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jeudi, 03 janvier 2013

L'acratie théologique de Jean Romanides

JSROMANIDES.jpg      Jean Romanides était  prêtre grec orthodoxe, écrivain et professeur. Il fut pendant très longtemps le représentant de l'Église grecque auprès du Conseil Mondial des Églises. Né le 2 mars 1927 au Pirée en Grèce il grandit toutefois aux États-Unis, à Manhattan, où ses parents avaient émigré lorsqu'il n'avait encore que deux mois. Diplômé du Hellenic College de Brooklin et de la Divinity School de Yale, il reçut son titre de docteur de l'Université d'Athènes.

     De 1956 à 1965, il occupa la chaire de théologie dogmatique à la Holy Cross Theological School de Brooklin. De 1968 jusqu'en 1982, il enseigna cette discipline à l'Université de Thessalonique. Enfin, pour son dernier poste, il  exerça à l'école théologique de Balamand au Liban. Il est décèdé à Athènes en 2001.

      Le Père Jean (Romanides) a développé de nombreuses études et réflexions, certaines assez controversées, sur les différences culturelles et religieuses entre les Chrétientés d'Orient et d'Occident et sur la façon dont ces divergences ont influencé le développement et le vie du christianisme dans ces aires culturelles. Ses rétudes approfondies en théologie dogmatique l'ont amené à cette conclusion qu'il existe un lien étroit entre les divergences doctrinales et les développements historiques. C'est pourquoi, lors des dernières années de sa vie, il se se concentra sur ses recherches historiques (période médiévale mais également le XVIIIe et le XIXe siècles).

      Ses travaux théologiques mettent l'accent sur la base empirique de la théologie : la theoria ou vision de Dieu en tant que nettement opposée à la spéculation intellectuelle (la « contemplation » des faux théologiens et des ésotéristes). Cette theoria est donc, pour le Père Jean, l'essence même de la théologie orthodoxe. Il identifiait, en outre, l'hésychasme au coeur de la pratique chrétienne et c'est en ce sens qu'il étudia en profondeur les oeuvres du grand hésychaste et théologien du XIVesiècle, saint Grégoire Palamas.

 

gregoirepalamas.jpg

 

Extraits de The Cure of the sickness of religion et de Life in Christ (Traduction de Thierry Jolif-Maïkov)

 

Sur la cure de la maladie religieuse

     « La différence, de base, entre les trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc d’un côté, et de l’évangile de Jean de l’autre, est due aux deux étapes de la cure correspondant à l’Ancien et au Nouveau Testament corrélés aux deux centres de la personnalité humaine, le premier étant le cerveau (ou intellect) qui fait partie du système de la moelle épinière dans lequel circule le liquide céphalo-rachidien, le second étant le coeur dans lequel circule le sang ; et c’est le coeur qui a besoin de la cure pour sa purification et son illumination afin d'être consumé dans la glorification de la personne toute entière.

     Les évangiles de Matthieu, Marc et Luc, accompagnés de textes de l'Ancien Testament, en particulier des Psaumes, étaient utilisés, comme éléments du processus de purification et d'illumination des coeurs des catéchumènes consumés par la célébration de la passion et de la crucifixion du Seigneur de Gloire dans laquelle ils avaient été baptisés lors du Samedi Saint. Ces baptêmes étaient suivis par la célébration de la résurrection du Christ et de l'Eucharistie de Pâques, lors de laquelle l'évangile de Jean commençait à être lu et interprété durant cette période de cinquante jours qui menait jusqu'au dimanche de la Pentecôte. Au cours de cette période d'instructions johanniques, on attendait de chacun qu'il progressât depuis l'état de purification de l'esprit dans le coeur jusqu'à son illumination par les prières et les psaumes ininterrompus, à la différence avec les prières et les psaumes dans l'intellect à certains moments. Alors, il devenait possible de distinguer entre celui dont la prière dans le coeur devenait incessante, et se révélait de fait un Membre du Corps du Christ, et celui qui, ayant connu cette prière ininterrompue, l’avait perdue et, s'étant satisfait de l'avoir connue, se trouvait en grand danger de la perdre pour toujours : « Ne pensons pas que nous sommes devenus des membres du Corps une fois pour toutes .» (S. Jean Chrysostome)

[...]

     « La communion humaine aux énergies incréées de Dieu qui saturent la création est augmentée par la purifiante, illuminante et glorifiante énergie de Dieu. Le contraste est aigu entre la glorification biblique et la tradition platonicienne et aristotélicienne pour laquelle le bonheur est la plus haute destinée, alors qu'il s'agit là de la réalisation de l'enfer lui-même, c'est-à-dire de la complète satisfaction de chaque désir égocentrique.

     Le plus important résultat de la glorification est la révélation qu'il « n'existe aucune similarité d'aucune sorte entre le créé et l'incréé » et qu’ « il est impossible d'exprimer Dieu et plus encore impossible de Le concevoir ». En d'autre termes la Bible Elle-même n'est ni expression de Dieu ni conception de Dieu. C'est uniquement dans les mains des glorifiés qu'elle peut être utilisée pour guider les autres vers la cure de purification et d'illumination du coeur et la glorification. Dans les mains de charlatans cela ne conduit qu'à la destruction de leurs victimes.

 [...]

     « La maladie de la personnalité humaine consiste en l'affaiblissement de la communion du coeur avec la Gloire de Dieu (Rom, 3:23), par son engluement dans les pensées en provenance de son environnement (Rom, 1:21, 24, 2:5). Dans un tel état, on s'imagine que Dieu se trouve dans l'image d'un ego malade ou même d'animaux (Rom, 1:22). La personne intérieure (eso anthropos) souffre de mort spirituelle « à cause de laquelle tous ont péché » (Rom, 5:12) en devenant esclave de l'instinct de conservation qui, par ses liens, déforme l'amour en une recherche égocentrique de sécurité et de bonheur.

      La guérison de cette maladie débute par la purification du coeur de toutes les pensées (Rom, 2:29), bonnes et mauvaises tout ensemble, et par leur restriction à l'intellect. Pour cela, l'esprit, dissipé dans le cerveau doit se concentrer sur lui-même par la prière et, telle une balle de lumière, retourner vers le coeur. Alors on est devenu libre des esclavages à toutes les choses de l'environnement, c'est-à-dire de l'autosatisfaction, de la santé, de la propriété et même de ses parents et de ses proches (Math, 10:37 ; Luc, 14:26). »

[...]

     « Les humains qui ne voient pas la gloire incréée de Dieu ne sont pas normaux. En d'autres mots, le seul humain qui soit né normal est le Seigneur de Gloire Qui, par choix, a assumé les passions involontaires (soif, faim, sommeil, peur de la mort...), bien que par nature Il soit la source de la gloire qui les abolit. »

 [...]

     « Les Patriarches et les prophètes de l'Ancien Testament, les apôtres et prophètes du Nouveau Testament et leurs successeurs, connaissaient bien cette maladie de la religion et le Médecin Qui la guérit : Le Seigneur (YHWH) de Gloire. Il est le Médecin de nos âmes et de nos corps. Il guérissait de cette maladie Ses amis et fidèles avant Son Incarnation et Il continue de le faire en tant que Dieu-homme.

     La maladie en question consiste en un court-circuit entre l'esprit de l'homme dans son coeur (la faculté noétique de la patristique) et le cerveau. Dans son état naturel cette faculté noétique tourne en cercle dans le coeur qui prie. Dans son état pathologique elle ne tourne plus en cercle mais, toujours ancrée dans le coeur, elle se déroute elle-même et se fixe au cerveau causant un court-circuit entre le cerveau et le coeur. Dans  ce cas les pensées du cerveau, qui proviennent toutes de l'environnement, deviennent les pensées de la faculté noétique toujours ancrée dans le coeur. De cette façon, le patient devient un esclave de son environnement. La conséquence est qu'il en arrive à confondre certaines de ses pensées avec son ou ses dieux.

     Dans son état naturel la faculté noétique tourne dans le coeur qui prie, régulée par sa communion avec la Gloire de Dieu, ainsi les passions (faim, soif, sommeil, porter des enfants, l'instinct de préservation de soi, la peur de la mort) sont sans reproche (i.e impeccables). Les mêmes passions, détachées d'une faculté noétique tournant dans le coeur et attachées au cerveau, entraînent pour ce cerveau la création de religions magiques imaginaires, pour contrôler la nature et le destin, ou pour atteindre le salut de l'âme séparée de la matière dans un état de bonheur, ou, pour le dire autrement, le bonheur de l'âme et du corps.

     Par le terme religion nous entendons l'identification de l'incréé avec le créé et, de la même manière, toute identification de représentations de l'incréé avec des pensées et des mots appartenant à l'esprit humain, ce qui est la base de l'idolâtrie. Ces pensées et ces mots peuvent être simplement des pensées ou des mots ou bien encore des représentations statuaires ou iconographiques à partir d'un texte supposément inspiré. En d'autres termes, même l'identification des mots et des pensées bibliques à propos de Dieu avec l'incréé appartient également au monde de l'idolâtrie et forme la base de toutes les hérésies jusqu'à ce jour. Les mots et les pensées bibliques, lorsqu'ils sont correctement utilisés, mènent à la glorification mais ne sont pas en eux-mêmes la glorification.

      Dans la tradition curative de l'Ancien et du Nouveau Testament les pensées et les mots appropriés sont utilisés comme moyens durant la période de purification et d'illumination du coeur. Ils sont comme abolis pendant le temps de la glorification, lorsque la gloire de Dieu, indescriptible, incompréhensible et incréée, qui sature toute chose, se révèle comme ayant pour source naturelle le Corps du Christ. Lorsque la phase de glorification est achevée, les pensées et les mots de la prière noétique dans le coeur réapparaissent. Celui qui a souffert la glorification a désormais vu par lui-même qu'il n'y a aucune similarité entre l'incréé et le créé et qu'il est « impossible d'exprimer Dieu et encore plus impossible de Le concevoir ».

 [...]

     « La glorification n'est pas un miracle mais l'étape finale normale de la transformation de l'amour égocentrique en amour non-égoïste. Jean et Paul considèrent tous deux très clairement que la vision du Christ en gloire dans cette vie est nécessaire pour la perfection de l'amour et le service à la société (Jn. XIV, 21-24 ; XVI, 22 ; XVII, 24 ; 1Cor. XIII, 10-13 ; Eph. III, 3-6). Les apparitions du Christ ressuscité en gloire n'étaient pas, et ne sont pas, des miracles accomplis pour contraindre les observateurs présents à croire en Sa Divinité. Le miracle ce fut la crucifixion du Seigneur de Gloire, non sa résurrection. »  

 

Sur la « prière du coeur »

     « Paul parle des psaumes et des prières, non pas récités par la propre bouche de quelqu'un,  mais entendus comme venant du coeur. Cette illumination du coeur neutralise l'esclavage de l'instinct de préservation de soi et entame la transformation de l'amour possessif en amour-non-égoïste. Ceci est le don de la foi à la personne intérieure qui est sa justification, sa réconciliation, son adoption, sa paix, son espoir et sa vivification.

     Ces psaumes et prières incessantes dans le coeur (Eph. 5:18-20) transforment l'individu privé (idiotês) en un temple de l'Esprit Saint et un membre du Corps du Christ. Ils sont le début de la libération des entraves de l'environnement, non par un retrait hors de celui-ci, mais par son contrôle ; non par l'exploitation, mais par l'amour désintéressé. C'est ainsi que : « la loi de l'Esprit de vie en Christ Jésus m'a affranchi de la loi du péché et de la mort... Si quelqu'un n'a pas l'Esprit de Christ, il ne lui appartient pas. Et si Christ est en vous, alors le corps est mort au péché, alors que l'Esprit est vie dans la justice... » (Rom. 8:2 et suivants)

     Être justifié par les prières et les psaumes du Saint Esprit dans le coeur, c'est voir le Christ comme dans un miroir « d'une manière obscure » (1 Cor. 13 :12). La glorification, c'est la venue de « ce qui est parfait » (1 Cor. 13:10) par la vision de Christ face-à-face (1 Cor. 13:12). Durant la glorification, qui est révélation, la prière dans le coeur, la connaissance et la prophétie sont abolies de même que la foi et l'espérance ; car elles sont remplacées par Christ Lui-même. Seul l'amour demeure (1 Cor. 13:8-11). Durant la révélation, les mots et les concepts à-propos de Dieu et à Dieu (prières) sont abolies. Après la glorification chacun retourne à l'illumination. La connaissance, la prophétie, les prières, la foi et l'espérance reviennent pour se joindre à l'amour.

    La Glorification n'est pas un miracle, mais l'état final normal de la transformation de l'amour égoïste en amour non-égoïste. »

 

Sur la Vie en Christ

     « Le propos premier de la foi, de la théologie et du dogme au sujet de Christ et de Sa relation au Père et au Saint Esprit est de conduire l'humanité à :

1) la purification et l'illumination du coeur, i-e, la thérapie du centre de la personne humaine,

2) la glorification (theosis), qui est la perfection de la personne, dans la vision de la gloire incréée et du règne (basileia) de Christ dans et parmi Ses saints, les membres de Son Corps, l'Église.

     La foi, la prière, la théologie et le dogme sont les méthodes thérapeutiques sur la voie de l'illumination à la perfection qui, une fois atteinte, abolit foi, prière, théologie et dogme, puisque leur but final est leur abolition dans la glorification et l'amour désintéressé. »

[...]

     « Les Pères ont toujours refusé les spéculations abstraites sur Dieu, sur Sa relation à la Création, et ont toujours insisté sur l'approche empirique de l'union à Dieu par la purification et l'illumination du coeur. C'est dans ce contexte que leurs termes praxis (action, acte) et theoria (vision) doivent être compris. Il ne s'agit pas de la distinction médiévale de l'Occident entre vie active et vie contemplative. Praxis, c'est la purification du coeur et theoria, la vision de la gloire que le coeur possède déjà par la foi intérieure de l'illumination ou glorification ou theosis. Theosis c'est la vision de la gloire de Dieu en Christ. La theosis n'est pas l'illumination ni simplement la participation à la Sainte Eucharistie comme le croient certains orthodoxes aujourd'hui.

     Ces distinctions présupposent le fait que le coeur, et non l'intellect, soit le centre de la spiritualité, l'endroit où se trouve formé le théologien ; et aussi le fait que, généralement, le coeur ne fonctionne pas correctement. »

 [...]

     « Afin que cette thérapie soit vue dans sa perspective propre en relation avec le monde, au sens large, il faudrait montrer que, si le judaïsme prophétique et son successeur, le christianisme, étaient apparus au XXesiècle, ils auraient peut-être été classés non parmi les religions mais parmi les sciences médicales telle que la psychiatrie mais avec un plus grand impact sur la société, au vue de leurs réussites dans la guérison, à des degrés divers, de la maladie qui consiste en un fonctionnement partiel de la personnalité humaine. En aucun cas ils n'auraient pu être confondu avec les religions qui, par diverses pratiques et croyances magiques, promettent l'évasion d'un monde matériel allégé du poids du mal ou d'un monde d'illusions vers un monde de sécurité et de joie. »

 [...]

     « Une autre façon de regarder cela c'est de se concentrer un peu plus sur les implications de la compréhension biblique et patristique du paradis et de l'enfer. Dieu Lui-même est, en même temps paradis et enfer, pardon et punition. Tout être humain a été créé pour voir, sans interruption, Dieu dans la gloire incréée de Christ. Que Dieu soit, pour chaque homme, ou le paradis ou l'enfer, pardon ou punition dépend de la réponse de l'homme à l'amour de Dieu en Christ et de son acceptation de la prescription pour transformer son amour égoïste et egocentré en l'Amour-Dieu. »

 

L'Église de Christ et la société

     « Aussi bien Paul que Jean considèrent clairement que la vision de Christ en cette vie est nécessaire pour la perfection de l'amour et le service à la société.

     Personne ne peut dire Jésus est Seigneur  dans le coeur sauf par l'Esprit et, par l'Esprit, personne ne peut dire Jésus est anathème (1 Cor. 12:3). Ceci c'est la spiritualité biblique et patristique et le pouvoir par lequel il est impossible de faire renoncer par la torture à Christ, au temple de l'Esprit Saint. Une telle renonciation prouverait simplement que cette personne n'était pas réellement un membre du Christ. La mission première des temples du Saint Esprit était de travailler à leur emploi, quel qu'il soit et de transmettre leur propre guérison aux autres. Ils travaillaient, littéralement, dans leurs sociétés avec une capacité similaire à celle des psychiatres. À cette différence, toutefois, qu'ils ne recherchaient pas l'équilibre mental par conformité aux standards sociaux de la normalité. Leur standard de normalité était la glorification. Leur pouvoir de guérison n'était pas, et n'est pas, de ce monde. Bien plutôt étaient-ils dans ce monde comme éléments de sa transformation. »

 [...]

     « Le propos des Églises Apostoliques n'étaient pas de réfléchir et de spéculer sur Dieu en Lui-même, puisqu'Il demeure un mystère à l'intellect, même lorsqu'Il révèle sa Gloire en Christ à ceux qui participent au mystère de la Croix de Son fils par leur glorification. Leur seul but était la guérison en Christ de chaque individu, guérison apportée par la purification et l'illumination du coeur dans cette vie, pour le service de la société. »

[...]

   « Il nous faut avoir une claire vision du contexte dans lequel l'Église et l'État voyaient la contribution des Prophètes à la guérison de la maladie de la personnalité humaine et son perfectionnement, afin de pouvoir comprendre tout à la fois la mission des Synodes et la raison pour laquelle l'Empire Romain les incorpora dans ses codes de loi. Ni l'Église ni l'État ne réduisaient la mission de l'Église au salut par le pardon des péchés pour l'entrée au paradis après la mort. Ceci aurait été l'équivalent des docteurs pardonnant à leur patients d'être malades afin qu'ils puissent être guéris après la mort. L'Église et l'État savaient très bien que le pardon des péchés n'était que le début de la guérison de la maladie de la quête du bonheur de l'humanité. Cette guérison devait passer par la purification et l'illumination du coeur et culminer dans la perfection de la glorification. Il en résultait non seulement une juste préparation pour la vie après la mort mais également une transformation, ici et maintenant, d'une société composée d'individus égoïstes et égocentriques vers une société d'individus pleins d'un amour altruiste qui ne recherche pas son propre bien. »

 [...]

« La Création est complètement dépendante de Dieu, bien qu'il n'y ait absolument aucune similarité entre eux. Ceci signifie qu'il n'existe aucune sorte de différence entre les éduqués et les non-éduqués lorsqu'ils passent par la cure de l'illumination afin de devenir Prophètes par la glorification. Une connaissance supérieure de la réalité créée ne donne aucune sorte de droit en ce qui concerne la connaissance supérieure de la réalité incréée. Pas plus que l'ignorance concernant la réalité créée ne saurait être un obstacle à la connaissance de la réalité incréée. »

 [...]

« Les Pères n'ont jamais compris la formulation des dogmes comme faisant partie d'un effort intellectuel pour comprendre les mystères de Dieu et de l'incarnation. Saint Grégoire le Théologien a ridiculisé de tels hérétiques : "Dites-mois quelle est l'innascibilité du Père et je vais vous expliquer la physiologie de la génération du Fils et de la procession du Saint Esprit, et nous serons tous deux frappés de folie furieuse pour avoir voulu sonder le mystère de Dieu. " De même les Pères n'ont jamais suivis la notion augustinienne qui veut que l'Église comprenne de mieux en mieux le mystère avec le temps. Chaque glorification est une participation à toute la Vérité de la Pentecôte lequel ne peut recevoir aucun ajout pas plus qu'être mieux compris. »

( Les textes dont ces extraits ont été traduits sont disponibles en anglais, dans leur intégralité, sur www.romanity.org)

 

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          Entretien avec James L. Kelley

( James L. Kelley est un jeune universitaire américain auteur de A Realism of Glory : Lectures on Christology in the Works of Protopresbyter John Romanides, Orthodox Research Institute,  2009.)

 

     James, pour les lecteurs français et francophones qui ne seraient pas très familiers des travaux du Père John Romanides, pourriez-vous exposer les principales orientations de ceux-ci ?

     Puisque chaque tâche ou travail devrait commencer par une louange à Dieu je commencerais par une prière : Au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Amen.

     Il y a de nombreuses entrées tout aussi fructueuses les unes que les autres pour présenter l'oeuvre du Père Romanides mais, puisque je m'adresse ici à un public français, je pense que le mieux est de débuter par son approche absolument unique de l'enseignement du Bienheureux Augustin d'Hippone. Le Père Patric (Ranson) fut sans doute le plus important théologien « romanidésien » en France, et ce n'est certainement pas un hasard si sa traduction d'une partie du texte du Père Jean, Franks, Romans, Feudalism and doctrine, a été publié dans l'ouvrage collectif "Dossier H :  saint Augustin" ( J. Romanides, "Le Filioque," in Dossier H Saint Augustin, L'Age d'Homme, 1988). Le père Jean a souligné que le Bienheureux Augustin, dans son De Tinitate et quelques autres textes, évoque les Théophanies de l'Ancien Testament (le Buisson ardent, les trois anges qui apparaissent à Abraham...) en tant qu'images créées transmises par les anges qui implémentaient ainsi des concepts dogmatiques directement dans l'esprit de leur récipiendaires.  

     Cet enseignement était une innovation de l'évêque d'Hippone, puisque tous les anciens Pères enseignaient que Moïse et Abraham (ainsi que tous les prophètes et patriarches de l'Ancien Testament) furent visités par l'énergie incréée, ou gloire de la Sainte Trinité, et non par “d'éphémères concepts et symboles créés à propos de Dieu” (ibid). Pourquoi est-ce si important ?

     Premièrement, un enseignement central de l'Église du Christ, depuis le premier siècle jusqu'à aujourd'hui, est que Dieu sauve, non par la médiation de créatures, mais par son propre Amour et par sa propre Vie trinitaire qui transcendent les concepts augustiniens. Deuxièmement, toute la théologie chrétienne non-orthodoxe suit les incompréhensions du bienheureux Augustin. Parce qu'il  a mésinterprété, ou peut-être ignoré, l'enseignement de l'Église à propos de l'union de Dieu à l'homme à travers ses énergies incréées. L'évêque africain a étendu ses erreurs à d'autres parties de l'enseignement de l'Église, la “double prédestination” ou le “péché originel hérité” ne sont qu'un exemple des conséquences malheureuses de son influence unilatérale sur la théologie occidentale (voir J. Romanides, Ancestral sin, Zephyr, 2002 et J. Kelley, A realism of Glory, Orthodox Research Institute, 2009). Le Père Jean fut également le premier à mettre au jour les relations entre la théologie anti-orthodoxe du moine calabrais Barlaam (XIVesiècle) et les positions spécifiques du Bienheureux Augustin. Ce qui signifie que l'Église Orthodoxe a condamné les enseignements du bienheureux Augustin concernant la Trinité et les théophanies de l'Ancien Testament, lorsqu'elle a condamné les positions identiques de Barlaam lors des conciles palamites du XIVesiècle.

     Encore pour les « profanes », que pouvez-vous nous dire de la réception des travaux du Père Jean au sein de l'Église Orthodoxe ?

      Il est assez triste de constater que, dans le monde anglophone, nombre de théologiens, supposément orthodoxes, ignorent les travaux du père Jean ou vont jusqu'à vouloir le déconsidérer. Un livre paru récemment et qui s'intitule Orthodox Readings of Augustine contient une introduction, intitulée Augustine and the Orthodox : The West in the East, écrite par George E. Demacopoulos et Aristotle Papanikolaou. Dans ce texte les auteurs accusent le Père Jean d'avoir mal lu et interprété le Bienheureux Augustin, mais sans offrir la moindre référence afin d'étayer leurs propos. De la même façon l'important travail du Père Jean, Ancestral Sin, est déconsidéré sous le prétexte  que sa « lecture des textes d'Augustin sur la grâce et le libre arbitre se fait à travers le prisme de la distinction palamite entre l'essence de Dieu et Ses énergies qui date du XIVesiècle. » Néanmoins ces « Conciles palamites » ne sont rien de moins que les Conciles constantinopolitains du XIVesiècle qui valent pour tous les chrétiens orthodoxes et qui posent que tout orthodoxe doit être en accord avec saint Grégoire Palamas c'est-à-dire que l'essence de Dieu et Ses énergies ne doivent pas être confondues  ainsi qu'avec le fait que toute la Tradition de l'Église est présente dans l'enseignement correct sur les énergies de Dieu. De ce fait, toute approche des Pères de l'Église qui ne se fait pas à travers cette loupe palamite est fausse par définition. Les auteurs espèrent déconsidérer le Père Jean pour avoir dit qu'Augustin était un « piètre hésychaste » (ibid). Toutefois, l'hésychasme est bel et bien aussi ancien que l'Église, et il est le fondement de la foi orthodoxe depuis les origines de l'Église. La vérité est que les écrits d'Augustin reflètent un enseignement erroné à propos de Dieu, de l'homme et du salut. Bien que la sainteté du Bienheureux Augustin ne soit pas remise en cause ici, ses écrits sont, néanmoins, des expressions inadéquates des enseignements orthodoxes sur la vie spirituelle. Aussi, de ce point de vue, Augustin n'est pas un  « bon hésychaste » ! Il est donc important de se rappeller que nombre de ceux qui, aujourd'hui, écrivent en tant qu'« orthodoxes » n'ont ni le bagage ni le discernement pour distinguer entre ce qui est orthodoxe et ce qui ne l'est pas. C'est vraiment malheureux !

     Le Père Jean était très « original » lorsqu'il expliquait que la voie du Christ n'est pas une religion mais la guérison de la « maladie de la religion »... Pouvez-vous nous en dire plus sur ce point de vue, et comment y parvint le Père Jean ?

       Bien ! L'Ancien Testament nous montre que Dieu est venu vers l'homme et a proclamé : « Vous n'aurez pas d'autres Dieux devant moi. » Ce qui était vraiment révolutionnaire, puisque Dieu révélait alors que les autres « dieux » étaient des démons, et qu'il était le seul et vrai Dieu. La maladie qui porte les gens à croire que les démons sont des dieux était identique à toutes les autres formes de cultes organisés, en dehors de celui des Israélites – l'Église qui, bien que de manière anticipée, vénérait le Christ. Donc, le Père Jean utilise le mot « religion » de la manière dont il est très exactement utilisé, selon lui, par le monde moderne ; comme une abstraction, au même titre que les mots « politique » ou « société ». Le Père Jean disait qu'il existe, de par le monde, énormément de personnes religieuses et que toutes sont gouvernées par des illusions de l'esprit en croyant qu'une force démonique est un dieu. Toutefois, l'orthodoxie offre la cure à ce mode de vie maladif et se trouve ainsi être anti-religieuse ! De nombreuses autres implications découlent de ceci, mais, malheureusement nous manquons de temps...

     Pourriez-vous nous expliquer très clairement comment le Père Jean liait dans son analyse la politique de Charlemagne et des Francs avec la rupture de cette « cure » en Occident ?

     Charlemagne et, en général, toute la culture de la cour franque ont basé leur théologie, principalement, sur les enseignements du Bienheureux Augustin. Du fait qu'Augustin n'a pas enseigné la méthode thérapeutique correcte – c'est-à-dire qu'il n'a pas enseigné l'hésychasme – l'édifice théologique franc fut bâti sur un terrain instable. Par exemple, en 794, au Concile de l'Église franque de Francfort, Charlemagne et ses évêques eurent l'incroyable culot de suggérer que tous les romains de l'Empire d'Orient n'étaient pas des romains mais un ramassis de grecs hérétiques qui avaient abandonnés la vraie théologie chrétienne. Pour les Franks toute théologie qui ignorait leur filioque (une erreur théologique soutenue dans le De Trinitate d'Augustin) était, par définition, hérétique et « non-romaine ». Le Père Jean à fortement argumenté le fait que la « romanité » ou « romeosyne » réside dans l'Église qui continue la thérapie spirituelle du Christ et de Ses Apôtres. Pour lui, et pour moi également, cette Église « romaine » n'est autre que l'Église Une, Catholique et Apostolique, l'Église orthodoxe.

 

    ***

 

Éloge funèbre du Père Jean (Romanides) prononcé par le Père Georges (Metallinos), Doyen de la Faculté de Théologie d'Athènes

 

     Au nom du Département de Théologie de l'École de l'Université d'Athènes et de son Président M. Demetrios Gonis, on m'a fait l'honneur d'offrir quelques paroles d'amour, de respect et d'honneur pour l'excellent collègue, qui était en route pour les « hautes sphères ».

     Le défunt s'était lui-même révélé ainsi dans une de ses rares présentations de lui-même:

John S. Romanides.jpg      "Mes parents venaient de la ville romaine (*) de Kastropolis d'Arabessus en Cappadoce, berceau de l'empereur romain Maurice (582-602), qui avait nommé saint Grégoire le Grand (590-604) pape de Rome, qui à son tour nomma Augustin premier archevêque de Cantorbéry (597-604).

     Je suis né au Pirée le 2 mars 1927. J'ai quitté la Grèce et j'ai émigré en Amérique le 15 mai 1927 (âgé seulement de 72 jours) avec mes parents et j'ai grandi dans la ville de New York, à Manhattan, sur la 46erue, entre la deuxième et la troisième avenue.

     Je suis diplômé du Collège grec de Brookline au Massachusetts, de l'École de Théologie de l'Université de  La Yale, docteur de l'École de théologie de l'Université nationale Capodistrienne d'Athènes et de l'École de Philosophie de l'Université de Harvard (École des arts et des sciences); Professeur émérite de l'École de Théologie de l'Université Aristote de Thessalonique et professeur invité de l'École théologique de Saint Jean Damascène de l'Université de Balamand au Liban depuis 1970 ".

     À ceci, nous ajouterons qu'il a également étudié au Séminaire Russe Saint Vladimir à New York ; à l'Institut théologique Saint-Serge à Paris et à Munich, en Allemagne. Il a été ordonné prêtre en 1951 et, depuis lors, a officié dans différents diocèses des États-Unis d'Amérique. Entre les années 1958 et 1965 il a enseigné comme professeur à l'École théologique de la Sainte Croix, mais a démissionné en 1965, pour protester contre le renvoi du père de George Florovsky de l'École.

     Sa nomination au siège de Dogmatique à l'École de Théologie de l'Université de Thessalonique a eu lieu le 12 Juin 1968, mais il n'y a finalement pas été affecté, parce qu'il était accusé d'être "communiste" ! Sa prise de poste a finalement eu lieu en 1970. En 1984, il a démissionné pour des raisons personnelles, a pris une retraite à taux plein, mais il n'a pas été jugé approprié de lui accorder le titre de professeur émérite : chose qui révèle les dysfonctionnements de nos collègues théologiens.

SON ŒUVRE

      Il a écrit une pléthore d'études, dont beaucoup sont encore inédites et devraient être publiées ensemble, dans une série de volumes. Ces reliques doivent être préservés, car elles ont beaucoup à offrir et à révéler.

      Sa thèse de doctorat sur le Péché Originel qui était un traité littéralement révolutionnaire, a ouvert de nouvelles voies dans notre théologie, elle fut suivie par ses livres tout aussi importanst sur la Romanité, dans le domaine de l'Histoire. Père Jean a relancé la recherche et la compréhension dans ces deux domaines.

     Son travail et sa contribution à la science ont été systématiquement analysés dans la thèse de doctorat d'Andrew Sopko, "Prophète de l'Orthodoxie Romaine - la Théologie de Jean Romanides", Canada 1998.

     Tout aussi importante est sa participation et sa contribution à notre Église, avec sa participation aux dialogues théologiques, avec les participants hétérodoxes, en particulier les anglicans, mais aussi avec d'autres représentants religieux (judaïsme, islam). Le fait que sa langue maternelle était l'américain (l'anglais) lui a fourni la facilité dont il avait besoin pour exposer avec précision les positions de notre Église. Dans le dialogue avec la Fédération Luthérienne Mondiale (1978), j'ai eu l'occasion de me familiariser avec lui, et de devenir un de ses proches, et, plus important pour moi, de devenir vraiment son élève, au-delà de l'étude approfondie et continue de ses œuvres. Dans ces dialogues, sa vaste connaissance de la tradition patristique est devenue très apparente, avec les falsifications qu'elle avait subies à la fois en Orient et en Occident, et surtout sa connaissance de la théologie de saint Grégoire Palamas, pierre angulaire de la tradition orthodoxe.

     Père Jean était partisan de l'association entre la théologie et l'expérience de l'Esprit Saint, et du cheminement par étapes de la catharsis spirituelle, de l'llumination et de la theosis (déification) des saints, comme préalables des Conciles œcuméniques et de leur acceptation sans réserve, chose qui a été écartée en Occident, mais aussi dans notre propre pensée théologique occidentalisante. Ce tournant vers la mentalité patristique comme forme d'authenticité ecclésiastique était la poursuite et l'achèvement du mouvement initié par le père George Florovsky, dont il a poursuivi le cours dans le dialogue œcuménique, lui même devenant une gêne, car il n'était pas facile de converser avec lui. Un jour, tout cela va être mis par écrit, afin que le caractère exceptionnel du défunt apparaisse, avec sa véritable contribution à la présence internationale et œcuménique de l'Orthodoxie, même s'il a souvent été lui-même réservé...

L'avant et l'après Romanides

     Lors de l'examen de son opus théologique, éducatif, littéraire et militant, nous sommes naturellement obligés de nous référer à une ère avant Romanides et après Romanides. Parce qu'il introduisit une coupure réelle et une faille dans notre passé scolastique, qui ressemblait à une captivité babylonienne de notre théologie. Sa thèse a résolument scellé ce cours revivaliste, dans la mesure où même ceux qui, pour diverses raisons, le critiquaient ou lui manifestaient leur opposition idéologique, trahissaient dans leurs écrits l'influence du Père Jean dans leur pensée théologique. Plus précisément, le Père Jean :

a rétabli la priorité de la patristique théologique empirique dans le domaine universitaire de la théologie, écartant la voie intellectuelle méditative-métaphysique de théologisation.

Il a lié la théologie académique au culte et à la tradition patristique de la Philocalie, prouvant par-là l'interpénétration de la théologie et de la vie spirituelle, et le caractère pastoralo-thérapeutique [ποιμαντικό-θεραπευτικό] de la théologie dogmatique.

–  Il a discerné et adopté dans sa méthode théologique le lien étroit entre le dogme et l'histoire, grâce auquel, il a été en mesure de comprendre, comme peu le pouvaient avant lui, l'aliénation et la disparition de la théologie en Europe occidentale, qui est née de l'occupation franque et de sa dictature. En outre, sa connaissance compétente de l'histoire franque et romaine (il était destiné à être professeur d'histoire à Yale), l'a aidé à déterminer et à analyser la différence diamétrale entre les civilisations franque et romaine, avec l'introduction de critères romains pour examiner notre histoire et notre civilisation.

Il a ainsi également aidé à la recherche exhaustive de l'hellénisme, au-delà des scénarios fabriqués par l'Occident, avec sa position stricte consistant à justifier absolument l'utilisation de nos noms historiques, de leur signification et de leur potentiel dans le cours de notre histoire.

Les hétérodoxes

     C'est un fait, que les hétérodoxes ont reconnu plus que nous   la personnalité du Père Jean et de son importance pour l'Orthodoxie. Il était considéré comme le meilleur chercheur orthodoxe du bienheureux Augustin, qui a même aidé la théologie occidentale à le comprendre, et a été caractérisé comme "assurément le plus grand des théologiens orthodoxes vivants, dont les travaux comprennent une étude critique des travaux d'Augustin à la lumière de la théologie patristique." Et il faut dire, que nous sommes redevables au Père Jean pour son affirmation de poids selon laquelle les enseignements de Barlaam de Calabre sur les expériences de perception de Dieu des prophètes, étant "des phénomènes naturels, qui peuvent être faits et défaits", sont dérivés du Traité sur la Trinité du bienheureux Augustin.

     Père Jean respecté et aimé, tes amis, tes collègues, tous expriment notre gratitude, pour tout ce que, par la Grâce de Dieu, tu nous as donné. Comme les milliers d'étudiants, directs ou indirects le font également. Nous nous accrochons au legs théologique que tu nous as laissé, pour qu'il soit notre bâton de marche dans l'obscurité que le calcul, l'ignorance, l'indifférence et le profit ont engendrée. Tu nous as unis avec l'élément patristique dans le domaine de la théologie universitaire, en nous exhortant sans cesse vers le culte et l'exercice ascétique, où la véritable théologie est cultivée. Nous te remercions !

     Que ta mémoire soit éternelle, jusques aux temps où nous nous rencontrerons à nouveau à l'autel céleste, mon bien-aimé collègue et commensal dans le ministère.

(Version française Claude Lopez-Ginisty revue et corrigée d'après :

http://www.oodegr.com/english/biographies/newteroi/romanidis1.htm )

 

* Note du traducteur : Par "romaine" le Père Jean entend "grec" !

NDLR : à propos de cette note du traducteur : lorsque le Père Jean emploie le mot « romain », il veut bel et bien dire romain... Pour les « citoyens », chrétiens de langue grecque, de l'Empire romain, qu'ils se trouvassent en Italie, en « Afrique du Nord » ou au « Moyen-Orient » il ne faisait aucun doute que leur seule citoyenneté était romaine ! Et jusqu'à fort récemment les chrétiens d'Asie Mineure ne se nommaient pas et n'étaient pas nommés autrement : « romyosine ». En arabe « roumi »... « Pour l'islam la papauté est toujours latine et franque et les patriarcats de la Nouvelle Rome, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem sont toujours romains. » (Père Jean, in The Sickness of religion and its cure).

 

Ce dossier sur le Père Jean Romanides a été réalisé par Thierry Jolif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi, 26 août 2011

Thierry Jolif et la contrelittérature

Cliché T.J.jpg L'insurrection du Nom : retour en talvera.

Thierry Jolif est l’un des très rares qui,  immédiatement, a saisi de l’intérieur ce que recelait le mot « contrelittérature ». Sa critique de mon livre Au cœur de la talvera exprime avec une extrême finesse nos deux visions, à la fois si proches et pourtant séparées, de la contrelittérature. Au-delà de nos propres contradictions trop humaines – qu’il évoque brièvement avec élégance – Thierry Jolif voit dans la question du Filioque le véritable enjeu de notre différend. Selon lui, plus que son consentement à une « clarification », la contrelittérature devrait opérer un retournement théologique pour s’extraire de la « pétrification » spirituelle à laquelle l’occident aurait été réduit. Les remarques qu’il fait sur le Graal sont très justes et méritent considération. Il faut souhaiter que nos deux optiques  se rejoignent un jour, sous les auspices du grand Vladimir Soloviev, dans la charité de l'Église indivise et la lumière d’un œcuménisme intégral.

vendredi, 10 octobre 2008

Un saut hors de la nature

Dans cette intervention, notre ami Thierry Jolif réagit en tant que chrétien orthodoxe aux différents articles du dossier sur la « décroissance » de notre dernier n°21. Sa prise de position instaure ainsi ce que nous appelons une talvera, c’est-à-dire un lieu vivant et fraternel de dialogue.

 
creation.jpg

L'homme est un saut hors du monde de la nature.
Nicolas Berdiaev


Leurs greniers sont remplis, débordant l'un dans l'autre ;
leur brebis sont fécondes et sortent en grand nombre
et leurs boeufs sont bien gras.
Dans leurs murs, il n'y a ni brèche ni passage,
et aucune clameur sur leurs places.
Et l'on dit bienheureux le peuple qui a ça !
Heureux plutôt le peuple dont le Seigneur est Dieu.
Psaume 144, 13-15 (version de la Septante)

 

La talvera est cet espace, ce lieu (situs) non labouré, le lieu du retournement, l'espace demeuré vierge pour aller plus loin ; aussi, face à l'importance décisive d'un sujet tel que l'écologie, traité avec rigueur dans le dernier Contrelittérature, il m’apparaît important de me positionner sur l’espace de la talvera.
J’apprécie et  respecte les différentes contributions publiées et c'est, précisément, à l'aune de ce respect que j’aimerais mesurer la profondeur des idées qu'elles peuvent amener à développer.
Tout d'abord, faisons remarquer que, si nous acceptons l'idée de l'évolution (et non de l'évolutionnisme comme philosophie et moralisme) ainsi que l'idée d'une loi naturelle (contrebalancée, ou non, par une grâce surnaturelle) alors, ce faisant, n'acceptons-nous pas que la terre et son climat aient pu connaître déjà, à moult reprises, des changements profonds, radicaux ; des bouleversements violents, des évolutions patientes et ce, sans interventions humaines ?  En effet, si la nature est un tout et que nous en sommes une partie, un maillon, l'extinction de l'espèce humaine n'est-elle pas un événement naturel parmi d'autres dans l'écologie (au sens premier) de ce vaste « bio-système » ?
Bien sûr, le grand nombre des écologistes (engagés, politiques, militants ...) ne partage pas ce radicalisme qui, en fait, s'inscrit logiquement et rationnellement dans leur doctrine. Pourtant, en poussant la pensée « écologiste » jusqu'à ces limites extrêmes, on constate aisément qu'elle porte en elle ce germe de nihilisme pour le genre humain. En outre, de plus en plus visiblement, l'homme a peur de sa liberté, il semble ne plus savoir qu'en faire. Cette liberté « désorientée » qu'il porte comme un fardeau, il serait presque prêt à la brader contre n'importe quelle promesse d'une sécurité et d'une stabilité bienfaisantes.
Dès lors, il en va de même pour toute forme de « responsabilité » (responsable mais pas coupable !). Afin de se libérer de cette tension « écologique », ne consentiraient-ils pas à abdiquer et à offrir à un pouvoir absolu la responsabilité de ces « choses » qui les dépassent ? Nous sommes bien d'accord pour affirmer qu'une société construite sur ces bases pourrait « à tout moment basculer dans un véritable cauchemar sécuritaire » (Philippe Conte).
Cette « arrière-pensée » mérite donc tout de même d'être surveillée du coin de l'oeil. Mais, par ailleurs, lorsque, en tant que chrétiens, nous entamons un dialogue, lorsque nous en appelons à une vie plus « évangélique », sachons nous souvenir qu'il n'est pas certain que les premiers chrétiens, précisément, aient fondé beaucoup d'espoir sur la conservation de « ce monde »...
Certes, notre perception a changé, celle de l' Église s'est sagement adaptée, néanmoins il reste à poser clairement les prolégomènes à toutes discussions claires et fructueuses sur un sujet vaste, complexe et parfois bien épineux !
C'est bel et bien tout d'abord de l'idée de nature, de sa définition et de sa valeur qu'il faut partir. Et, en termes chrétiens nous ne saurions mieux dire qu'Alain Santacreu : « Contrairement à l'esprit païen, la nature n'a pas de valeur intrinsèque pour le chrétien. »
De même lorsque, en réponse aux idées d'Alain de Benoist, il déclare : « Le nominalisme païen ramène le " spirituel " au " sacré " mais [...] reproche au spirituel d'avoir désacralisé le monde », nous ne pouvons qu'affirmer notre accord et même ajouter : Oui, le christianisme a désacralisé l'ancien monde, il a « démythifié » la nature, mais pour l'entraîner à sa suite vers la sanctification et la transfiguration. Toutefois, ceci est une définition presque apophatique ; aussi, pour définir une conception chrétienne plus positive, nous appuierons-nous principalement sur le document intitulé « Les Fondements de la doctrine sociale » de l'Église Orthodoxe russe, ainsi que sur d'autres sources anciennes ou plus récentes de la tradition vivante de l'orthodoxie, ou inspirée par elle.
Donc : « L'orthodoxie ne considère pas la nature environnante isolément, comme une structure fermée. Les mondes végétal, animal et humain sont intimement liés. D'un point de vue chrétien, la nature n'est pas un réservoir de ressources destiné à une utilisation égoïste et irresponsable : elle est une maison, dont l'homme n'est pas le maître mais l'intendant, et un temple dont il est le prêtre qui d'ailleurs adore non pas la nature mais son Créateur. » Il découle logiquement de ce qui précède que  : « Les problèmes écologiques ont par essence un caractère anthropologique, car ils sont suscités par l'homme et non par la nature. »
Nous voici déjà avec une base assez sérieuse. Toutefois, ce document intitulé « Fondements » ne peut offrir tout le luxe d'un développement théologique et anthropologique complet. Aussi nous faut-il préciser quelques points.
Effectivement « l'état de nature cher aux candides de l'écologie n'est pas forcément l'harmonie du jardin d'Eden » (Fabien Haug), mais il faut allez un peu plus loin, allez « droit de l'avant » comme le préconisait saint Paul ; et ne pas craindre un certain « maximalisme » en affirmant qu'il n'y a pas, dans l'état actuel du « réel », d'état de nature pour l'homme ! L'état actuel de l'homme est « contre-nature », il n'est pas dans sa « nature » propre : « le Créateur, selon le mythe vrai qu'évoque la Genèse, a insufflé le principe spirituel dans les narines de l'homme, et ce principe anime la boue première, la " nature ", tout en lui arrachant l'homme, puisqu'il fait de celui-ci une personne à l'image et à la ressemblance de Dieu » (Olivier Clément). Et nous savons tous ce qui « survient ensuite » : « La soufrance et la mort sont entrées dans le monde malgré Dieu, avec le péché [...] Dieu n'est pas le créateur de ce monde-ci, de ce monde de larmes et de sang, de ce monde où la mort est la condition de la vie » (Maurice Zundel). Le « créateur » de ce « monde-ci », de cet état du monde, c'est l'homme, le « démiurge » de cette « vallée de larmes », vallée malheureusement réelle et matérielle pour nous qui continuons à « l'objectiver » mais d'ores et déjà, et secrètement, transfigurée en Christ.
Selon l'éminent théologien le père Jean Romanidès :
« Les Pères de l'Orient rejetaient l'idée que Dieu est l'auteur de la mort, que le monde est " normal " dans sa situation actuelle et que l'homme peut vivre une vie "normale " à la seule condition de suivre les lois naturelles dont on suppose qu'elles gouvernent l'univers. La conception orthodoxe de l'univers est incompatible avec un système statique de lois morales naturelles. Le monde est au contraire conçu comme un champ d'action et de combat de personnes vivantes. Un Dieu vivant et personnel est à l'origine de la création tout entière. Son omniprésence n'exclut pas toutefois d'autres volontés, créées elles-mêmes par Lui, avec le pouvoir même de rejeter la volonté de leur Créateur. C'est ainsi que le Diable est non seulement capable d'exister, mais aussi d'aspirer à la destruction des oeuvres de Dieu. Il le fait en essayant d'attirer la création vers le néant dont elle est issue. La mort, qui est un " retour au néant " (St Athanase - De incarnatio Verbi, 4-5), constitue l'essence même du pouvoir diabolique sur la création (Rom 8,19-22). La résurrection du Christ dans la réalité même de sa chair et de ses os (Luc 24,39), non seulement constitue la preuve du caractère " anormal " de la mort, mais la désigne comme le véritable ennemi (1Cor 15,26). Mais si la mort est un phénomène anormal, il ne peut y avoir rien de tel qu'une " loi morale " inhérente à l'univers. »
Précisons encore un peu : saint Grégoire de Nysse voyait, lui, que la mort-naturelle pouvait « parfaitement » s'insérer dans les mécanismes de transmission des domaines vitaux des espèces animales et végétales qui ne sont pas créées à l'image de Dieu ; au contraire, l'homme a, dès son « apparition », un caractère central, une valeur infinie, en lui il récapitule l'univers entier  – microcosme –  et, créé à l'image et à la ressemblance  – microtheos –, il doit communiquer la grâce à l'univers entier  – macrocosme. Rejetant le conseil, bafouant le commandement, il chute et se rend indigne de sa fonction cosmique de roi-prêtre, « il a oublié sa dignité de personne et s'est ravalé au rang de l'espèce. Du mode d'existence de la personne, qui eut été croissance sans fin dans l'immortalité, il est tombé dans le mode d'existence des espèces qui est multiplication selon la chair au sein de la mort » (O. Clément).
Aussi, tout en comprenant et acceptant l'argument et la démonstration d'Alain Santacreu, lorsqu'il précise que « c'est bien l'espèce qui fait l'individu et non l'inverse. » nous devons-nous de préciser que la « personne » (hypostase) excède l'espèce (« La personne signifie l'irréductibilité de l'homme à sa nature » V. Lossky), que la vraie « nature » de l'homme excède la nature et le mode de l'espèce : c'est cette « nature » extranaturelle que le Christ est venue rétablir et accomplir, parfaire ! Maurice Zundel disait, lui, qu'il fallait « faire contrepoids à l'immortalité de l'espèce (par sa continuation physique) par l'immortalité de la personne ».
Ce que nous souhaitions souligner en rappelant ceci à qui veut bien le lire c'est que, si « les fondements de la Nouvelle Alliance instituée par le Christ sont de nature à rééquilibrer la pensée écologiste militante » (Fabien Haug), alors, jusqu'où doit-on pousser le rééquilibrage ? Jusqu'à quel point l'idéologie écologiste et son « matérialisme ontologique » (Philippe Conte) peuvent-ils (veulent-ils ) être équilibrés ? Si la « pensée catholique est la seule à disposer des outils adéquats pour analyser de façon pertinente la crise environnementale » (Philippe Conte), pourquoi les chrétiens doivent-il continuer à user d'un vocabulaire enraciné dans une perception faussée ("développement durable", "crise environnementale", "environnement"...), perception qui, nous sommes bien d'accord, ne pose « aucune différence substantielle » (Philippe Conte) entre le vivant et le mort ?
Philippe Conte a bien raison d'affirmer que, pour éviter de laisser les chrétiens se désintéresser de la question à cause du « matérialisme et du malthusianisme de la très grande majorité des écologistes », il « faut impérativement cesser de réfléchir comme les Lumières nous l'ont imposer mais en chrétiens ».
Falk van Gaver appelle le « chrétien cohérent » à « favoriser l'avènement d'une société non-malthusienne en mettant en place l'intégralité des conditions pour y arriver ». Cela pourrait-être, selon nous, le « programme » de n'importe quelle idéologie. Nous approuvons, évidemment, les considérations suivantes, en particulier l'idée que « la sur-nature, la grâce, ne suppriment pas mais achèvent la nature », à ceci près que, pour l'orthodoxie, ce n'est que le parachèvement de l'homme, sa complète déification, qui peut non « achever » mais révéler la transfiguration de la Création accomplie par l'Incarnation et la Résurrection !
Philippe Conte affirme, lui que : « Le comportement à l'origine de la crise environnementale (le consumérisme et l'hédonisme) est mauvais en lui-même, pour chacun et dès aujourd'hui, il doit donc être abandonné ! C'est parce qu'il est intrinsèquement injuste que le libéralisme économique doit être réformé en profondeur. » Pour Falk van Gaver il faut une méthode ! Certes cela peut porter ses fruits mais, en définitive, pour la théologie chrétienne, il ne peut s'agir de cela, que de cela ! L'achèvement de la nature, sa « destination » (pour reprendre le mot de Berdiaev) ce n'est pas, bâtir de main d'homme (même chrétien) une béatitude terrestre pacifiée et optimiste, une « vie bonne », une « vie selon la nature » (il n'en existe pas pour l'homme, selon les Pères) ; non, le destin de la nature, c'est sa complète, intégrale, transfiguration en Christ par l'Esprit. Ainsi Motovilov, lorsqu'il fut « pris » dans la lumière thaborique qui enveloppait le saint starets Seraphim, vit-il la nature qui l'entourait telle qu'elle est ! C'est-à-dire, déjà, mais secrètement, transfigurée par l'Esprit. En effet, oui, la nature soupire, toute entière elle gît dans les douleurs de l'enfantement, elle attend le oui libre de l'homme ... Un oui qui ne viendra qu'après la prise de conscience de la vraie nature du problème ! « Prise de conscience » qui ne saurait se limiter à la compréhension empirique des données du dit problème et à la « mise en place » de solutions extérieures, factuelles, actives ... Non ! Surtout pas, nous entendons bien par-là une intégration en profondeur de la Vérité incluse dans les expressions spirituelles adéquates, une véritable « inhumanation », nous pourrions aussi dire une « véritable humanisation », l'homme ayant perdu originellement son « humanité » véritable « à l'image et à la ressemblance » !   
Ainsi, si  nous ne partageons pas nécessairement la position de Fabien Haug lorsqu'il affirme que « l'écologie est au coeur de la foi », néanmoins croyons-nous avec lui que « la foi peut défausser ce qui était faussé au sein de l'écologie » ; que « l'écologie doit triompher de ses vieux écueils, à savoir la caricature, les jeux d'influence, le déni, l'oubli de l'histoire et de la primauté de l'humain » ; et aussi que « l'Église doit mettre sa puissance terrestre et spirituelle au service de cet objectif d'intérêt universel ».
Néanmoins, encore une fois, il convient d'aller plus loin pour éviter qu'une certaine écologie chrétienne ne s'en aille fureter du côté d'un certain monisme ou d'une forme de gnosticisme. Pour cela les « bases » doivent être saines. Elles le seront, si nous retenons les « leçons » des Pères, en particulier dans ce cas, des Pères cappadociens. Il faut avant tout éviter de considérer une fois de plus que l'être de Dieu et « l'être du monde » formeraient une unité infrangible, tout comme admettre qu'un abîme infranchissable sépare Dieu du monde. Ce problème vital nous met en face d'un défi véritable, il en appelle à un esprit à la fois de prophétisme et de repentir, un esprit de communion authentiquement vrai, c'est-à-dire ecclésial et théologique (dans le sens de la « théologie mystique »). Nous avons un besoin absolument urgent des saints Pères (nous écrivons bien des Pères, nous n'écrivons pas des « docteurs ») ! Non pour faire un retour sur le passé, qui serait tout à fait vain, stérile et illusoire (ainsi que « démobilisateur »), mais pour accomplir ce retournement absolu qu'implique le caractère fondamental du problème qui nous occupe.
La pensée et la doctrine des saints Pères est de feu pour qui veut bien essayer de se l'approprier véritablement, c'est-à-dire, non comme un enseignement, mais comme un engendrement ! Par la prière, il faudrait faire « corps », faire « corps et âme » avec cette pensée qui va ensuite nous engendrer. La pensée des saints Pères est lumière et feu, lumière et feu de l'Esprit, elle est inabordable sans le sens de la prière, de la prière tout entière, ce qui signifie non pas seulement une « prière du coeur » largement mythifiée et fantasmé, mais toute la prière (car elle est inévitablement UNE), qu'elle soit d'imprécation, de demande, de confession, de louange ... La pensée, la doctrine des Pères fut et est toujours la seule véritable avant-garde. Constamment nous devons nous mettre en « mesure » de courir après elle qui est un souffle de feu vivifiant ! 
Pour qui désire ardemment une méthode la voici, il ne saurait, pour des chrétiens « cohérents », y en avoir une autre, elle est l'authentique « meta-hodos », la sur-voie. Berdiaev affirmait crûment « Ce monde il faut le jeter au feu ! », ce monde objectivé et objectivant, opacifié et opacifiant, ce monde qui n'est pas tout à fait la Création, qui n'est pas encore le Royaume, il faut le soumettre au feu de cette pensée qui est Vie ! Il est là, déjà, ce feu, celui dont le Christ Lui-même a dit qu'Il était venu le jeter sur le monde ; et Il a dit aussi : « comme je voudrais qu'il brûle déjà. » Le feu est là, « ce feu ineffable et prodigieux caché dans l'essence des choses comme dans le Buisson »(saint Maxime le Confesseur).
Bien sûr, on objectera qu'il faut tout de même plus de pragmatisme ou que tous les chrétiens et tous les hommes de bonne volonté ne sont pas des « mystiques », qu'il nous faut être « utiles », que d'autres solutions sont envisageables... Oui, il y a mille et mille raisonnements honnêtes, raisonnables, concrets, applicables ... Oui, mais tous, tous sont « tissés de corruption et de mort ».
Tous ils participent de ces « filets de mots », « du filet des chasseurs et des discours troublants » (Psaume 90, Septante) ! Nous rejoignons ici, en bout de course, en bout de sillon, l'exposé anti-nominaliste (ou plutôt  a-nominaliste ) d'Alain Santacreu dans lequel, toutefois, nous irions jusqu'à englober, au-delà du « nominalisme païen », tous les nominalismes et spécialement le « chrétien » qui finit immanquablement par déboucher sur le « matérialiste » dont on peut dire « dans une perspective berdiaévienne, qu'il s'emprisonne dans l'illusoire. L'intégration au niveau de l'objectivation, que poursuit le structuralisme, ne peut être qu'une intégration mécanique qui prive  l'homme de sa dimension personnelle et le cosmos de sa profondeur transparente. C'est une intégration au niveau des mots, non du sens, de l'extériorité, non de l'intériorité, du néant, non de la « gloire de l'être... » (O. Clément).
Mais le « nominalisme » actuel, qu'il soit païen, chrétien, libéral, productiviste est essentiellement hypocrite. Si le nom n'était qu'un signe arbitraire pourquoi s'acharner à le « néantiser », à le « sublimer » mais « en creux » ? Il s'agit d'une continuation de l'objectivation du monde, continuation de son opacification. Les noms et les idées, comme vecteurs révélant des énergies divines (« les essences spirituelles des choses », saint Maxime le confesseur), sont niés avant que d'être invertis, devenant les ouvriers serviles de l'édification du mur qui cache la transparente profondeur du monde. Cela est rendu « possible » car ici encore nous sommes face à une « double nature ». Saint Maxime et les Pères pour désigner les « essences spirituelles » parlaient des logoï quand, dans le même temps, pour dénoncer les pensées « diaboliques » (étymologiquement « qui divisent ») dans l'homme, ils usaient du mot logismoï.
Aussi, à notre sens,  ne s'agit-il nullement pour les chrétiens « cohérents », d'investir l'idéologie écologiste. Car ne devraient-ils pas pour ce faire beaucoup trop triturer leurs idées, trop affadir la radicalité d'une vision du monde qui n'a rien en commun avec ce monde-ci et qui a déjà trop perdu à se compromettre avec lui ? Déjà le sens de la priorité semble avoir disparu, faut-il donc sauvegarder ou sauver ? Le mouvement souhaité par Fabien Haug ne se renverserait-il pas, l'écologie ne serait-elle pas en train de se substituer à une pensée authentiquement chrétienne sur le monde et la nature ? « L'homme fut créé comme mélange, mixture et union des deux natures et des deux mondes ... » (spirituel-angélique et sensible-matériel), le Logos, « habile artisan » a placé l'homme sur la terre « comme un deuxième monde, un grand dans le petit, un deuxième ange, un adorateur mixte, un spectateur de la création visible et un initié de l'invisible ... » (saint Grégoire le Théologien). Cette doctrine des Pères est-elle « assimilable » par l'écologie ? N'est-ce pas de la réponse à cette interrogation que dépendra la seule « action », le seul « activisme » chrétien authentique sur les questions touchant à la nature ?
Contrelittérature peut jouer un rôle dans ce rappel car, en ce domaine aussi, il faut impérativement une « révolution de la révolution », il faut une « contrécologie » ! Il faut un « saut », un saut de l'esprit vers la doctrine unanime des saints Pères, un saut qui n'est ni vers le passé pas plus que vers un futur terrestre mais bien un saut dans le feu vivifiant de l'Esprit Saint ! Un saut, un retournement, une métanoia vraie, par-dessus le « vide » institutionnel et littéraire des mots, un saut pour retrouver « l'essence spirituelle des choses », ce feu saint et ineffable.
Le christianisme a, en effet, « démythifié » la nature, « désacralisé » la vision moniste ou panthéiste de la nature, vision propre à l'état pathologique de l'homme chuté sans conscience de la maladie qui l'opprime. C'est seulement dans la relation et la communion d'amour à Dieu que l'homme « est vraiment un homme, qu'il fonctionne comme un homme, qu'il vit comme un homme ; c'est alors que toutes ses fonctions intérieures et extérieures agissent normalement, « naturellement » (kata phusin), d'une manière vitale et sans faute (sans péché) ... » (Hiéromoine Athanase Jevtic).
Maintenant l'homme, qui n'est plus ce qu'il est, peut miséricordieusement, aller de l'avant ; l'homme, parce que créé selon le divin modèle, est cordialement invité à sa propre déification et ceci concerne le monde et la nature au premier chef. Or, ce monde, précisément, ne veut plus entendre l'appel, il a défiguré le langage et l'énergie qu'il véhiculait et cherche encore à le défigurer d'avantage, à le triturer, à le « littératuriser » quand la lettre tue !
L'homme a « abusé de la force spirituelle de l'amour » (agapêtikê dunameis – saint Maxime), il a détourné cette « force » et continue dans tous ses actes et pensées à le faire, même et surtout dans ceux qui semblent les plus moraux et les plus vertueux.
« La kénose du fils ne dure que le temps de son ministère terrestre, elle prend fin à l'achèvement de celui-ci par la glorification. Celle de l'Esprit, à proprement parler, commence dès la création du monde, lorsqu'il lui appartient de donner sa vie au créé et de le maintenir à la mesure de sa réception. Sa kénose ne devient cependant complète qu'à partir de sa descente dans le monde à la Pentecôte et elle continue jusqu'au plein accomplissement de la Théanthropie, quand "Dieu sera tout en tout". Ce stade kénotique intéresse par conséquent pour le moins l'ensemble de cet éon-ci, celui de l'Église "militante", du règne de la grâce, après lequel seulement arrive " le règne de la gloire ". L'instauration du Christ sur la terre (et son ministère " royal ") sont opérés par la puissance du Saint Esprit, qui est le " Royaume de Dieu venant en puissance". » (Père Boulgakov)
Que nos frères chrétiens nous pardonnent, s'ils trouvent dans ces lignes une inutile agressivité polémique, elle n'est pas le moteur de ces remarques enflammées seulement - du moins l'espérons-nous, imparfaits que nous sommes - par le « zèle » pour l'Esprit ...
Thierry Jolif