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mercredi, 15 juin 2011

L'hostie féminine de Dieu

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     Un lien subtil relie la contrelittérature à sainte Germaine de Pibrac béatifiée, le 7 mai 1854 – tout juste six mois avant la proclamation, le 8 décembre de la même année, du dogme de l’Immaculée Conception.

     Germaine Cousin naquit en 1579, alors que sévissaient en France les guerres de Religion et, dans les villes et les campagnes, la peste et les pillages. Sa filiation est demeurée mystérieuse. On a longtemps cru qu’elle était la fille de Laurent Cousin originaire de la région nantaise, venu s’établir, au milieu du XVIe siècle, dans un petit village languedocien, à Pibrac, près de Toulouse ; mais l’on sait aujourd’hui qu’il mourut plus d’un an avant la naissance de la sainte. Le fait est qu’un beau jour, Germaine, orpheline de mère dès l’âge de cinq ans, se retrouva dans cette métairie de Pibrac qui appartenait à Hugues, fils de Laurent, veuf et remarié à Armande de Rajols, la cruelle marâtre qui la rejettera et lui défendra de parler à ses filles, car Germaine était atteinte d’écrouelles. Manchotte de sa main droite atrophiée, on l’envoya, dès huit ans, garder les moutons. L’enfance victimale de Germaine évoque étrangement la « vie secrète » de Mélanie Calvat, la bergère de La Salette, dont Léon Bloy, dans Celle qui pleure, nous révéla l’inconcevable destinée.  Mélanie, la future voyante, martyre et persécutée par ses parents, avait été, dans ses premières années, protégée et « instruite » par son « petit frère » Jésus-Christ. En fut-il ainsi pour Germaine dont le prénom en occitan, Germaneta, signifie « petite sœur » ?

     Germaine dort sur son lit de sarments dans la soupente de l’escalier de l’étable. Tous les matins, elle assiste à la sainte messe. Pour aller à l’église, elle est obligée de laisser ses moutons et les loups rôdent dans la forêt de Bouconne ; alors elle plante sa quenouille au milieu d’un champ et les bêtes viennent s’y ranger tout autour, tandis qu’une force invisible semble garder les loups à distance. C’est là un des faits merveilleux que rapportera plus tard la tradition. On dit aussi que, les jours où le Courbet, grossi par les pluies abondantes, devenait un torrent furieux, on la voyait le traverser sans que ses pieds ni ses vêtements en soient mouillés. Mais le prodige le plus éclatant fut celui du miracle des fleurs : la petite Germaine mettait du pain noir dans son tablier pour le distribuer aux pauvres ; un matin, sa marâtre se précipite sur elle et lui demande ce qu’elle cache, la jeune fille, craignant sa colère, lui répond « des fleurs » et elle ouvre son tablier d’où jaillissent des fleurs multicolores, fraîchement cueillies, dans une saison où la nature ne pouvait en offrir puisqu’on était en hiver ! Pour l’âme populaire ces fleurs sont devenues des roses sauvages, des églantines.

     La présence de ces fleurs sauvages à cinq pétales rappelle le symbolisme de la rose, langage universel de l’amour que comprennent les humbles. Sainte Thérèse de Lisieux, la petite carmélite docteur de l’Église écrira dans un de ses poèmes : «  Cette rose effeuillée,/ c’est la fidèle image,/ Divin Enfant,/ du cœur qui veut pour Toi/ s’immoler sans partage. »  Il y a une analogie symbolique entre la pomme et l’églantine. En effet, de même que cette fleur est formée de cinq pétales en forme d’étoile à cinq branches – ou de pentagramme –  la pomme, elle aussi, contient en son milieu une étoile à cinq branches, dessinées par les alvéoles qui renferment les pépins. Selon une herméneutique spirituelle, le confinement du pentagramme, symbole de Christ, à l’intérieur de la chair de la pomme, objet transitionnel de la chute de l’homme, est le signe de l’immolation sacrificielle du Fils dans le monde ; tandis que la rose sauvage transforme ce processus dans l’éclosion résurrectionnelle du Nouvel Adam.

     Germaine de Pibrac est donc une sainte aux roses, comme le fut avant elle Roseline de Villeneuve, la sainte de Provence, avec laquelle elle entretient une relation de sororité mystique
      Née en 1263 au château des Arcs, dans le Var, Roseline était la fille du seigneur Arnaud de Villeneuve et de Sybille de Sabran. Enfant, tandis qu’elle distribue des vivres aux indigents, elle est surprise par son père : elle ouvre alors son tablier rempli de pains qui instantanément se transforment en roses.

     Sainte Germaine et sainte Roseline sont les deux seules saintes qui, en France, « dramatisent » le miracle des roses, légende récurrente, véhiculée par les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle ; et peut-être faudrait-il en appeler ici à la géographie sacrée de la France.

     Le mystère de la transformation des morceaux de pain en roses sauvages est une illustration singulière de cette vérité théologique : si le Verbe s’est fait chair, c’est que Dieu a un cœur. On peut comprendre « l’In-carnation » comme une in-cordatio Dei : Dieu se fait Cœur en prenant chair de la Vierge Marie. L’Hostie, le Pain venu du ciel, est la chair glorifiée du Dieu Amour qui se donne en partage. Le miracle de la transformation du pain en rose sauvage est une forme singulière de la transsubtantiation : la rose est l’hostie de la présence féminine de Dieu.

     Un jour de décembre 1644, en ouvrant un tombeau dans l’église du village, on découvrit le corps intact et parfumé d’une jeune fille. Son cou était marqué de cicatrices scrofuleuses et sa main droite déformée. Elle avait, sous sa couronne de garofanos mêlés de seigle, le visage rose d’une adolescente endormie. Deux anciens du village l’identifièrent sans peine : c’était Germaine Cousin, la manchotte aux écrouelles !

     La bergère languedocienne, montée au Ciel, le 15 juin 1601, à l’âge de vingt et un ans, fut canonisée en 1867, neuf ans après les Apparitions de Lourdes. Longtemps elle fut la sainte de prédilection de la cité mariale où l’Apparition, le 25 mars 1858, se présenta à la petite Bernadette en cette noble langue du Midi, celle de la poésie des troubadours, que parlait la Germaneta : « Qué Soy era Immaculada Councepciou ».

     L’Apparition miraculeuse eut lieu à la grotte de Massabielle  au pied d’un églantier. La rose sauvage est une fleur profonde, un vortex sphérique aux forces montantes et descendantes. Les cinq pétales de sa corolle, à symétrie radiale, s’épanouissent en spirale, à l’image de la « candida rosa » que Dante, accompagné de Béatrice, découvre dans l’Empyrée, amphithéâtre céleste où siègent, de « gradins en gradins », les anges  et les bienheureux.

      W. B. Yeats, dans A Vision [1], décrit un système concentrique de contradictoires, qu’il nomme l’Objectif et le Subjectif, fondé sur  les polarités des phases lunaires. Le rythme de toute sa poésie est imprégné par cette vision antagoniste de la réalité et sa conception de l’art repose sur cette idée d’un vortex sphérique bidimensionnel et tourbillonnant. La structure de la rose est semblable à cette vision de W. B. Yeats : alors qu’elle se déploie vers l’extérieur, elle se rétracte simultanément vers son centre.

      Dans le dernier livre de la Divine comédie, saint Bernard, qui a remplacé Béatrice aux côtés du poète, adresse une prière à la Vierge pour que Dante soit accepté dans la « rose céleste » : « Dans ton ventre l’amour s’est rallumé/par la chaleur de qui, dans le calme éternel,/cette fleur est éclose. »[2] Ces paroles laissent entendre que la « rose éternelle » du Paradis est  le Corps glorieux du Christ.

     La Germaneta de la Contrelittérature est la Dame qui nous transmet la Connaissance  du Nom de Gloire. Elle déploie son tablier : ses deux mains tenant les pans représentent le bipôle de l’Esprit saint (HH) ; puis, par le geste même de l’ouverture, de bas en haut, elle donne à voir le bipôle du Père-Fils (YW) ; enfin, les églantines au milieu du tablier dévoile le Fils incarné (Sh). Le Nom de Gloire s’inscrit sur le tablier dont la forme évoque le « circulus  divin ». La gestuelle du miracle des roses est une mimographie sacrée du Nom divin : YHShWH.

 

Alain Santacreu, Au coeur de la talvera, Arma Artis, 2010, pp. 251-255.

 


[1] W. B. Yeats, A Vision, Macmillan, Londres, 1937.

[2] Nel ventro tuo si raccese l’amore / per lo cui caldo ne l’etterna pace / cosí è germinato questo fiore  (Chant XXXIII).