles-mêmes sont partagées en 3 + 4 ou, plus souvent, en 3 + 1 + 3 [il doit confondre avec la Ménorah…], la demande concernant le pain jouant un rôle intermédiaire. Voici par exemple comment un liturgiste du XIIe s. (…) comprend la structure du Pater. » Et de citer Le miroir de l’Église dans lequel Honorius écrit : « Il y a sept demandes, qui sont  réparties en trois et quatre. Par les trois, on comprend le Père, le Fils et l’Esprit saint ; par les quatre, on comprend le monde… » (p. 89) Aucun exemple du "fréquent" 3 + 1 + 3 : ou comment prendre ses lecteurs pour des niais.

[19] : Cf. Supplément Cahiers Évangile, op. cit., p. 90. Le cardinal BARBARIN a publié dans ce sens : Le Notre Père. Un chemin de vie spirituelle (Saint-Maur, Parole et Silence, 2007). Joseph RATZINGER-BENOÎT XVI, en son livre sur Jésus de Nazareth (t. 1er, Paris, Flammarion, 2007), signale qu’un starets orthodoxe ne pouvait s’empêcher « de faire réciter le Notre Père en commençant par le dernier mot, afin qu’on devienne digne de clore la prière avec les paroles initiales :"Notre Père". De cette manière, déclarait-il, on prend le chemin pascal : "on commence dans le désert avec la tentation, on retourne en Égypte, on parcourt à nouveau le chemin de l’Exode, par les stations du Pardon et de la manne de Dieu, pour arriver grâce à la volonté de Dieu dans la Terre promise, le Royaume de Dieu...’’ » (p. 158) J’espère qu’il n’osait pas penser, en conséquence, que le Christ invitait ses Apôtres à aller à rebours : de la Terre promise à l’Égypte… Mais le brave starets n’a pas dû se souvenir que c’est l’Esprit du Fils qui nous fait nous écrier : "Abba ! Papa !" dans le sens du retour vers le Principe sans principe (Rm 8, 15 et Ga 4, 6). « L’abîme appelle l’abîme » (Ps 42, 8), comme le rappelle intelligemment le CEC, op. cit., § 2803, p. 568.

[20] : PÉGUY Charles, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1919.

[21] : On pense aux proverbes numériques bibliques : « Il y a trois choses…, et quatre… » (Pr 30, 15-31) ; il faut comprendre ici : « trois choses et une quatrième », et non pas 3 + 4.

[22] : Cf. CEC, op . cit., § 2770-2776., p. 562. Quand un prêtre, mesurant 1,85 m par ex., étend les bras, debout à l’autel, de chaque côté du corps à hauteur des épaules, les coudes légèrement repliés et les mains ouvertes, il atteint une envergure d’environ 1,60 m, la même distance que celle mesurant le fil à plomb virtuel allant de chaque main au sol, soit donc un carré pour le schéma d’ensemble ; la tête et les deux mains s’inscrivent, elles, dans un triangle. Si, durant l’Office divin, les gestes et les attitudes (sans parler des ornements, des couleurs, etc.) n’avaient aucun sens symbolique, toute la liturgie catholique serait d’une insignifiance sans nom et à remiser au placard où s’activent mites et helminthes.

[23] : MASSON Denise, Le Coran, Préface de Jean GROSJEAN, Paris, Gallimard, 1967, t. 1er, p. 3 ; je me suis permis de remplacer le mot "Dieu" par celui d’Allah.

[24] : GOLDZIHER Ignaz, Études sur la Tradition musulmane (Muhammedanische Studien,1890), traduction de Léon BERCHER, Paris, Adrien Maisonneuve, 1984.

[25] : BERQUE Jacques, Le Coran, Paris, Maisonneuve, 1947-50, en 3 vol., t. II, p. 126.

[26] : Voir mon art. "Dialogue imaginaire entre le vieux sage peul Amadou Hampâté Bâ et un jeune blanc-bec", paru en Chemins de dialogue, n° 15, Marseille, 1999 ; puis mis en ligne (revu & augmenté) sur le site Contrelittérature en deux parties : la première le 21 janvier & la seconde le 25 mars 2009.

[27] : BÂ Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, (Abidjan-Dakar, Nouvelles Éditions Africaines, 1976 ; Abidjan, NEI, 1993), Paris, Stock, (1994) 1996, pp. 63-91.

[28] : On peut lire là-dessus : JOURDAN François, Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans. Des repères pour comprendre, Préface de Rémy BRAGUE, Paris, Éd. de l’Œuvre, 2007 ; ainsi que mon art. "Bravo, courageux père Jourdan !", in Le Cep n° 48, juillet 2009, pp. 69-78.

[29] : BÂ Oumar, Le Coran. Français-Peul, Préface de Léopold Sédar SENGHOR, Paris, Éd. de l’Harmattan & ACCT, 1982.

[30] : Voir mes Bergers du Soleil. L’Or peul, Préface de Jean-G. BARDET, Saint-Donat, Data Imprim’, 1988, p. 107 : publication qui date de près d’un quart de siècle !

[31] : BÂ, Jésus vu par un musulman, op. cit. pp. 82-83.

[32] : Ibn ARABÎ, Les Illuminations de La Mecque, Anthologie présentée par Michel CHODKIEWICZ, coll. « Spiritualités vivantes » 150, Paris, Albin Michel, 1997, p. 170.

[33]   : Ibid., pp. 240-241.

[34] : ALDEEB Sami, Le Coran, Texte arabe et traduction française par ordre chronologique selon l’Azhar, CH, Vevey, Éd. de l’Aire, 2010, p. 14.

[35] : Cf. mon opuscule Le nom de Josué-Jésus en hébreu et en arabe, avec une couverture d’Alain SOTTAS, Saint-Marcellin, Outre-Part Éd., nouvelle édit. revue & augmentée, 2002.

[36] : Cf. mon art. "La « nuit grandiose » Ramadan ou Noël ?", in Le Cep n° 34 janvier 2006, pp. 78-86.

[37] : Notons bien que la même sourate 6, verset 146, rappelle : « Nous avons interdit toute bête à ongles à ceux qui pratiquent le judaïsme », sans plus de précision. Pour approfondir la signification symbolique de ces 4 animaux impurs + 3 animaux purs, voir mes Bergers du Soleil, op. cit., pp. 67-70 & 162-163.

[38] : Cf. mes Bergers du Soleil, op. cit., Fig. 46 : "Manifestations gestuelles divines", p. 206.

[39] : WEIL Simone, Œuvres, édit. sous la direction de Florence de LUSSY, Paris, Gallimard, 1999, p. 616.

[40] : BERQUE Jacques, Le Coran, Paris, Albin Michel, édit. revue & corrigée, 1995, pp. 774-775 ; l’auteur y teste à cette occasion la pertinence du carré sémiotique.

[41] : Généralement dans le Coran, les Juifs sont accusés d’être des "recouvreurs" en arabe kâfirûn, de la racine ﮐﻐﺮ kfr : recouvrir, dissimuler ; et les chrétiens des "associateurs" (polythéistes idolâtres), en arabe mûšrikûn, de la racine  ﺸﺭﻚ šrk : associer ; cf. GALLEZ Édouard-Marie, Le messie et son prophète. Aux origines de l’Islam, Versailles, Éd. de Paris, 2005, t. 2, p. 250 note 1278. Le mot arabe mûnafiq vient de la racine  ﻧﺍﻔﻖ  nfq : feindre, jouer la comédie.

 

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[2

 

 

vendredi, 25 janvier 2013

Jeanne d'Arc et Thérèse de Lisieux

par Jean-Marie Mathieu

 

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Source de l'illustration : Ms A 86 r (Archives du Carmel de Lisieux)

Ce texte est la version revue et augmentée d'un article, intitulé "En Nom Dieu !", paru dans la revue Le Cep [N°61], octobre 2012, pp. 71-84.

 

Deux saintes contre-fascées

 

     Plusieurs beaux traits communs rapprochent Jehanne d'Arc (1412-1431) et Thérèse de Lisieux (1873-1897). Retenons-en deux pour l'instant : le Nom divin et la fleur de Lys. La Pucelle aimait souvent invoquer le Nom de Messire Dieu, ses contemporains en témoignent. C'est ainsi que, lors de sa comparution devant la Commission de Poitiers en mars 1429, à l'un des examinateurs, Guillaume Aymeri, lui objectant que Dieu pourrait très bien faire, sans armée, que les Anglais repartissent chez eux, Jehanne lança cette réponse frappée telle une médaille : « En Nom Dieu ! les hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire ! » Quant aux lys, il est de notoriété que sa bannière blanche, mise à l'honneur au cours du sacre royal à Reims, en était parsemée comme fleurs en prairie au mois de mai.

     On surprendrait nombre de catholiques si on leur disait que Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face se dessina des armoiries [1] qu’elle réalisa de sa main. Et tant qu'à faire – son cœur  amoureux n'étant point tiède –, pourquoi ne pas y réunir deux blasons, celui de Jésus à gauche et le sien propre à droite ! Dans ce dernier, on remarque la fleur de lys épanouie par laquelle la vierge pure du carmel s'est symbolisée elle-même. "Ce sont mes titres de nobesse", dit-elle.

     En 1885, alors que Thérèse Martin, âgée de douze ans, croît en taille et en sagesse dans la maison familiale, le poète Stéphane Mallarmé, qui a perdu la foi catholique de son baptême pour sombrer dans l'immanentisme hégélien, publie à Paris son chef-d'œuvre hermétique Prose pour des Esseintes. La dixième strophe noue paradoxalement ensemble la résignation à l'athéisme et le nostalgique regret de l'Innommé, du Principe, Hyperbole :

                       « Oh ! sache l'Esprit de litige,

                       À cette heure où nous nous taisons,

                       Que de lis multiples la tige

                       Grandissait trop pour nos raisons [2]. »

      À droite, tout en haut de son blason, Thérèse peignit un triangle isocèle doré dans lequel elle esquissa l'inscription des lettres hébraïques du Nom propre de Dieu, YHWH, qu'elle avait dû remarquer au carmel. « Il n'y a aujourd'hui que quelques initiés, hormis les sœurs de Lisieux, qui savent que le fronton du chœur des carmélites, donnant à l'époque sur la Ruelle des Prés, porte un triangle divin en gloire, frappé des lettres du tétragramme [3]. »

      Il n'est certes pas anodin que « la plus grande sainte des temps modernes » (Pie XI dixit) ait voulu mettre à l'honneur ce Nom trois fois saint. Il doit bien y avoir là quelque mystère à scruter.

     Pour bien comprendre de quoi il s'agit, il est bon d'avoir sous les yeux la Révélation du Nom divin à Moïse, en Exode, chapitre 3, versets 14 & 15, telle qu'elle se trouve dans le Texte massorétique (= TM) en hébreu, et telle que la donnent les différentes traductions, celles  des Septante (= Lxx) en grec et de la Vulgate (= Vg) en latin :

      v. 14 : « Et Élohim dit à Moïse : "אהיה אשר אהיה  [TM : éyéh ashèr éyéh, "Je suis qui Je suis" (ou "Je serai que Je serai") ; Lxx :  ἐγώ εἰμι ὁ ὤν, égô eïmi ho ôn, "Je suis celui qui est" ; Vg : Ego sum qui sum, "Je suis celui qui suis"]. »

      Et il dit : « Tu diras aux fils d'Israël : אהיה  [TM : éyéh, "Je suis" ; Lxx : ὁ ὤν, ho ôn, "Celui qui est" ; Vg :   "Qui est", "Celui qui est"] m'a envoyé vers vous.’’ »

     v. 15 : « Et Élohim dit encore à Moïse : ‘‘Ainsi parleras-tu aux fils d'Israël : יהוה [TM :  YHWH, "Il est" ; Lxx :  Κύριος  Kyrios, "Seigneur" ; Vg : Dominus, "Seigneur"], Élohim de vos pères, Élohim d'Abraham, Élohim d'Isaac et Élohim de Jacob, m'envoie vers vous.’’ Tel est mon Nom à jamais, tel est mon mémorial de génération en génération. »

     Nul besoin d'être grand clerc pour relever aussitôt trois détails :

* Les Septante rendent l'expression "Je suis qui Je suis" par "Je suis celui qui est", et c'est ce prédicat grec ho ôn, "Celui qui est", qui sera repris dans la phrase suivante : "Celui qui est" – troisième Personne du singulier  – traduisant le "Je suis" hébreu אהיה .

* La Vulgate, avec Ego sum qui sum, a bien gardé mention de la première Personne du singulier dans la première partie du verset 14. Mais elle suit les Septante dans la seconde partie : "Qui est" ["Celui qui est"] [4].

* Verset 15, on constate queיהוה, le Nom YHWH signifiant "Il est", ce Nom divin donné à jamais pour être un mémorial, est rendu par "Seigneur", dans les Septante – en grec Kyrios – et dans la Vulgate – en latin Dominus. Ce sont ces deux  mots, voilant le riche sens du Tétragramme, qui seront employés couramment par l'Église depuis les origines, jusqu'au XIIIe  siècle où apparut la traduction "Jéhovah" dans un livre intitulé Le Poignard de la foi. Puis, au XIXe  siècle, prévalut la prononciation "Yahvé" qu'il est hors de propos d'analyser ici.

     Alors, comment faut-il écrire et prononcer le Nom divin : "Yahvé" ou "Jéhovah", ou encore autrement ? Sur cette question importante, Rome est intervenu d'une manière prophétique – on le comprendra un jour – en cinq étapes : 1988, 1992, 2001, juin 2008 et enfin octobre 2008, cinq étapes qu'il convient de regarder de près.

     En 1988, parut une Note très intéressante, mais trop peu connue, de l'Amitié judéo-chrétienne de Rome intitulée : « Comment prononcer le nom divin : YHWH » [5]. Il y était écrit ceci qui sonne comme un avertissement :

      « Nous prions les maisons d'édition, ainsi que les rédacteurs de journaux et de revues, de bien vouloir remplacer le mot « YAHVEH » (blessant pour les juifs qui considèrent que le nom de Dieu ne peut être prononcé) par le tétragramme YHWH.

     Quand on doit mentionner le nom de Dieu, il est conseillé de substituer au tétragramme le mot « Seigneur », comme l'ont fait déjà la traduction grecque de la Septante et la traduction latine de la Vulgate de saint Jérôme, et cela se fait dans notre traduction actuellement à jour de la Bible.

     YHWH (yod,hé,waw,hé) sont des consonnes par lesquelles est indiqué, dans le texte  hébreu de la Bible,  le nom de Dieu [  יהוה]

      La longue tradition du peuple juif rapporte que le Nom divin, indiqué ainsi, était prononcé par le grand prêtre seulement le jour de Kippour (ou jour des Expiations), dans le Saint des saints du Temple de Jérusalem.

     Le fait que la Septante, dont les parties les plus anciennes peuvent remonter au IIIe siècle avant Jésus-Christ, traduise le tétragramme par le mot grec de KYRIOS  [ Κυρίος ], montre qu' à cette époque déjà le nom de Dieu, quand il apparaissait dans le texte biblique, était prononcé « Adonaï » [אדני], mot hébreu qui signifie « Seigneur ». Un tel usage s'est maintenu sans interruption, comme le démontrent aussi la traduction latine de saint Jérôme – qui rend le tétragramme par le mot « Dominus » – et la lecture juive traditionnelle jusqu'à nos jours. »

     Suivaient les noms des dix-sept signataires ; parmi lesquels, on repère Roger Le Déaut (1923-2000), père spiritain appartenant à cette Congrégation missionnaire qui compta en ses rangs un autre exégète illustre, le père Pierre Buis (1929-2005) que de nombreux Allexois – j’en fus – ont eu la joie d’avoir comme professeur. Le Catéchisme de l'Église catholique, publié chez Mame/Plon en 1992,  se plia à la recommandation de cette Note en transcrivant le « nom mystérieux » par YHWH et en le traduisant par « Seigneur ». Mais il aura la maladresse d'embrouiller le sujet en donnant quatre paragraphes pas très clairs. Les voici, avec mes remarques personnelles entre crochets [R:]  :

     § 205 : « Je Suis Celui qui Suis ». « Moïse dit à Dieu : " Voici, je vais trouver les israélites et je leur dis : "Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous." Mais s'ils me disent : "Quel est son nom ?", que leur dirai-je ? Dieu dit à Moïse : " Je Suis Celui qui Suis." Et il dit : " Voici ce que tu diras aux israélites : "Je suis" m'a envoyé vers vous. (...) C'est mon nom pour toujours, c'est ainsi que l'on m'invoquera de génération en génération » (Ex 3, 13-15).

[R : Il est vraiment malencontreux que le passage biblique mis entre parenthèses ici, c’est-à-dire la première partie du verset 15 – escamotée pour quelle raison ? –, soit précisément celui qui contient le « nom pour toujours »  יהוה  YHWH, "Il est", et non pas  אהיה "Je suis". Là-dessus, le Compendium du catéchisme de l'Église catholique, publié à Rome, à la Libreria Editrice Vaticana, le 28 juin 2005, n’est guère plus réjouissant puisqu’on peut y lire § 38 : « À Moïse, Dieu s'est révélé comme le Dieu vivant (...)  (Ex 3, 6). Il lui a révélé son nom mystérieux : "Je suis Celui qui Est" (YHWH). » On en sait assez désormais pour voir ce qui cloche ici. Et nulle mention d'Ex 3, 14-15, pas plus qu'au concile Vatican II.]   

     § 206 : « En révélant son nom mystérieux de YHWH, "Je Suis Celui qui Est" ou "Je Suis Celui qui Suis" ou aussi "Je Suis qui Je Suis", [...] »  

[R : en oscillant entre les Lxx et Vulgate, le CEC oublie de préciser que YHWH signifie "Il est".]

     § 446 : « Dans la traduction grecque des livres de l'Ancien Testament, le nom ineffable sous lequel Dieu s'est révélé à Moïse (note 1 : cf. Ex 3, 14 ), YHWH, [...] »

[R : c'est en Exode 3, verset 15, non verset 14, qu'est révélé le Nom  ineffable YHWH ]

     § 209 : « Par respect pour sa sainteté, le peuple d'Israël ne prononce pas le nom de Dieu ; dans la lecture de l'Écriture Sainte le nom révélé est remplacé par le titre divin « Seigneur » (Adonaï, en grec Kyrios). C'est sous ce titre que sera acclamé la Divinité de Jésus : " Jésus est Seigneur". » 

[R : cette dernière phrase est capitale ; à retenir] 

     Le 25 mars 2001, la Congrégation pour le culte divin et la disciple des sacrements publie à Rome l'Instruction Liturgiam authenticam sur l'utilisation des langues vernaculaires dans la publication des livres de la Liturgie romaine, signée par le cardinal Medina Estévez. On peut y lire : « Conformément à une tradition immémoriale, (...), le nom du Dieu Tout-Puissant, exprimé par le tétragramme hébreu (YHWH) [ יהוה ] et traduit en latin par Dominus, doit être rendu dans chaque langue vernaculaire par un mot de sens équivalent. » (II, 2 § 41 c.)  Ce qui revient à traduire par « Seigneur » en français. 

     Sept ans plus tard, le 29 juin 2008 exactement, la Congrégation romaine pour le culte divin adresse une directive par lettre (publiée dans la revue Notitiæ de la Congrégation), signée du cardinal Arinze, préfet, et de Mgr Ranjith, secrétaire de ce même dicastère, rappelant aux conférences épiscopales du monde entier que l'on ne doit plus dire « Yahvéh » ; lettre présentée explicitement comme une directive du Saint-Père lui-même.

     Et comme si tout cela ne suffisait pas, voici que le 24 octobre 2008, à l'occasion du Synode sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l'Église, lors de la XIIe Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques tenue à Rome du 5 au 26 octobre, sous la conduite du pape Benoît XVI, paraissait une Lettre de la Congrégation romaine pour la liturgie rappelant qu' « Il ne faut plus dire "Yavhé" : le Synode adopte cette disposition.  Par respect pour le Nom de Dieu, pour la Tradition de l'Église, pour le Peuple juif et pour des raisons philologiques, il ne faut plus prononcer le nom de Dieu en disant "Yahvé" . Le Synode des évêques sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l'Église a mis en pratique cette nouvelle disposition de la Congrégation romaine pour le culte divin qui demande, " par directive du Saint Père", qu'on n'emploie plus la transcription des quatre consonnes hébraïques – " le Tétragramme sacré " –   vocalisées en "Yavhé" ou "Yahweh", dans les traductions, "les célébrations liturgiques, dans les chants et dans les prières" de l'Église catholique. »

      Ce fut Mgr Gianfranco Ravasi, bibliste et hébraïsant renommé, président du Conseil pontifical de la culture et président de la Commission du Message du Synode des évêques (il en fut le rédacteur très remarqué), qui voulut bien donner quelques explications à la presse rapportées par la journaliste Anita S. Bourdin[6]. Je les donne ci-dessous avec, pour plus de clarté, mes remarques [R : ] :

     « Les quatre consonnes IHWH sont imprononçables parce qu'on ignore comment ce nom était vocalisé. 

[R : parler de « consonnes », à propos des quatre lettres YHWH, est curieux, quand on sait que Flavius Josèphe, mieux placé que nous, parlait, lui, de φωνήεντα phônèenta, « voyelles » en son De Bello judaïco, I, 5 ; par opposition à ce que Platon appelait les αφωνα áphôna, « sons muets, consonnes » dans le Cratyle, 393 b.]                           

     Ou plutôt, dans la Tradition de l'Ancien Testament, le nom de Dieu est imprononçable. Seul le grand prêtre pouvait le prononcer, une fois l'an, lorsqu'il pénétrait dans le Saint des saints au Temple de Jérusalem. 

[R : si le grand prêtre le « prononçait », c'est que ce Nom était prononçable... Il y a d'ailleurs des noms hébreux dits théophores, ou tétragrammophores, c'est-à-dire qui portent le Nom YHWH, tel celui de "Jean"; j'y reviendrai plus loin]

     La vocalisation a ainsi été gardée secrète et perdue. 

[R : en Lc 11, 52, le Christ accuse les légistes d'avoir, non pas « perdu », mais « enlevé, supprimé, détruit – verbe grec αιρω, aírô la clef de la gnose ; il y avait donc une vocalisation comprise dans la Grande Synagogue.]

     Certains suggèrent même qu'il n'y a jamais eu de vocalisation,

[R : dans ce cas, n'en parlons plus ! On aurait bien aimé savoir qui sont ces « certains »…]

     personne ne pouvant prétendre mettre la main sur Dieu en prononçant son Nom. 

[R : Mgr Ravasi oublie un détail : les magiciens, au fil des siècles, ont toujours essayé de "mettre la main sur Dieu" en utilisant le Nom écrit... Le sachant, les rabbins transcrivent «  ייי » pour   יהוה ]

     L'Ecclésiastique, par exemple, dit du grand prêtre Simon : « Alors il descendait  et élevait les mains vers toute l'assemblée du peuple d'Israël, pour donner à haute voix la bénédiction du Seigneur et avoir l'honneur de prononcer son Nom. » ( Si 50, 20). » 

[R :  donc, finalement, le Nom est bien prononçable]

     Mgr Ravasi conclut son intervention en rappelant le Document de la Congrégation romaine du 29 juin 2008, qu'avait précédé  l'Instruction Liturgiam authenticam de 2001.

     Bien évidemment, il faudra du temps pour que disparaisse la pratique qui s'est répandue depuis le XIXe siècle d'écrire et de prononcer le Nom propre de Dieu, de le vocaliser dans la lecture des textes bibliques des lectionnaires liturgiques, mais aussi dans les hymnes et les prières : « Yahwe », « Jahveh ». C’est ainsi que, lors de son magnifique enseignement à Lourdes, le 16 juillet 2010, sur le thème « Avec Bernadette, apprendre à dire "Amen" », Mgr Marc Aillet, citant Dt 6, 4 & 5, énonça malheureusement : « Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé ! Tu aimeras Yahvé de tout ton cœur... »[7] Plus récemment, le cardinal Vingt-Trois, au cours de son homélie de la messe du soir à Notre-Dame de Paris, le 24 juin, a parlé des « pauvres de Yahvé », alors qu'il venait d'expliquer très justement que le nom de « Jean » signifie en hébreu : le  « Seigneur fait grâce ». Précisons  : יהוחנן Yehohanan,  « YHWH fait grâce ».

     Oui, cette insistance de l'Église à demander d'écrire le Nom « YHWH » et de le prononcer « Seigneur », me semble prophétique.

     On se demande parfois si les exégètes ont entendu parler de Paul Drach. Ce rabbin français du XIXe siècle, qui se convertit au catholicisme, publia un ouvrage majeur en deux volumes, intitulé De l'harmonie entre l'Église et la Synagogue, ou Perpétuité et catholicité de la religion chrétienne [8], afin de faire connaître à la chrétienté les richesses de la grande Tradition hébraïque, appelée Qabalah. Parmi les centaines de pages écrites par cet érudit bibliothécaire du Collège de la Propagation de la Foi à Rome – encouragé successivement par trois Papes : Léon XII, Pie VIII puis Grégoire XVI, et soutenu par l'éminent théologien Jean Perrone de la compagnie de Jésus –, il y a largement matière à « enrichir notre interprétation des Saintes Écritures avec les ressources fécondes de la tradition exégétique juive », dans laquelle notre ex-rabbin prit grand soin de séparer le bon grain de l'ivraie. Encore faut-il prendre la peine de se référer à  son œuvre.

     Sur la question du Nom divin, que certains prétendent « imprononçable » (qu'ils confondent avec « ineffable »), Drach peut en effet nous éclairer. Page 334 et suivante de son 1er tome, l'ex-rabbin donne les onze « qualifications » du Nom divin employées dans la Synagogue : le nom de la substance ; de l'être ; le grand nom ; sublime ; vénéré et terrible ; réservé ou incommunicable ; mystérieux ; distingué ; ineffable ; tétragrammatique ; le nom par excellence. Puis page 340 et suivante, il s'explique sur le sens de l'expression « nom  ineffable » : « ineffable ne veut pas dire qu'on ne pouvait pas prononcer ce nom. On le prononçait bien dans le temple de Jérusalem (...). Ineffable signifie donc inexplicable, inénarrable, parce que ce nom terrible renferme les mystères sublimes de la nature divine, que nous ne connaîtrons que lorsque sera contenté par la vision intime de Dieu ce désir indéfinissable que saint Augustin appelle la soif de l'âme, désir qu'aucun bonheur de la terre ne saurait apaiser. »

     Sainte Jeanne d'Arc et sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face sont les deux Patronnes secondaires de notre patrie, la France. Encore un trait commun, plus important que certains le croient. Dans l'ouvrage qu'il vient de publier, Laurent Rebeillard relève que l'idée de photographier le Linceul de Turin fut suggérée par la petite Thérèse au père salésien français don Noël Noguier de Malijay, alors professeur de physique-chimie à Valsalice. Ce dernier, n'ayant pas obtenu l'autorisation nécessaire, incita alors l'avocat italien Secundo Pia à réaliser ce projet, lequel, mené à bien le 29 mai 1898, « révéla » au monde étonné l'adorable Visage du Verbe fait chair[9]. On se souvient que la carmélite normande  dessina dans ses armoiries (en haut à droite du blason de Jésus) la Sainte Face due au voile Véronique, dont le « saint homme de Tours », Monsieur Dupont, avait propagé la dévotion en France.

     Le philosophe Jacques Maritain, à la fin de ses jours, pensait que Jeanne d'Arc, la patronne du laïcat chrétien, « est par excellence la sainte des derniers combats de l'Église ; et que c'est par de petits troupeaux fidèles à Dieu premier servi que ces combats [en Nom Dieu !] seront menés ; et que des suprêmes tourments du monde, au milieu desquels elle-même se trouvera assaillie de toutes parts, l'Église sortira rayonnante et martyrisée. Ce sera l'heure de Jeanne [10] ».

      Ce n’est certes pas sans un secret dessein que le Ciel voulut choisir une petite Française appelée Jeanne, Jeannette de son diminutif affectueux, pour sauver le Royaume des Lys. Et s’il est vrai que le beau prénom « Jean », qui renvoie tout à la fois à deux saints immenses : le Précurseur (fêté le 24 juin après le solstice d’été) et l’Apôtre de Jésus (fêté le 27 décembre après le solstice d’hiver), fut porté par une foultitude de baptisés dans nos villes, nos villages, nos châtellenies, il paraît cependant merveilleux, étonnant, extraordinaire que tant de contemporains de la Pucelle se trouvent avoir été dénommés tels ; sans que cela, semble-t-il, ait attiré l’attention de quelque historien du Moyen Âge. 

      Mais oyez plutôt cette joyeuse, cette incroyable, cette délicieuse litanie : Jean d’Alençon, le « gentil duc » prince du sang ; Jean d’Arc, le petit frère de l’héroïne ; Jean d’Aulon, le fidèle écuyer ; Jean de Beauvilliers, le seigneur du Lude ; Jean Bréhal, favorable à la révision du procès ; Jean de Brosse, le vaillant maréchal de France ; Jean de Bueil, (comte marié à Jeanne de Montjean) surnommé « le fléau des Anglais » ; Jean Canard, le père abbé de Saint-Rémy qui apporta la Sainte Ampoule au sacre de Reims ; Jean Chabot, le seigneur de Verduran ; Jean Charlier de Gerson, le chancelier soutenant Jeanne ; Jean Chartier, l’historiographe officiel du roi Charles VII ; Jehan Criston (Crichton), le capitaine des archers écossais ; Jean Dupuy, l’accueillant bourgeois de Tours ; Jean Foucault, le chevalier de Saint-Germain-Beaupré ; Jean de Gamaches, le soldat franc mais sans rancœur ; Jean de Honnecourt, le chevalier de la première escorte ; Jean Jouvenel des Ursins, le loyal homme politique ; Jean Laiguisé, l’évêque de Troyes pair au sacre de Reims ; Jean Le Maître, le dominicain entraîné malgré lui au procès ; Jean de Linières, le grand queux en l’hôtel du roi ; Jean Malet de Graville, le grand maître des arbalétriers ; Jean Massieu, qui permit à la Pucelle de prier en prison ; Jean de Metz ou de Novellompont, le droiturier compagnon ; Jean de Montesclère, le fameux canonnier-couleuvrinier au siège d’Orléans ; Jean de Montauban, l’intrépide maréchal breton ; Jean de Naillac, le grand panetier du roi ; Jean d’Orléans dit « le Bâtard », le valeureux capitaine ; Jehan Oulchart (Wischart), le fidèle baron écossais ; Jean Pasquerel,  le pieux moine augustin aumônier ; Jean Poton de Xaintrailles, le preux chevalier ; Jean du Puy, le dominicain évêque de Cahors ;  Jean de Saint-Avit, le clairvoyant évêque d’Avranches ; Jehan de Saint-Michel (Carmichael), le rude évêque-soldat d’Orléans ; Jean de Sarrebrück, l’évêque de Châlons-en-Champagne pair au sacre de Reims ; Jehan Stewart (Stuart), le généreux connétable d’Écosse ; et j’ean oublie… Quels alleluias !

   En face, à peine trouve-t-on Jean Chuffart, le grossier universitaire anglo-bourguignon auteur du « Journal d’un bourgeois de Paris » ;  Jean de Luxembourg, celui qui livra Jeanne aux Anglais ; Jean de Villiers de l’Isle-Adam, le gouverneur de Paris rallié aux Bourguignons ; Jean de Wavrin, le chevalier-chroniqueur traitant de « folz » ceux qui suivaient la Pucelle ; et puis Jean d’Estivet, le chanoine haineux et traître juge – il en fallait un, hélas, bras droit de ce Mgr Cauchon portant ignominieusement le même prénom que le Chef des Apôtres. Il n’est pas jusques à ces deux capitaines anglais eux-mêmes qui ne furent obligés, par Messire Saint Michel, de ployer genoux devant notre héroïne nationale à l’extraordinaire bataille de Patay : John Talbot fait aux pattes, John Fastolf courant encore…[11]                     

     Insondables abîmes de sens pour ceux qui savent goûter la vérité de l’adage antique nomen est omen ! Avec Jean, avec Jeanne, c’est certain et sûr : « YHWH fait grâce ».

     Durant le temps de l'Avent, l'Église, à quelques jours de Noël, nous invite à chanter les sept antiennes Ô ! , appelées parfois les ‘’Grandes Ô ! ’’  La deuxième, celle du 18 décembre, est magnifique et riche de sens :

      «  O Adonaï ! (...), veni ad redimendum nos in brachio extento ! »

      «  Ô Adonaï ! Chef du peuple d'Israël, qui êtes apparu à Moïse dans le feu du Buisson ardent et lui avez donné vos Commandements sur le mont Sinaï, armez votre bras et venez nous sauver ! » 

      « Adonaï », ici, reprend la tradition juive pour exprimer le Tétragramme YHWH. Désormais, il conviendrait d’imprimer le Nom en hébreu :  יהוה  dans nos Bibles et dans tous les livres de liturgie ; tel qu’il se trouve gravé, notamment depuis le XVIIe siècle, au beau milieu de maints vitraux, sur la porte de tabernacles, en page de titre de volumineuses sommes théologiques, voire tout en haut du fronton d’une simple chapelle de carmélites. Ce serait un signe éloquent du « retour vers le Père ».

      «  Ô  יהוה  ! (…) armez votre bras et venez nous sauver ! »

 

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Notes :

 

 [1] Cf. BESSETTE Camille, ocd, « Petite histoire des armoiries de Thérèse de Lisieux », in revue Vie Thérésienne n° 197, janvier-mars 2010, pp. 5-80. Les armoiries en couleur de sainte Thérèse y sont reproduites p. 75.

[2] Je conseille à tous les professeurs de philosophie et de littérature française de lire La Vérité captive. De la philosophie (Paris, le Cerf, 2009) de Maxence CARON ; simplement génial, notamment le chapitre IV, sur « Mallarmé : le crime clairvoyant », dans lequel l'auteur propose un commentaire de la Prose pour des Esseintes comme vous n'en avez probablement jamais lu de tel

[3] BESSETTE, op. cit., p. 31, qui donne une photo du fronton (n° 41). Il y a, rien qu’à Paris, près d’une quinzaine d’édifices religieux arborant le Tétragramme hébreu inscrit dans un triangle en gloire : église Saint-Louis,  église Saint-Sulpice, Notre-Dame de Victoires, etc.

[4] La Nouvelle Vulgate (Rome, 1979) se rapproche du TM en traduisant le v. 14 b par Qui sum « Qui Je suis », et non plus Qui est [Celui qui est]. Le CEC n’a pas cru nécessaire de s’y référer.

[5] Cf. Esprit et Vie, n° 25, page 180 (partie en jaune), du 23 juin 1988.

[6] Cf. le site zenit.org.

[7] Cf. le site gloria.tv .

[8] À Paris, chez Paul Mellier, 1844, en deux volumes ; réimprimés en 1978. Mis en ligne depuis quelques années sur internet. L'auteur, page 319 du tome 1er, décline le sens complet de YHWH, vocalisé Yehova : « Il a été, Il est, Il sera. » On comprend mieux Ap 1, 4 & 8.   

[9] REBEILLARD Laurent, Histoire de la Sainte Face de Jésus-Christ ; cf. Le Cep, n° 60, juillet 2012, pp. 90- 91.

[10] MARITAIN Jacques, De l'Église du Christ. La personne de l'Église et son personnel, Paris, DDB, 1970, p. 390.

[11] Le 18 juin 1429, à Patay, Jeanne d’Arc vainquit miraculeusement les Anglais, qui laissèrent 2500 hommes sur le KO, contre moins de cinq côté français ! D’où l’expression populaire rabelaisienne « prendre la Patay ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi, 23 mars 2011

Le Cœur nommé de gloire

Jean-Marie Mathieu

 

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Mosaïque du Cerf blanc [1]

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jeudi, 06 janvier 2011

Le Linceul de Turin

L'épreuve du Feu célestiel

 

                                                                                 Jean-Marie Mathieu

 

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mercredi, 25 mars 2009

Amadou Hampâté Bâ (II)

 

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L’auteur avec des amis peuls au marché de Ouargaye, Burkina Faso, octobre 2005.
( photo Bruno Palué, fils du peintre Pierre Palué )
 
 
 
DIALOGUE (PRESQUE) IMAGINAIRE
ENTRE LE VIEUX SAGE PEUL AMADOU HAMPÂTÉ BÂ ET UN JEUNE BLANC-BEC [1]
 
par  Jean-Marie Mathieu
 
 
 
-    Amadou Hampâté Bâ : « Pour moi, Jésus de Nazareth et Marie sa mère représentent incontestablement un grand mystère de la manifestation divine » [2].
-    Jean-Marie Mathieu :
« Est-ce votre vénéré maître spirituel qui vous a ainsi fait pénétrer dans la connaissance approfondie de la religion chrétienne ? »
-    Pas du tout ! Ceerno Bokar ignorait tout des Évangiles. Il ne savait, de Jésus, que ce qui en est dit dans les versets coraniques qui lui sont consacrés, et il n'avait jamais lu saint Paul de Tarse ni saint Jean [3].
-    Voilà qui est très étonnant de la part d'un esprit ouvert, qui voyagea   très peu, il est vrai - à l'exception d'un séjour au Niger, d'un autre à Bamako et à Nioro -, mais qui allait pourtant une ou deux fois par an s'approvisionner à Mopti, grande ville comptant une Mission catholique, et qui aimait répéter cet hadith du Prophète : « Cherchez la connaissance du berceau au tombeau, fût-ce jusqu'en Chine ! » [4]
-    Vous auriez raison si  des commentateurs musulmans n'avaient pas fait remarquer que cette recherche de la science doit concerner uniquement ce qui a trait à l'islam. Ce qui n'empêche pas que d'aucuns ont cru trouver l'annonce de la personne de Mohammad dans la Thorah des Juifs et dans l' Évangile des chrétiens... après l'y avoir cherchée, donc !
-    Certains pensent que les vrais mystiques, ceux qui ont gravi la montagne de Dieu, une fois arrivés au sommet contemplent finalement le même paysage [5].
-    C'est bien ce que je crois. Et je n'ai pas été surpris d'entendre Ceerno Bokar asséner que « nul ne jouira de la rencontre divine s'il n'a pas de charité au cœur ; sans elle, les prières sont des gesticulations sans importance. » Pour ma part, je n'oublierai jamais que j'ai eu l'occasion, durant mon enfance au Mali, de pouvoir suivre quelques cours de catéchisme en langue bambara avec mon jeune ami catholique Marcel.
-    De nouveau apparaît chez vous cet aspect de médiateur entre deux rives, l'une musulmane, l'autre chrétienne.
-    Vous savez, j'ai été très heureux le jour où, après moult péripéties, je pus réunir sur le mont Sion, à Jérusalem, un prêtre et un rabbin. Durant cette nuit inoubliable du 20 au 21 juin 1961, nous avons ainsi prié tous les trois pour la paix et l'entente entre les hommes, après que chacun eut récité le texte le plus sacré de sa religion [6].
-    Vous avez été un précurseur, anticipant ainsi de plusieurs lustres la fameuse réunion de prières organisée par Jean-Paul II en octobre 1986 dans la ville d'Assise.
-    Où l'on retrouve encore saint François (rires)... Je vous avoue que je considère le judaïsme, le christianisme et l'islam comme les fils d'un père ayant trois co-épouses. Dans cette famille de polygame, chaque mère élève son enfant selon sa propre coutume, ce qui veut dire que chacune parle à son fils de son époux ( symbolisant Dieu ) selon la conception qu'elle en a [7].
-    On peut toutefois faire remarquer que saint Paul a déjà donné l'exemple d'Abraham qui eut deux fils, l'un de la servante, l'autre de la femme libre ( Galates 4, 22 ). D'autre part, les enfants d'un polygame ont-ils des « chances » en tout point égales dans la vie ? On peut en douter. Et je me demande si l'exemple de trois co-épouses ne heurte pas à angle droit le modèle archétypal créé par Dieu au début des temps. Dieu, en effet, créa Adam et Ève comme le couple primordial parfait, emblématique ; couple monogame magnifié par Jésus de Nazareth d'ailleurs.
-    Certes, je reconnais que vous ne mentez pas ! Mais, voyez-vous, la religion musulmane veut tenir compte de la faiblesse humaine en permettant à un homme d'épouser jusqu'à quatre femmes ( Sourate 4, 3 ).
-    Si la moitié seulement de la population mondiale suivait la même voie, on se retrouverait vite, il me semble, avec un problème évident : il n'y aurait pas assez de femmes pour tous les hommes aspirant au mariage !
-    Je n'avais pas pris garde à ce genre de chose, d'autant moins que je suis moi-même polygame (rires) !
-    De plus, on pourrait se demander pourquoi les femmes elles-mêmes n'auraient pas le droit d'avoir plusieurs co-époux. Ne serait-ce pas logique ?
-    Un tel sujet a certainement été traité par quelque savant qui a dû écrire sur le droit, le mariage, la polyandrie, etc. Mais je suis incapable de vous donner des références précises, n'étant pas féru en pareilles matières, un peu rébarbatives il faut l'avouer, n'est-ce pas ! (rires)
-    C'est vrai. J'aimerais donc en venir à la manière que vous avez personnellement, vous musulman fidèle et sage renommé...
-    Vous avez dit « sage »... Laissez-moi rire ! J'ai failli me retourner pour voir s'il n'y avait pas quelqu'un d'autre derrière moi à qui s'adressait le compliment [8] !
-    ...musulman fidèle et sage renommé, de considérer la religion chrétienne.
-    D'abord, je vous dois  cette petite précision : lorsque je me suis rendu  pour la première fois dans votre chère patrie, la France, j'en ai aussitôt profité pour visiter les hauts lieux spirituels, qui ne manquent pas chez vous, en commençant par les cathédrales : Paris, Reims, Chartres... Impressionnant !
-    On raconte que lorsque Napoléon Bonaparte passa à Chartres, il s'arrêta, médusé, sur le seuil de l'immense vaisseau gothique en murmurant : « Un athée serait mal à l'aise ici ! »
-    Peut-être voulait-il parler de lui-même (rires) ! En tout cas, vos ancêtres ont réalisé des chefs-d'œuvre en tous  domaines et cela grâce à la foi en Dieu. Mais écoutez, je vais vous dire, ou plutôt je vais vous faire une confidence : c'est à Lisieux que je préfère retourner chaque fois que je vais dans votre beau pays ( je possède un appartement à Paris, dans le XVIème  arrondissement).
-    À  Lisieux, en Normandie ?
-    Oui, à Lisieux parfaitement, car c'est là que je trouve ce je ne sais quoi de simple, de pur, de dépouillé qui me fait comprendre vraiment ce qu'est une âme mystique au plein sens du mot.
-    Vous voulez parler de Thérèse de l'Enfant Jésus ?
-    Figurez-vous que c'est ma sainte préférée !
-    Je vous comprends. D'après certains penseurs contemporains, cette petite carmélite indique la route à suivre pour la théologie d'aujourd'hui, rien que ça ! Et le père Bernard Bro, par exemple, estime que seul Blaise Pascal - vous savez, « cet effrayant génie » - égale la mystique de Lisieux dans toute l'histoire religieuse française. Thérèse est d'ailleurs en train de parcourir , ses reliques bien sûr, le monde entier ; elle était au Burkina Faso il y a quelques années. C'est donc une Sainte « nomade » en quelque sorte, bien faite pour toucher l'âme des pasteurs sahéliens.
-    Cela me rappelle qu'il y eut jadis à Bandiagara une femme marabout, célèbre et respectée dans le pays, surnommée en peul Dewel Asi, c'est-à-dire « la petite femme qui a creusé » ( sous-entendu la connaissance mystique) [9]. Mais la petite française Thérèse Martin est plus connue, bien sûr.
-    Et votre sainte préférée, morte à 24 ans, déclarée docteur de l'Église par Jean-Paul II, mettait au-dessus de tout, je ne vous apprends rien, « la charité et l'amour », ainsi que vous le ferez vous-même à la suite de Ceerno Bokar.
-    Quelle sagesse ! C'est probablement grâce à elle que j'ai peu à peu appris à mieux apprécier les témoins de la religion chrétienne. Il faut dire que « du temps de ma jeunesse folle », à Ouagadougou, je regardais l'Église catholique comme une force occulte et nous avions, mes amis et moi, surnommé son illustre représentant d'alors, Mgr Joanny Thévenoud, en termes quelque peu irrévérencieux « l'Oiseau bagué » [10] ! Depuis, j'ai pu sympathiser avec le P. Henry Gravrand missionnaire spiritain parmi les Sérères du Sénégal, avec le P. Jean-Marie Ducroz missionnaire rédemptoriste au Niger, avec le frère Jean-Pierre Lauby, salésien enseignant à Abidjan...
-    C'est ce dernier qui m'a raconté votre rencontre avec le pape Jean XXIII à Rome, en 1958, lors du 2è Congrès des écrivains noirs.
-    Il faut vous dire qu'avant cette rencontre, les richesses de l'Église catholique me semblaient scandaleuses. Mais quand je vis la simplicité, la bonhomie, la circonspection du « bon pape Jean », je revins sur mon jugement défavorable et pensai en moi-même : l'Église appelle les hommes à Dieu. Or les hommes ici-bas sont comme des poissons dans l'eau ; il est rare qu'un poisson se fasse prendre sans appât. Eh bien, le plus grand appât auquel les hommes mordent le plus facilement, c'est le faste matériel. L'Église dresse donc un grand et beau décor en pensant à ceux qui en ont besoin. Tout le monde ne saurait être Diogène et habiter un tonneau (rires) !
-    En n'oubliant pas que les missionnaires sous les Tropiques vivent souvent dans des conditions précaires, « à la dure » pourrait-on dire : sans eau courante ni électricité, loin de tout hôpital digne de ce nom, etc., comme j'ai pu moi-même le vérifier lors de mon service militaire en tant que coopérant dans un poste de Mission au sud-est du Burkina Faso.
-    C'est exact. Mais tous les Blancs ne peuvent pas imiter le père de Foucauld, l'ermite du Sahara, le marabout martyr de sa foi et de sa bonté, que j'ai toujours aimé. Comme je serais heureux si je pouvais un jour, à sa suite, me trouver au sommet du Hoggar pour célébrer avec les étoiles la gloire de Dieu : obscurité plus brillante que la lumière !
-    Ce Dieu que nous, chrétiens, affirmons être Un et Trine : un  seul Dieu en trois Personnes, vous le savez. Ce mystère est tellement aveuglant qu'un anthropologue musulman, Malek Chebel pour ne pas le nommer, n'y comprend goutte. Il  a écrit, en effet, récemment, à propos de la Trinité : « Le Coran invite fermement à ne point y recourir, le trithéisme étant perçu comme un associationnisme de fait. » [11]
-    Parler de « trithéisme », c'est-à-dire, soyons clairs, de trois dieux, après 2000 ans de théologie chrétienne, « faut le faire » si vous me passez l'expression ! Personnellement, je ne suis ni pour l'islamisme radical ni pour le syncrétisme, mais ce n'est pas moi qui écrirais pareille chose. En revanche, je ne cesserai jamais de dire que Dieu, c'est l'embarras des intelligences humaines [12].
-    Voilà qui laisse donc entr'ouverte la porte à ces deux mystères chrétiens : celui de la Trinité-unité divine et celui de l'Incarnation du Fils de Dieu. Autant d'embarras, ici,  pour la raison humaine qu'il y a de mystères. Il apparaît, d'ailleurs, après étude, que la Trinité semble être la clef, non seulement de la Révélation biblique, mais également de l'homme, de la vie, du cosmos tout entier. Finalement, elle est l'ultime lumière qui éclaire toute philosophie, c'est-à-dire toute sagesse : le pourquoi au-delà du comment, car elle livre le sens ultime qui rejoint une acquisition majeure de notre culture : le caractère universel de la relation. Or Dieu est Amour, donc Relation [13].
-    Vous avez dû découvrir que nos sociétés africaines, que ce soit chez les Bambara, les Mossi ou les Peuls, savent parfaitement qu'un individu ne peut vivre seul. Importance capitale du groupe ! Que tout soit relation dans l'univers, j'en tombe d'accord avec vous. Encore faut-il que cette ultime lumière ne nous aveugle pas, car il reste encore nombre de secrets dans la nature, dans l'humanité, que les scientifiques sont loin d'avoir percés.
-    Certes ! Il est même une énigme dans le Coran qui m'intrigue depuis un certain temps, depuis que j'ai essayé de dialoguer avec mes amis bergers musulmans.
-    Laquelle ? Peut-être pourrais-je vous aider à la résoudre .
-    Il s'agit d'une énigme concernant un  détail  bien précis, que certains auraient tendance à considérer comme mineur, mais que je regarde personnellement comme très important ; je veux parler du nom arabe de Jésus : 'Îsâ .
-    Vous avez raison de prendre au sérieux tout ce qui touche de près  ou de loin aux noms et aux prénoms. Nul n'ignore chez nous l'extrême sophistication avec laquelle les musulmans se nomment, se prénomment, se surnomment. Sur le plan initiatique aussi, le processus de nomination est capital pour celui qui veut franchir les étapes spirituelles de l'ascèse parfaite [14]. Et dans notre tradition peule, on dit  que les noms, comme les nombres, quand on les énonce, déplacent des forces qui établissent un courant à la manière d'un ruisseau, invisible mais présent [15].
-    Eh bien, ce nom 'Isâ en quatre lettres arabes, ne se trouve orthographié ainsi nulle part ailleurs, ni dans les inscriptions antiques, ni dans le Nouveau Testament en arabe utilisé par les chrétiens du Proche-Orient. Il apparaît comme l'inversion quasi lettre pour lettre du nom hébreu de Jésus [16].
-    J'avoue tout ignorer de cet aspect du Livre saint de l'islam. Et bien que mon maître Ceerno Bokar m'eût initié au symbolisme des lettres et des nombres, science ésotérique islamique classique particulièrement enseignée dans la Tidjaniya [17] - et que j'apprécie beaucoup - jamais il n'aborda l'analyse du nom du fils de Marie.
-    Effectivement, lors de votre exposé à Niamey, le 4 juillet 1975, devant la Conférence épiscopale des relations avec l'islam, vous aviez magistralement expliqué la valeur numérale du nom coranique de Jésus, soit 1122 [18], mais vous n'aviez rien dit de cette étonnante inversion dans le nom du Messie.
-    Si j'avais su...
-    Pour corser l'affaire, certains intellectuels chrétiens pensent pouvoir démontrer que le nom coranique Isâ serait, en fait, la déformation du nom d'Ésaü,  le frère aîné de Jacob... [19]
-    Quelle histoire !  Je dois toutefois vous faire remarquer qu'en cette même communication à Niamey, j'avais lu le verset 159 de la Sourate 4, qu'on pourrait traduire ainsi en français : « Il n'y a personne parmi les gens du Livre qui ne croie en Lui ( = Jésus) avant sa mort et il sera un témoin contre eux le Jour de la Résurrection. »
-    Le P. Maurice Borrmans, dans le livre qu'il vient de publier sur Jésus et les musulmans d'aujourd'hui, vous fait l'honneur de vous citer, en rappelant que, pour vous, Jésus « sera le témoin final » [20].
-    Que ce disciple du Dieu Amour soit remercié.  Permettez-moi de vous raconter une anecdote : avec mon ami Théodore Monod, qui m'offrit un jour une Bible, nous avons effectué ensemble, il y a quelques années, un pèlerinage sur la tombe de Ceerno Bokar au Mali. Tout d'un coup, je ne sais pourquoi, nous avons ressenti tous les deux le désir de faire connaître « l'hymne à la charité » de saint Paul [21], un des plus beaux textes de la littérature religieuse de tous les temps !
-    Voilà qui rejoignait pleinement l'enseignement de cet homme de Dieu qu'était votre maître Ceerno ! [22]

L'heure de la prière du soir était arrivée. Mon hôte se leva lentement, me raccompagna jusqu'à la porte et, me serrant longuement la main, me dit avec un large sourire : « Alla wonne ! » Je lui répondis, ému : « 'Alla beydu jam ! » C'est sur ces mots que nous nous séparâmes. Nous ne devions plus jamais nous revoir. Amadou Hampâté Bâ quitta cette terre le 15 mai 1991 ; soit 13 fois 7 ans après sa naissance... comme un dernier clin d'œil malicieux.

Le dialogue rapporté ici est (presque) imaginaire, en ce sens qu'il s'y trouve de nombreux anachronismes que chacun aura aisément repérés. Mais pas du tout invraisemblable, car j'aurais pu multiplier citations et références. Que ces quelques lignes incitent à lire le vieux sage peul de Marcory et je n'aurai pas perdu mon temps. Car Bernard Frinking a raison de l'affirmer : « Quiconque s'intéresse aux traditions orales finira par le trouver sur son chemin. » [23]

Amadou Hampâté Bâ aurait eu cent ans en 2000, mais, à cette occasion, aucune manifestation digne de ce nom ne fut organisée en sa mémoire, hélas, un Peul soufi n'intéressant pas grand monde... [24]

Quoi qu'il en soit, sa parole reste toujours actuelle, neuve, originale, pleine de sève. Et celui qui, au Conseil de l'Unesco en 1963, jeta cette phrase comme un véritable appel à l'aide : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle ! », ne savait pas qu'il aurait plus tard l'heur d'atteindre à la consécration suprême pour un amoureux des antiques sagesses : être cité comme un « proverbe » anonyme patiné par les siècles.

En guise de conclusion j'aimerais redonner ici les deux phrases que j'inscrivis au début de mes Bergers du Soleil [25] :
« Merci à toi, Amadou Hampâté Bâ, grand penseur et mystique musulman ; à travers tes ouvrages, j'ai pu apprécier la saveur de la culture peule. L'accueil que tu me réservas chez toi, à Abidjan, en janvier 1982, restera comme l'un de mes meilleurs souvenirs d'Afrique. »


Notes :

[1] Suite et fin de la première partie publiée sur le site Contrelittérature, 'pour le rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur', le  21 février  2009.
[2] Bâ, Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, Paris, Stock, 1994.
[3] Bâ, Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, Mémoires II, Arles, Actes Sud, 1994, p. 474.
[4] Bâ, Amadou Hampâté, Amkoullel, l'enfant peul, Préface de Théodore Monod, Mémoires I , Arles, Actes Sud, 1991-92, p. 281.
[5] Bâ, Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, op. cit. p. 474.
[6] Bâ, Amadou Hampâté, Sur les traces d'Amkoullel, l'enfant peul, Arles, Actes Sud, 1998, p. 143.
[7] Ibid. p. 143.
[8] Ibid. p. 157.
[9]
Amadou Hampâté, Amkoullel, op. cit., p. 90.
[10]
Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 240.
[11] Chebel, Malek, Dictionnaire des symboles musulmans, Paris, Albin Michel, 1995, p. 425.
[12]
Amadou Hampâté, Sur les traces d'Amkoullel, op. cit., p. 79.
[13] Laurentin, René, La Trinité, mystère et lumière, Paris, Fayard, 1999, p. 504.
[14] Mathieu, Jean-Marie, Le nom de Josué-Jésus en hébreu et en arabe, Saint-Marcellin, Outre-Part Éd., 1998, p. 19.
[15] Bâ, Amadou Hampâté & Kesteloot, Liliane, Kaïdara, récit initiatique peul, Paris, Julliard, 1968, p. 135.
[16] Mathieu, Le nom de Josué-Jésus, op. cit., p. 18.
[17]
Amadou Hampâté, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 460.
[18]
Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, op. cit.
[19] Cf. Jourdan, François, Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans, des repères pour comprendre, Préface de Rémi Brague, Paris, l'Œuvre, 2007, pp. 141-151.
[20] Borrmans, Maurice, Jésus et les musulmans d'aujourd'hui, et coll. Jésus et Jésus-Christ 69, Paris, Desclée, 1996, p. 232.
[21] 1 Co 13, 1 à 13 : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit... »
[22] Monod, Théodore, Terre et Ciel, entretiens avec Sylvain Estibal, coll. Babel 364, Arles, Actes Sud, 1997, pp. 210-211.
[23] Frinking, Bernard, La  parole est tout près de toi, apprendre l'Évangile pour apprendre à le vivre, Paris, Bayard/le Centurion, 1996, p. 45.
[24] Cf. Jourdan, Dieu des chrétiens, op. cit., p. 75 : «  On comprend que l'ancien grand mufti de Marseille, S. Bencheikh, ait averti : '  Le soufisme n'est pas représentatif de l'islam.' » De son côté, le P. Roger Michel note que « l'islam de l'Afrique subsaharienne (...) a intégré des valeurs ancestrales, mais subit actuellement une arabisation rampante », en son dernier livre intitulé Islam, Petit guide pour comprendre la religion musulmane, Préface de Mgr Michel Santier, Valence, Peuple Libre, 2008, p. 132.
[25] Mathieu, Jean-Marie, Les Bergers du Soleil, l'Or peul, Préface du Dr Boubacar Sadou Ly, Postface de Dominique Tassot, Méolans-Revel, Éd. DésIris, 1998, p. 6.





samedi, 21 février 2009

Amadou Hampâté Bâ (1900-1991)

 

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DIALOGUE (PRESQUE) IMAGINAIRE
ENTRE LE VIEUX SAGE PEUL AMADOU HAMPÂTÉ BÂ ET UN JEUNE BLANC-BEC
 
par  Jean-Marie Mathieu
 
 
 
 
[1] Abidjan, janvier 1982, quartier Marcory. On frappe à la porte de l'appartement où habite le célèbre écrivain malien Amadou Hampâté Bâ :
-    toc ! toc !
-    Amadou Hampâté Bâ : « Entrez ! »
-    Jean-Marie Mathieu : « Joom wuro, jam nyalli ! »
-    (agréablement surpris) Jam tan !
-    SukkaaBe ma !
-    (qui serre la main de son hôte inconnu) Jam ni ! Voilà donc un Blanc qui parle
fulfulde (prononcez foulfouldé) [2] et, qui plus est, habillé comme un Peul !
-    Cela vous étonne-t-il ?
-    À dire vrai non, car j'ai connu jadis un administrateur français en Haute-Volta ( actuel Burkina Faso : prononcez
bourkina fasso), le commandant de Lopino, qui maîtrisait parfaitement la langue peule, et sans accent s'il vous plaît ! [3]
-    Ce qui est loin d'être mon cas, je l'avoue...
-    J'ai également connu un autre administrateur, le capitaine de réserve nommé Saride, qui vint un jour me rendre visite alors que j'étais en poste à Ouagadougou, revêtu d'un costume maure, un grand turban lustré enroulé autour de la tête
[4]. Hélas, il finit tristement, puisqu'il se suicida quelques années après, on en sait trop pourquoi.
-    Rassurez-vous, je ne suis ni capitaine ni administrateur. Je travaille pourtant bien au Burkina Faso , dans une région située, comme par hasard, près de Tenkodogo. Une organisation non gouvernementale néerlandaise m'a demandé d'enquêter en milieu pastoral afin d'étudier de près les moyens d'aider les pasteurs peuls à développer leur mode particulier d'élevage sans renier leur identité, leur culture, tout en s'intégrant le mieux possible dans l'économie du pays.
-    Je comprends pourquoi, maintenant, vous avez éprouvé le besoin d'apprendre la langue peule et de vous "déguiser" en berger ! (rires)
-    Et comme j'ai entendu dire que le grand spécialiste de la culture peule  c'était vous, je me suis plongé dans vos ouvrages qui m'ont passionné. Voulant en savoir plus sur l'auteur, je suis ici aujourd'hui.
-    Nous voilà en chemin pour un entretien amical. Mais je dois tout d'abord vous faire remarquer - au risque de vous décevoir - que, si je suis bien de l'ethnie peule, paradoxalement, je n'ai jamais véritablement exercé le métier de pasteur.
-    Nous rencontrerons bien d'autres paradoxes, j'imagine !
-    Je suis né à Bandiagara en janvier, ou février - on ne sait pas exactement - de l'an 1900, et non 1901 comme l'écrit fautivement le père de Benoist
[5]. Je suis l'héritier de deux lignées, paternelle et maternelle, toutes deux peules et qui furent intimement mêlées aux événements historiques, parfois tragiques, qui marquèrent mon pays natal, le Mali, au cours du siècle dernier [6]. Les ancêtres de mon père, du clan des BâBe (prononcez baabé) originaires du Ferlo sénégalais, émigrèrent au Macina vers le XVè siècle de l'ère chrétienne. Quand , en 1818, Seekou Amadou Bari fonda l'Empire peul théocratique, ou diina, dans ce pays sahélien, ils lui prêtèrent allégeance. Du côté maternel, on trouve Pâte Pullo ( prononcez paaté poullo), mon grand-père originaire également du Sénégal, qui était, lui, du clan des DialluBe ( prononcez dialloubé ). Il prit fait et cause pour le Toucouleur El Hadj Omar Tall qui soumit l'Empire du Macina.
-    Double héritage antagoniste en quelque sorte ! Voilà qui vous prédisposait à devenir un homme de dialogue, de conciliation, bref un médiateur.
-    On peut en effet dire que j'ai essayé toute ma vie d'être un homme de paix et cela, nouveau paradoxe, en opposition flagrante avec l'attribution traditionnelle du clan peul auquel j'appartiens, puisque la coutume veut qu'un Bâ devienne un guerrier !
[7] (rires).
-    Ainsi, vous avez pu troquer l'épée contre la plume !
-    Cela me remet en mémoire ce passage du Rappel à l'intelligent - quel beau titre pour un livre ! -  où Abd El Kader écrit : «  Deux choses constituent la religion et le monde : le sabre et la plume. Mais le sabre est au-dessous de la plume. Ô que le poète l'a bien dit ; 'Allah l'a ainsi décidé : le calame, depuis qu'il a été taillé, a pour esclave le sabre depuis qu'il a été affilé ! » Je trouve cela superbe.
-    Moi aussi. Nous avons d'ailleurs eu chez nous, il y a quelques années, un philosophe qui refusa le traditionnel port de l'épée lors de sa réception à l'Académie française, et récemment, le nouveau secrétaire perpétuel a fait graver sur la poignée de la sienne, de la garde au pommeau, cette béatitude christique : « Heureux les pacifiques ! » À ce sujet, si je puis exprimer un souhait, ce serait celui de  vous voir siéger un jour sous la Coupole, quai de Conti à Paris, aux côtés de Léopold Sédar Senghor...
-    ...qui me présente comme "le Sage de Bamako !"
[8] (rires). En réalité, quand je vins séjourner à Bamako en 1933, ce fut avec le titre enviable de "commis expéditionnaire de première classe", puis de "premier secrétaire de la mairie" ; il ne fut jamais question de  "sage". Mais reprenons le fil de ma vie. On reparlera de l'Académie un autre jour si vous le voulez bien... [9]
-    Donc vous êtes né en 1900 : voilà une année facile à retenir avec  ses chiffres ronds.
-    Oui, et qui facilite grandement le comptage par multiples de sept. Car vous avez dû noter ce fait important : la tradition peule divise l'existence humaine en 9 étapes de 7 années chacune
[10], soit de la petite enfance jusqu'à 63 ans bien sonnés... si on y arrive ! Passé cet âge, le pasteur "sort du parc"- lieu symbolique où l'on garde le troupeau - entièrement libre ; il n'a plus à faire paître béliers, brebis, taureaux, vaches,  jeunes veaux. En ce qui me concerne, jusqu'à 6 ans, je n'ai connu que l'entourage maternel. Ce ne fut qu'après ma septième année que je pus commencer mes études coraniques, lors de l'exil de mes parents à Bougoumi [11]. En 1908, au retour de ma famille à Bandiagara, je poursuivis ces études avec un maître qui devait avoir une influence déterminante sur ma destinée : je veux parler de Ceerno Bokar Salif Tall [12].
-    Ah oui ! celui que Marcel Cadaire surnommait "le saint François d'Assise africain" et
que Théodore Monod considérait véritablement comme "un homme de Dieu" [13].
-    C'était vraiment un saint homme, en effet, qui avait eu lui-même pour maître - voyez comme les coïncidences sont troublantes - un certain Amadou Tapsirou Bâ ! Du même clan guerrier que moi et au même prénom musulman !
[14]
-    Lui aussi avait donc échangé la lance contre le calame. (rires).
-    Effectivement. En 1913, au lieu d'aller garder les vaches en brousse, je suis envoyé à l'École régionale de Djenné pour y passer mon certificat d'études. Cette année-là, l'hivernage fut calamiteux : pas assez de pluies, si bien qu'en 1914 une famine effroyable devait causer la mort de près d'un tiers des populations vivant dans les pays de la Boucle du Niger. L'adolescent que j'étais alors, loin du giron maternel, fut marqué à vie par la vision d'un agonisant expirant sous mes yeux. Ce fut là, à Sofara, en 1914, que j'ai touché du doigt le fléau de la famine dans toute son horreur
[15].
-    On comprend qu'une telle expérience traumatisante ait marqué à jamais une jeune sensibilité, d'autant plus que les Peuls fuient la  mort, dont l'idée même leur est odieuse, ainsi que l'a bien relevé l'ethnologue Marguerite Dupire
[16].
-    Revenons à la vie ! (rires). En 1921, je réussis le concours d'entrée à l'École Normale, mais ma mère s'opposa à mon départ pour Gorée au Sénégal ; elle devait craindre pour moi. Je ressemblais à l'imbécile de la fable peule...
[17] En novembre de la même année, le Gouverneur, pour me punir de mon refus d'aller rejoindre l'École de Gorée, m'envoya "au diable", c'est-à-dire à Ouagadougou, capitale de la Haute-Volta, avec ce titre ronflant peu enviable d' « écrivain temporaire essentiellement précaire et révocable » !
-    En somme, si je calcule bien, l'enfance et l'adolescence étaient bel et bien du passé désormais, après ces 3 x 7 ans qui font 21 ans.
-    Oui, et la tradition peule semble donc respectée jusque là. Mais voyons la suite de ma '"biographie " ! (rires).  Ce fut en 1928 que je rencontrai pour la deuxième fois mon "oncle Wangrin". Ce grand maître de la parole, à la vie si mouvementée, me restitua alors, chaque soir, durant près de trois mois, son incroyable aventure personnelle ! Je prenais force notes dans des cahiers d'écolier, notes qui me serviront pour écrire L'étrange destin de Wangrin
[18]
. Le goût de l'encre était en train de me venir peu à peu.
-    L'importance d'une telle rencontre dans votre vie d'écrivain saute aux yeux ; et cela lors de vos 4 x 7 = 28 ans. J 'ai remarqué d'ailleurs que l'Encyclopædia Universalis, en sa trop courte notice sur vous, estime que votre œuvre la plus fascinante reste ces "roueries d'un interprète africain"
[19].
-    Puis-je ajouter qu'il m'arriva souvent, à moi aussi, du fait que je sais le peul, le bambara et le français, de servir d'interprète entre les Blancs et les indigènes ?
-    C'est encore une manière d'être médiateur, comme Hermès.
-    L'année 1935 n'offre rien de très marquant à mes yeux. Je travaille alors à la mairie de Bamako - bonjour sage Senghor ! - depuis deux bonnes années et coule des jours heureux entouré de ma famille. En revanche, en 1942 alors là, ma vie va changer du tout au tout !
-    42 : justement, je me rappelle avoir lu il n'y a pas longtemps que la tradition pastorale soutient qu'il faut 21 ans à l'homme pour apprendre, 21 pour pratiquer et 21 pour enseigner ce que l'on sait. Donc, après avoir appris votre métier à l'école des Blancs jusqu'en 1921, avoir ensuite exercé vos talents de fonctionnaire, "
révocable" ou pas, jusqu'en 1942, n'était-il pas temps pour vous de "passer de l'autre côté de la barrière", comme on dit ?
-    Afin de ne pas faire mentir ma propre tradition ? Mais bien sûr ! Et c'est Théodore Monod, ce grand et cher ami Théodore Monod, alors directeur  à l'IFAN, c'est-à-dire l'Institut français d'Afrique noire fondé à Dakar en 1939 - devenu Institut fondamental d'Afrique noire en 1966, comme vous savez - qui réussit à me faire affecter à son service cette année-là. Ce geste me mit à l'abri de tracasseries policières grandissantes qu'il serait trop long de vous expliquer aujourd'hui...
[20]
-     ...mais pas à l'abri des remontrances familiales, je suppose ?
-    Ma mère crut que j'avais été envoûté, "marabouté". Elle ne comprenait pas ce changement subit de métier. Rendez-vous compte ! moi qui étais si haut placé dans la société, qui côtoyais les grands de ce monde, commandants, gouverneurs, maires, etc., voilà que je traînais dans les marchés en quête de contes d'autrefois, d'historiettes pour enfants, de mythes et de légendes...
-    Cela me rappelle la dure parole de YHWH à Caïn qui venait de tuer son frère cadet: « Tu seras errant et vagabond sur la terre », que l'on trouve au début de la Bible ( Gn 4, 12)
-    Quelle punition ! Mais en réalité mon exil ici-bas était volontaire, avec pour but de sauvegarder les traditions orales africaines menacées de disparition du fait de l'importance grandissante des villes, véritables "d
éfoliants culturels" comme dit avec raison le Pr Joseph Ki-Zerbo, l'un de vos compatriotes [21]
. (rires).
-    Qui a d'ailleurs enseigné un temps en France.
-    Pour rassurer ma chère maman, de plus en plus inquiète pour ma "carrière", j'improvisai un long poème où j'évoquais les nombreuses gloires de la terre disparues au cours des siècles. Que de palais réduits en poussière, que de grands noms déjà oubliés ! Seuls m'importaient désormais les biens supérieurs de l'âme : connaissance spirituelle et marche vers mon Seigneur.
-    Grâce à votre recherche ethnologique sur le terrain, en tout cas, de nombreux trésors de la culture orale ont pu être recueillis et sauvés. Et voici que vos livres les mettent à la disposition des lecteurs passionnés par l'Afrique.
-    Durant plusieurs années, je pus sillonner la plupart des pays de l'Ouest africain, engrangeant à qui mieux mieux. 1949, soit 7 x 7, se passa ainsi sur le terrain. 1956, soit 8 x 7, me vit au premier Congrès international des écrivains qui se tint à Paris, à la Sorbonne
[22].
-    Pour suivre docilement la tradition de votre ethnie, vous auriez dû vous retirer de toute activité sept ans après, soit en 1963, si je ne m'abuse.
-    Vous avez raison. En fait, il faut rajouter sept ans de plus pour arriver à 1970, année où je mis fin à mon mandat à l'Unesco - mandat de 1962, renouvelé en 1966 - afin de pouvoir me consacrer entièrement à mes propres travaux. C'est depuis cette époque que je vis retiré ici, à Abidjan, dans la ville de mon ami Félix Houphouët-Boigny, traditionaliste baoulé éminent
[23].
-    Il est vrai que la médecine moderne a fait d'immenses progrès et qu'elle permet de vivre mieux et plus longtemps, ce qui explique peut-être que vous ayez pu rallonger de sept ans la limite traditionnelle peule. (rires).
-    Sept ans plus tard, dans la nuit du 20 au 21 juin 1977, j'eus la joie de pouvoir réunir les trois grandes familles maraboutiques de mon pays, déchirées par trop de souvenirs de guerre, de massacres et de malédictions mutuelles : les Kountas de Tombouctou, les Peuls Cissé du Macina et les Tall, descendants du fameux El Hadj Omar.
-    Jouant alors à plein votre rôle de conciliateur, de réconciliateur et d'homme de paix.
-    Dieu est grand ! « Alla na mawni ! » comme on dit en peul. Durant cette nuit mémorable, consacrée à la prière et à la lecture du Coran, les délégations représentatives des trois grandes familles, en présence de milliers de personnes et du chef de l'État venu exprès pour l'occasion, se rencontreront sur les ruines de la grande mosquée de Hamdallaye, l'ancienne capitale dévastée de l'Empire peul du Macina, et s'y donneront la main en gage de pardon solennel
[24].
-    Votre magnifique geste durant vos 77 ans m'apparaît comme une réplique à l'orgueil de Lamek, ce violent qui se vantait : "Oui, Caïn sera vengé 7 fois, mais Lamek 77 fois ! ", ainsi que nous l'apprend la Bible. (Gn 4, 24) Alors que Jésus de Nazareth, au contraire, répondit à Pierre qui lui demandait s'il fallait pardonner jusqu'à 7 fois : " Je ne te dis pas jusqu'à 7 fois, mais jusqu'à 77 fois ! " (Mt 18, 22)
-    Autrement dit « indéfiniment. » Bravo !
-    Ce domaine des nombres symboliques est passionnant, mais le temps passe et j'aimerais pouvoir vous poser encore quelques questions. Par exemple, êtes-vous allé en pèlerinage à La Mecque ?
-    Oui, j'ai eu l'opportunité d'accomplir cette cinquième "obligation" de tout bon musulman qui peut se payer au moins une fois dans sa vie ce voyage en Arabie. Mais je sais plus très bien en quelle année... peu importe, au fond.
-    Vous avez donc droit à l'appellation arabe d' "El Hadj", c'est-à-dire "Le Pèlerin" ! Comment se fait-il que vous n'ayez jamais fait précéder votre nom de ce titre prestigieux ?
-    Laissons cela. L'Ecclésiaste de la Bible - que je relis de temps en temps - a bien raison quand il s'écrie : « Tout est vanité et poursuite de vent ! »
[25] Et puis, par définition, un Peul est déjà un pèlerin, un nomade, non ? (rires). En revanche, il faut préciser que je n'apprécie pas du tout l'ambiance du Wahhâbisme. Ce mouvement rigoriste, en effet, combat le phénomène confrérique ainsi que le culte des saints [26].
-    Or, vous appartenez à la confrérie soufie de la Tidjaniya et vous vénérez publiquement celui qui fut votre maître et initiateur : Ceerno Bokar !
-    C'est vrai. J'ai cependant ramené de mon pèlerinage mecquois un bon "souvenir" ; je veux parler du vêtement liturgique, cette pièce de  tissu blanc que je garde toujours, durant mes voyages, au fond de ma valise, car elle me servira de linceul pour mon dernier "départ".  
-    D'une manière générale, l'idée de la mort ne devrait pas angoisser les croyants.
-    Pour moi, la mort n'est pas une ennemie
[27].
-    Cela me fait penser au petit pauvre d'Assise qui l'appelait "notre sœur la Mort corporelle". Finalement les bergers musulmans ont la fibre assez franciscaine : amour des animaux, de la nature, du beau parler poétique, de la liberté, souci de l'accueil de l'autre...
-    Saviez-vous que René Caillé, votre compatriote qui surmonta mille souffrances pour être le premier Blanc à pouvoir entrer à Tombouctou la mystérieuse, fut secouru plusieurs fois, en secret, par des Peuls au cours  de son périple ?
[28]
-    Je l'ignorais. Mais comme par hasard, j'ai lu avant de venir à Abidjan le livre que  Joseph Ki-Zerbo vient de consacrer à son père, premier chrétien du Burkina Faso. Ce dernier raconte comment, alors qu'il était esclave au Mali, son maître le tabassait à coups de bâton. Or une vieille femme peule, « survenant là par je ne sais quel prodige, prit vivement à partie mon tortionnaire : " Tu n'as pas honte ? Veux-tu le tuer ? Si tu ne le détaches pas immédiatement, eh bien ! je vais détacher mon pagne pour que vous voyiez tous ma nudité !" »
[29]
-    La pitié, ou l'empathie, appellée yurmeende ( prononcez yourmènndé) en fulfulde, est en effet l'une des qualités essentielles de notre culture. Un des noms traditionnels de Dieu est d'ailleurs Joom yurmeende, qu'on pourrait traduire par " Maître de miséricorde ".
-    Ce qui recoupe la formule coranique « Allah est clément et miséricordieux » qui est placée au début de chaque sourate...
-    ... sauf de la 9ème surnommée "la guerrière", et en la lisant on comprend facilement pourquoi. Il faut bien avouer qu'en de nombreux domaines les conversions massives des Peuls à l'islam ont souvent altéré les connaissances ancestrales
[30]. Je pense par exemple à ce fameux signe de croix que le berger trace sur un animal malade afin d'enrayer "magiquement" le développement de la maladie. Ou encore à cette symbolique initiatique des pasteurs lorsque la mythique femme de Koumen, nommée Foroforondou, s'exclame, indignée : « Comment as-tu consenti à faire venir ici un humain ? (...) Que fais-tu de la tradition du taureau sacré et de la vache-mère et de l'agneau céleste ? » [31]
-    Je serais tenté de mettre des majuscules à ces noms d'animaux emblématiques !
-    Je comprends que "l'Agneau céleste" puisse évoquer beaucoup de choses pour un chrétien. L'Agneau de Dieu n'est-il pas Jésus lui-même au dire des Évangiles ?
-    Vous connaissez à merveille les textes bibliques ! J'avais déjà remarqué votre aisance à citer le Nouveau Testament. Ainsi lorsque, plein de malice, vous aviez répliqué à celui qui, étonné, vous demandait pourquoi vous étiez allé vous asseoir derrière tout le monde un jour de convocation à Bandiagara : «  Parce que je suis très ambitieux ! J'aspire à être parmi les premiers au Jour du jugement dernier, car l'apôtre de Dieu Issa ibn Maryam ( Jésus fils de Marie) a enseigné que les premiers seraient les derniers, et les derniers les premiers. »
[32]
-    Jésus a dit aussi, en conclusion de la parabole des invités au festin, vous devez vous en souvenir : « Tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé. » (Lc 14, 7-11)


à suivre...


Notes :
 
 
[1] Article, revu et augmenté, paru initialement dans la revue bisannuelle Chemins de dialogue, n° 15, Marseille, 1999, pp. 169-185.
[2] Langue maternelle des bergers peuls du Sahel en Afrique occidentale.
[3] Cf. Bâ, Amadou Hampâté, Oui, mon commandant ! Mémoires II, Arles, Actes Sud, 1994, p. 247 .
[4] Ibid. p. 289.
[5] Benoist, Joseph Roger de, Amadou Hampâté Bâ, homme de dialogue religieux, article paru dans la revue Islamochristiana n° 19, 1993.
[6] Bâ, Amadou Hampâté, Amkoullel, l'enfant peul, Mémoires I, Arles, Actes Sud, 1991-92, Préface de Théodore Monod, p. 17.
[7] Bâ, Amadou Hampâté & Dieterlen, Germaine, Koumen, texte initiatique des pasteurs peuls, Paris, Mouton, 1961, p. 11.
[8] Senghor, Léopold Sédar, Ce que je crois, Négritude, francité et civilisation de l'universel, Paris, Grasset, 1988, p. 96.
[9] Hélas, il n'y eut ni "autre jour" ni "Académie française" !
[10] Bâ, Amadou Hampâté, Contes initiatiques peuls, Njeddo Dewal et Kaïdara, Paris, Stock, 1994, p. 244.
[11] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 193.
[12] Le mot ceerno vient du verbe peul ceerna = être un lettré.
[13] Bâ, Oui, mon commandant!, op. cit., p. 507.  Théodore Monod (1902-2000) naturaliste et humaniste français, explorateur du Sahara.
[14] Bâ, Amkoullel, op. cit, p. 153.
[15] Ibid., p. 315.
[16] Dupire, Maguerite, Organisation sociale des Peuls, Paris, Plon, 1970, p. 582.
[17] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 426.
[18] Ce livre, publié à Paris en 1973, reçut le Grand prix littéraire de l'Afrique noire en 1974, puis le Prix littéraire francophone international en 1983.
[19] Thesaurus-Index "A-D", Paris, 1990, p. 298.
[20] Bâ, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 506.    
[21] Joseph Ki-Zerbo (1922-2006), professeur d'histoire, homme politique et écrivain burkinabè.
[22] Heckmann, Hélène, Amadou Hampâté Bâ, sa vie, son œuvre. Communication à la journée d'étude organisée à Paris dans les locaux de l'INALCO en octobre 1987, p. 7.
[23] Bâ, Amadou Hampâté, Jésus vu par un musulman, Paris, Stock, 1994, p. 55.
[24]  Bâ, Oui, mon commandant ! op. cit., p. 49.
[25] Bâ, Amkoullel, op. cit., p. 412.   
[26] Cf. la revue bisannuelle Chemins de dialogue n° 12, Marseille, 1998, p. 104.   
[27] Bâ, Amadou Hampâté, Sur les traces d'Amkoullel, l'enfant peul, Arles, Actes Sud, 1998, p. 170.   
[28] Caillé, René, Journal d'un voyage à Tombouctou et à Djenné dans l'Afrique centrale, Paris, 1830.  
[29] Ki-Zerbo, Joseph, Alfred Diban, premier chrétien de Haute-Volta, Paris, le Cerf, 1983, p. 34.
[30] Bâ, Koumen, op. cit., p. 9.
[31] Ibid., p. 61.
[32] Bâ, Oui, mon commandant !, op. cit., p. 467.