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lundi, 19 février 2024

Le Soleil de Gaza (8)

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Le contre-sionisme est un humanisme

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Alain Santacreu

  

Qu’est-ce qui fait que l’homme est humain ou, du moins, non-inhumain ? Comment lui faire découvrir sa dignité en le rendant capable d’humanité ? Ces questions qu’Heidegger se posait, en 1946, dans sa Lettre sur l’humanisme, alors que le monde effaré découvrait le judéocide nazi, nous devons nous les poser de nouveau, alors qu’Israël se livre à l’extermination des Palestiniens de Gaza. Heidegger récusait Sartre qui, dans sa conférence L’existentialisme est un humanisme, justifiait la résistance contre le nazisme, au nom de l’humanisme. J’adhère, quant à moi, malgré mon peu de sympathie pour Sartre, à cette conception d’un humanisme de la résistance, à ce combat des opprimés pour se réapproprier la dignité dont l’inhumain les a dépossédés.

La question de l’État d’Israël est politique et théologique. Elle concerne à la fois l’histoire et l’eschatologie. Le sionisme, mouvement nationaliste moderne qui exige le retour du peuple juif sur sa terre ancestrale, est un signe de contradiction autant historique, puisqu’il contredit, en l’inversant, le cours de l’histoire, que théologique, puisqu’il contredit, en l’inversant, la parole des prophètes d’Israël.

Avant le sionisme, le mouvement historial de la nation juive tendait vers l’émancipation de l’État et du territoire. L’antagonisme entre la nationalité et l’État caractérise l’essence de ce peuple dont la communauté de destin se fonde uniquement sur la Torah. Dans toute la littérature traditionnelle on ne trouve aucune mention d’un projet d’établir en Terre sainte un État israélite. Selon le prophétisme hébreu, mais aussi la tradition rabbinique et kabbalistique, le retour à Sion est un événement messianique qui ne peut se réaliser selon les données de l’histoire humaine : son accomplissement se situe à la fin de ce monde ; ce sera un événement métahistorique, eschatologique.

Dans le judaïsme authentique, l’exil n’est pas la condition des seuls juifs mais de tous les hommes. L’exil se rapporte à une absence fondamentale : il désigne la conscience de l’imperfection du monde et contient l’espoir de sa transformation. Nous sommes tous en exil de notre humanité.

 

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Le nationalisme est indissolublement lié au concept d’État. Le sionisme a introduit le nationalisme dans le judaïsme, alors que cette idéologie raciale, élaborée dans l’Europe du 19e siècle, était contraire à l’esprit sémite des rabbins. C’est dans son principe même que le sionisme doit être rejeté car il porte en lui tous les crimes qui se sont perpétués jusqu’à nos jours.

Le sionisme se fonde sur les représentations antisémites européennes de la modernité. Il n’hésite pas d’ailleurs à utiliser l’antisémitisme comme un dispositif de promotion et d’adhésion. La création de l’État d’Israël a bouleversé les caractéristiques de la judéité et rompu avec une tradition plus que trimillénaire.

La Seconde Guerre mondiale, le nazisme et le judéocide ayant détruit le judaïsme diasporique et conséquemment la plus grande partie de l’opposition au sionisme, le nouvel État juif va être légitimé par la proclamation onusienne du 14 mai 1948. 

Si l’on adopte une analyse guénonienne, comme le fait ici même notre ami Ali Benziane, on reconnaîtra dans le processus évolutif du sionisme une première phase de “solidification” matérialiste, correspondant au sionisme socialiste, de 1948 jusqu’à la Guerre des Six jours de 1967 ; puis, une seconde phase de “dissolution” spirituelle, avec l’avènement d’un messianisme nationaliste dont l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en 1995, marque symboliquement la prédominance. La phase de solidification, orchestrée par le Parti travailliste, a permis à la gauche israélienne d’édifier un État national à forte propension bureaucratique, au détriment des réformes sociales espérées par les pionniers sionistes, les Chalutzim des colonies communautaires agricoles. Ainsi, le sionisme socialiste athée a subrepticement mis en place le dispositif étatique pour préparer le nationalisme religieux au pouvoir aujourd’hui en Israël.

Durant la première période de solidification, la grande majorité des communautés juives de la diaspora – y compris celles d’Europe et des États-Unis – restèrent plutôt indifférentes, voire opposées au sionisme et à l’État juif.  Cette situation sera bouleversée par la guerre de juin 1967 qui produira un véritable retournement dans la perception du sionisme. La Guerre des Six jours, présentée par la Hasbara1 comme une menace existentielle et destructrice de l’État d’Israël, va raviver la terreur du judéocide. Cette angoisse collective engendrera la plus grande Alya (“immigration”) vers Israël depuis 1948. Le Shofar, retentissant sur le mont du Temple, allait réveiller l’enthousiasme des Israéliens. Mais ce n’était plus l’espoir libertaire qui animait les premiers kibboutzim, c’était maintenant l’extrémisme religieux et colonisateur du « Bloc des croyants » (Goush Emounim), les partisans nationalistes suprémacistes du Rav Kook.

La défaite des armées arabes pendant la Guerre des Six jours a provoqué la disparition du panarabisme. L’ennemi absolu du sionisme sera alors remplacé, à partir de la fin des années 1980, par le terrorisme islamiste international, ce qui permettra d’exporter le conflit israélo-palestinien aux quatre coins de la planète. Ainsi, après le 11-Septembre 2001, s’inscrivant dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », l’État sioniste parviendra à se présenter comme le dernier rempart de l’Occident contre l’islamisme radical. Les mouvements de soutien à la cause palestinienne seront illico suspectés d’« islamo-gauchisme ». La Hasbara utilisera cette expression comme arme sémantique et, à coups de matraquage médiatique et d’actions en justice, l’amalgame critique d’Israël/antisionisme et antisémitisme s’imposera peu à peu dans tous les esprits jusqu’à prendre valeur juridique. Le sionisme, assimilé à l’État juif, devient alors synonyme de judéité.

 

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Il y a trois textes fondamentaux dans le judaïsme2 : la Torah, le Talmud3 et le Zohar. Si les deux premiers furent écrits en « Terre sainte », le troisième, le grand livre de la Kabbale, Le Sepher ha-Zohar (“Livre de la Splendeur”), est un écrit diasporique, puisqu’il apparaît pour la première fois, en Espagne, dans la seconde moitié du 13e siècle, composé par Moïse de León4.

La Kabbale est la Torah de l’exil, l’exégèse la plus profonde, la plus intérieure du judaïsme. La Kabbale exilique a dévoilé au peuple juif la mystique toraïque. Dans le judaïsme talmudiste, juridique et rituel, la religiosité risque d’être étouffée par les lois rabbiniques de la Halakhah, la Kabbale lui a rendu le souffle de l’esprit.

Lorsqu’elle est apparue au treizième siècle, la Kabbale a donné un nouveau Dieu au judaïsme, un Dieu autre que celui du Sinaï. L’importance de cette révolution spirituelle ne semble pas avoir été perçue par les historiens du judaïsme, c’est pourtant contre ce Dieu de la Kabbale primordiale que s’érigera, quelques siècles plus tard, la Kabbale du sionisme religieux du Rav Kook, principale référence des courants nationalistes suprémacistes israéliens contemporains.

Le Dieu du Sinaï pose des conditions : il promet des récompenses aux fidèles et châtie les pécheurs ; mais le Dieu de la Kabbale aime tous les hommes, les bons comme les mauvais : il est le Dieu de l’amour total, inconditionnel et infini. Cette remarque est essentielle car elle identifie le Dieu de la Kabbale à l’Agapè, cet amour sans pourquoi qui surgit dans les écrits de S. Paul. La rédemption finale du peuple juif, annoncée par ses prophètes, n’adviendra qu’à partir de cet amour désintéressé et gratuit (Ahavath-hinnâm).

Le mot agapè est une invention paulinienne. Il apparaît dans l’hymne célèbre qui lui est consacré dans la première lettre aux Corinthiens (1 Co, 13.) Comme l’a magistralement démontré Anders Nygren5, l’agapè est le motif central du christianisme primitif. Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal, dira que « l’irruption de l’amour chrétien, provoqua une transformation de toutes les valeurs antiques. » C’est ce concept d’agapè que la Kabbale naissante va se réapproprier à travers son Dieu caché : l’Ein-soph. Je ne poserai ici que quelques rapides jalons.

Le mot kabala (“réception”) désigne l’enseignement ésotérique du judaïsme. Ce n’est qu’à partir du 12e siècle qu’il sera employé dans cette acception, même si, rétrospectivement, on le rattachera à une tradition bien antérieure. La Kabbale est née dans les premières écoles mystiques occitano-catalanes de l’Europe (12e-13esiècles) avant de s’épanouir, durant deux siècles, en Espagne (13e-15e siècles) jusqu’à l’expulsion des Juifs, en 1492. Le berceau de la Kabbale, comme Gershom Scholem l’avait bien perçu, est donc la Provence occitanienne de langue d’oc. Parmi les figures emblématiques, on relèvera celle d’Isaac l’Aveugle (1160-1235) qui introduisit pour la première fois dans la mystique juive le terme Ein-soph pour désigner le Dieu caché et inconnaissable.

Durant le 12e siècle, on observe aussi des communautés de Nazirs (ascètes mystiques) comme à Lunel, avec Jacob Nazir, dont les pratiques sont très proches de celles des “parfaits” cathares. Cette dernière remarque nous oriente vers la théorie d’une interférence entre la Kabbale et le catharisme, les deux mouvements ayant émergé à la même époque et dans la même région d’Occitanie. L’historienne israélienne Shulamit Sharar a montré les rapprochements entre écrits cathares et kabbalistiques6 Une relation entre catharisme et Kabbale est donc probable. Meïr ben Simon de Narbonne, auteur de Milhemet Mitsva (“Guerre sainte”), vers 1240-1270, considérait que la doctrine des premiers kabbalistes était dualiste comme celle des cathares albigeois7. Si bien que, si l’on considère les affinités tant doctrinales qu’existentielles, l’hypothèse d’une analogie entre l’Ein-Soph et le “Dieu étranger” du marcionisme, que l’on retrouve dans la spiritualité cathare, ne semble pas infondée.

Après l’expulsion des Juifs d’Espagne, en 1492, la Kabbale va se transformer, notamment sous l’influence d’Isaac Louria Ashkenazi. Le lourianisme articule sa théorie autour de trois moments cosmiques : le Tsimtsoum (“contraction” du divin), le Chevirat haKelim (“brisure des vases”) et le Tikoun (“réparation”).

L’exil et la dispersion d’Israël reflète l’exil et la dispersion du divin : la mission du peuple juif sera de réunir les étincelles de la sainteté recouvertes par les kelipoth (“écorces ”) des forces du mal. Cette opération réparatrice se parachèvera par la venue du Messie, la rédemption cosmique et la rédemption d’Israël s’unifiant entre elles. Avec Isaac Louria, la kabbale cesse d’être uniquement contemplative pour agir sur le cours de l’histoire du monde. Réagissant au désastre de l’expulsion d’Espagne, offrant un sens aux tribulations de l’exil, la Kabbale lourianique est porteuse d’une charge messianique qui va bouleverser le judaïsme.

Moshe Idel8 soutient que les signes de l’effervescence messianique ibérique d’avant 1492 vont se réduire chez les kabbalistes sépharades, après leur expulsion, pour se transférer et se développer, via le lourianisme, dans le monde ashkénaze.

Il y a deux types de Kabbale, selon qu’elle se rattache à la Torah de l’arbre de vie – la Torah d’Atsilouth – ou à la Torah de l’arbre de la connaissance du bien et du mal – la Torah de Beria. La Torah d’Atsilouth est celle que Moïse reçut sur le mont Sinaï, la sainte Torah que le prophète brisa quand il découvrit son peuple adorant le Veau d’or. Il fallut attendre le Moyen-Âge pour assister à la surrection de la Torah d’Atsilouth9. La Torah de Beria est celle de la Loi qui s’applique au peuple et à ceux qui le dirigent. Elle se subdivise en deux branches, comme l’arbre auquel elle se rattache : les bons – qui observent les commandements – et les mauvais, impies et démoniaques. La Kabbale que l’on rencontre dans le sionisme religieux du Rav Kook appartient à cette branche de la Torah de Beria.

Ces deux pratiques correspondent à deux types de messianisme : le messianisme prophétique et le messianisme apocalyptique. Si le premier se fonde sur l’amour, le second se fonde sur la puissance. La Kabbale de la puissance est celle de la mort, elle est la marque d’une conception de la messianité qui est celle du sionisme religieux.

 

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Durant 57 ans nous avons vécu le septième jour de « La Guerre des Six jours ». Les « massacres du 7 octobre » ont amené l’État sioniste, dans sa riposte disproportionnée, à intensifier son annihilation stratégique du peuple palestinien. Nous assistons maintenant à l’acmé de décennies de persécutions et d’épurations que Gilles Deleuze, au siècle dernier, qualifiait déjà de génocide : « On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. C’est un génocide mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation10. »

La référence biblique est le socle qui légitime l’État d’Israël. En 1967, Israël s’est référé au “Grand Israël” biblique, comme les sionistes l’avaient fait en 1948. Si l’on a accepté, en 1948, le terrorisme de l’Irgoun et des groupes Stern, si l’on a accepté les usurpations et exactions territoriales de 1967, alors il est “normal” que l’on accepte le génocide d’aujourd’hui, au nom d’une interprétation strictement littérale et pragmatiste de la Torah !

Le néo-sionisme religieux qui s’est substitué au sionisme socialiste, reprend la théorie syncrétiste de Rabbin Abraham Isaac Kook, le premier grand rabbin ashkénaze d’Israël, à l’époque du mandat britannique, dans les années trente. Sa doctrine propose une “conciliation” entre le sionisme moderniste antireligieux et le messianisme apocalyptique conquérant. Ce courant va devenir, après 1967, l’avant-garde du mouvement sioniste. La colonisation idéologique prendra très vite une ampleur sans précédent. L’influence des disciples du Rav Kook ira en s’accentuant et, en 2022, deux ministres suprémacistes juifs, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, rejoignent le gouvernement Netanyahou. Ils militent pour un État régi par la religion où les Palestiniens seraient absents. La guerre d’extermination actuelle est pour eux l’occasion d’atteindre leurs objectifs.

Même s’il appert, comme certains médias israéliens commencent à l’admettre, que les massacres du 7 octobre ont pu être exagérément fantasmés sous l’influence de la Hasbara, il n’en demeure pas moins qu’ils ont une réalité objective puisqu’ils justifient la réponse du gouvernement sioniste. Le dépassement du régime d’apartheid de jure ne pouvait se produire qu’à partir d’une ultime nakba (désastre) où se conjugueraient extermination et déportation. Le nettoyage ethnique des palestiniens, dont les deux points culminants étaient jusqu’ici les massacres de 1948, et la nakba de 1967, a trouvé avec les massacres du 7 octobre, le prétexte à la solution finale de l’ultime nakba.

Un passage du Talmud Sanhédrin est très souvent cité dans les milieux suprémacistes religieux pour justifier le sionisme guerrier : « Israël a reçu trois commandements (mitsvot) avant d’entrer dans le pays [Canaan] : établir un roi, tuer la descendance d’Amalek, construire le Temple. »

La mitsva, le commandement d’établir un roi, a été réalisée par la création de l’État sioniste souverain ; la descendance d’Amalek, ce sont les Arabes qu’il s’agit d’exterminer ou de déporter ; enfin, la reconstruction du Temple est un fantasme revendiqué du sionisme religieux.

L’interprétation sioniste de ces mitsvot « colle » au sens littéral de la Torah : « Prendre les paroles de la Torah dans leur sens littéral, exotérique (Pechat), et accomplir les commandements à la lettre est bon pour les esprits infantiles ; mais les intelligences subtiles découvrent la profondeur de la Torah », écrivait Abraham Aboulafia, un des premiers kabbalistes espagnols, dans Les sept voies de la Torah.  La kabbale interprètera donc ces mitsvot en utilisant une logique paradoxale et « subtile », consciente que ces commandements entrent en contradiction avec la réelle volonté divine. En effet, la mitsva qui commande d’établir un “roi” est contraire à la volonté divine, comme il est dit en I Samuel, 8. La deuxième mitsva, qui commande de tuer la descendance d’Amalek, est aussi contradictoire avec le cinquième commandement : « Tu ne tueras point. »  Enfin, la troisième mitsva, qui commande de construire un temple est contraire au dégoût exprimé par le Dieu d’Israël pour les sacrifices d’animaux (Ésaïe, 1,11). La construction du troisième Temple est pourtant la pierre d’angle du sionisme messianiste tel que théorisé par le rabbin Zvi Yehuda Kook, le fils du Rav Kook. Selon lui, la création d’Israël en 1948 et ses succès militaires colonisateurs sont les signes que les temps messianiques ont déjà commencé. Le cours séquentiel des événements comprendra la conquête de la totalité du territoire d’Israël selon ses frontières bibliques supposées, la reconstruction du Temple, la restauration de son culte et ne se terminera qu’avec la venue du Maschiah.

 

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Ainsi, le sionisme religieux, parce qu’il est assujetti à l’exégèse du Pechat, montre son incapacité spirituelle à comprendre la signification du « combat avec l’ange » qui transforme Jacob en « Israël ». Mais alors : qu’a-t-il encore à voir avec Israël ?

Le peuple juif est la seule communauté qui, dans l’histoire de notre civilisation, ait vécu sans État durant presque toute son existence, en cela il est le porteur du modèle ontologique de l’anarchisme que sa mission universelle était précisément d’apporter aux autres nations11.

Dans l’histoire d’Israël, qu’est-ce que l’État ? En quatre mille ans d’existence, il n’a connu d’État souverain, les royaumes d’Israël et de Juda, qu’à peine quelques siècles et toujours les prophètes se sont érigés contre cette aberration. Lorsque le peuple hébreu réclame un roi, Samuel le met en garde : aucun Juif ne doit régner sur d’autres Juif (1Sm, 10-22) ; et, quand Jérémie exhorte son peuple à se rendre aux Chaldéens, le pouvoir politique et militaire l’accuse d’être un traître (Jr, 37-38).

Si nous remontons vers les sources anciennes, nous voyons que le peuple d’Israël ne se considéra jamais comme autochtone. L’autochtonie est une notion grecque par laquelle les Athéniens se présentaient comme étant originaires de la terre qu’ils habitaient dès l’origine, contrairement aux Doriens qui venaient du Nord. Ainsi, les autochtones de la Palestine étaient les peuples cananéens que les Hébreux exterminèrent et, par conséquent, les Juifs ne sont en droit de revendiquer la Palestine qu’en tant que colonisateurs.

Selon les principes fondamentaux du judaïsme rabbinique, les juifs constituent une communauté religieuse et un peuple (Am Israël), mais pas une nation, étant sans territoire communautaire. Le sionisme a voulu faire de ce peuple une nation, en lui offrant un État territorial souverain.

Il y a deux liens possibles entre le peuple et l’État. Soi le peuple préexiste à l’État : une communauté de destin se choisit librement un cadre gouvernemental ; soi l’État préexiste au peuple : l’appareil d’État façonne alors sa population pour en faire un peuple, c’est-à-dire qu’il crée idéologiquement un sentiment national fondé sur le territoire.

La première possibilité est celle d’un sionisme humaniste qui se fonde sur un socialisme anarchiste, la seconde celle d’un sionisme autoritaire qui est le fondement du fascisme étatique. Le judaïsme est le contraire de cette conception autoritaire de l’État et toujours il refusa de considérer le territoire et le pouvoir étatique comme formant son essence.

L’État d’Israël s’est formé contre le judaïsme. Depuis le début du sionisme moderne, il existe en son sein une opposition entre deux tendances fondamentales qui désignent deux conceptions contraires de la judéité. La première est le sionisme dit culturel, qui souhaite intégrer la tradition prophétique et un socialisme non autoritaire d’inspiration libertaire ; la seconde est le sionisme politique qui refuse l’héritage diasporique millénaire pour instaurer un État juif moderne et souverain. Ces deux tendances ne sont que les formes réactualisées de celles qui s’opposaient déjà dans les premiers temps d’Israël : d’un côté, la conscience de la vocation du peuple élu, de la transmission éthique universelle qui lui est dévolue, celle de témoigner de la vérité et la justice, au-dedans, dans sa propre communauté, comme au dehors, dans ses relations avec les autres peuples ; et de l’autre côté, le désir de normalisation  étatique et l’acquisition d’une puissance politique garante de l’indépendance territoriale. L’extermination ethnocidaire que le gouvernement israélien inflige à la population civile palestinienne, en réponse aux massacres du 7 octobre, est une profanation du nom de Sion par le sionisme nationaliste : la normalisation du juif sioniste semble avoir si bien réussi qu’il a pris le visage de son propre bourreau.

Le groupe Brit Shalom (Alliance de la paix), constitué en 1925, exprima d’emblée de profondes critiques contre un sionisme révisionniste qui niait la question arabe. Ses membres – parmi lesquels des penseurs de l’envergure du rabbin Judah Magnes, des philosophes Martin Buber, Gershom Scholem, Ernst Simon, ou encore l’historien Hans Kohn et l’agronome Haïm Kalvarisky – exploreront l’option binationale d’un sionisme culturel et socialiste qui aurait permis la coexistence entre les peuples juif et arabe. Le sionisme culturel, que l’instrumentalisation idéologique de la Shoah est parvenue à annihiler, doit ressurgir sous la forme d’un contre-sionisme humaniste. En effet, aux deux sionismes contradictoires correspondent deux types d’antisionismes dont l’un est la résurgence de l’essence compassionnelle d’Israël envers l’humanité, l’autre n’étant qu’une forme d’antisémitisme fomentée et nourrie par le sionisme politique lui-même. 

Parce que l’antisionisme amalgamé à l’antisémitisme appartient de jure à la novlangue qui se dit « démocratique », le dépassement du sionisme commence par la déconstruction de ce piège sémantique. C’est pourquoi nous remplaçons le terme « antisionisme » par celui de « contre-sionisme ».  Le contre-sionisme n’est pas un antisionisme. Être contre-sioniste, ce n’est pas être exclusivement pro-palestinien, c’est être aussi pro-israélien. Le contre-sionisme n’est pas un sionisme contraire : il est le contraire du sionisme. La déconstruction du sionisme est la condition sine qua non de la paix.

Le judaïsme véritable, émancipé de l’État et du territoire est un contre-sionisme dont la Torah est la seule patrie. En Israël seul est souverain l’Éternel et non l’État. Le prophète Samuel avait prévenu le peuple hébreu des dangers consécutifs à l’établissement d’un roi : la servitude et la guerre. Tous les rois, tous les pouvoirs humains engendrent l’injustice et la mort ; car tous les rois, sous quelque forme étatique qu’ils règnent, sont les vassaux du Prince de ce monde.

Le Juif essentiel est du côté de l’opprimé et non de l’oppresseur : « Mieux vaut être parmi les persécutés que parmi les persécuteurs » (Talmud Baba Kama, 27). Tous les damnés de la terre sont spirituellement des Juifs. Le seul dieu du contre-sionisme est l’Agapè, le Pauvre des pauvres : le Soleil de Gaza.

 

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1. Stratégie de communication et de propagande de l’État sioniste à destination de l’étranger.

2. Le terme « judaïsme » pour désigner la religion juive est une invention chrétienne, c’est le mot Tôrâ (Torah) qui est sa véritable dénomination. Il faudrait donc parler de religion toraïque.

3. Le « Talmud de Jérusalem », première version du Talmud écrite dans les yeshivot (académies talmudiques) de Galilée, date du IIesiècle de notre ère. Toutefois le Talmud de Babylone, qui lui est postérieur d’environ un siècle, pourrait aussi être considéré comme un texte exilique. Cependant ce fut uniquement l’oligarchie juive qui fut déportée à Babylone et non le peuple.

4. Par pseudépigraphie, Moïse de León en a attribué la paternité à Shimon bar Yohaï, un rabbin galiléen ayant vécu à la fin du 1er siècle de notre ère. En hébreu Tôrâ signifie « voie » et non pas « loi » (nomos) comme la Septante grecque l’a traduit.

5. Anders Nygren, Eros et Agapè. La notion chrétienne de l’amour et ses transformations. L’ouvrage est paru en suédois en 1930 et 1936 (t.1 et t. 2). La première édition française (traduction de Pierre Jundt, 3 vol ., Aubier, 1944-1962 ) a été reprise, avec une pagination conservée, par les éditions du Cerf, 2009 [2011].

6. Shulamit Sharar, « Écrits cathares et commentaire d’Abraham Aboulafia sur le “Livre de la Création” » dans Juifs et judaïsme, Cahiers de Fanjeaux 12, Toulouse, 1977.

7. Voir aussi : J. J. Bedu et E. Seneor, « Catharisme et Kabbale. Y a-t-il une relation possible ? », dans La Cultura dell libre : Herencia de passat, vivencia de futur, Congrès international Cultura sefardita al Mediterrani, Girona, 1999.

8. Voir : Charles Mopsik, Chemins de la cabale. Vingt-cinq études sur la mystique juive, Éditions de l’Éclat, 2004, pp. 331-352.

 9. J’ai développé ce topos dans Le roman retrouvé, roman à paraître, en avril 2024, aux éditions Tinbad.

10. Gilles Deleuze in Deux régimes de fous, Minuit, 1983, p. 221.

11. C’est là un autre topos que je développe dans mon roman, Le roman retrouvé, à paraître chez Tinbad, en avril 2024.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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