vendredi, 01 juin 2012

Espagne : la mémoire garrottée (2)

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    II. Camouflage du camouflage : l'axe syndical révolutionnaire

 


     « Ni Berlin ni Moscou ! », clamait l’anarchiste italien Camillo Berneri, avant d’être assassiné par les tchékistes hispano-russes de l’immonde Palmiro Togliatti. Un voile de crimes, de censure et de calomnies a été tendu, tant par la droite – fasciste ou libérale – que par la gauche – communiste ou socialiste – pour cacher  « un de ces rares moments dans l’histoire de l’humanité où l’on a vu un peuple prendre le contrôle de sa propre vie », pour citer Ken Loach, réalisateur de Land and Freedom (1995), film dédié aux « collectivités » libertaires [23]. Ce déni de la révolution espagnole, Burnett Bolloten l’avait dénoncé dans son livre Le Grand Camouflage. Nier le nouveau paradigme proposé par l’anarcho-syndicalisme fut une constante de la propagande des républicains du Front populaire, obéissant ainsi aux directives du Komintern. Malgré la multiplication des  témoignages, la « conspiration du silence » a perduré jusqu’à nos jours. Une forme de négationnisme, plus insidieuse encore, est apparue depuis quelques années avec les nouveaux historiens dit « modérés » dont Stanley Payne est un des chefs de file.

    Durant la période qui suivit l’insurrection franquiste, le 19 juillet 1936, une révolution sociale d’une envergure encore inconnue eut lieu en Espagne. Une révolution communiste libertaire qui réalisa les théories préconisées par Proudhon et Bakounine, ainsi que par l’école kropotkienne de l’anarchisme socialiste. Obéissant à un mouvement apparemment spontané, bien que très vite soutenu par les syndicats de la CNT et, dans une moindre mesure, de l’UGT [24], les travailleurs des villes et des campagnes s’appliquèrent à opérer une transformation radicale des conditions sociales et économiques. Quand éclata la rébellion militaire, le gouvernement républicain se trouva comme paralysé. À Madrid et à Barcelone, les ouvriers se procurèrent eux-mêmes des armes, pillant les arsenaux de l’État et les navires militaires ancrés dans le port de Barcelone. Ils écrasèrent l’insurrection, alors que le gouvernement essayait de parlementer avec les séditieux, hésitant entre deux dangers : être vaincu par Franco ou armer les masses ouvrières.

     La « collectivisation »  des moyens de production se révéla une réussite remarquable, jusqu’au moment où, après le coup fatal porté par les forces contre-révolutionnaires du bolchévisme et de la bourgeoisie libérale, dès le mois de mai 1937, après les « journées sanglantes de Barcelone », elle fut écrasée, au fur et à mesure de l’avancée de la guerre, tant par l’armée fasciste des séditieux que par l’armée  républicaine commandée par les communistes.

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     Dans le livre de Stanley Payne, cette révolution essentiellement anarchiste est considérée comme une aberration qui aurait empêché la poursuite victorieuse de la guerre. L’auteur semble plutôt admirer la stratégie « révolutionnaire » stalinienne qui tentait de faire de l’Espagne une « démocratie populaire » préfigurant les régimes soviétiques des pays de l’Est. Le chapitre 30, « La République espagnole a-t-elle été une démocratie populaire ? », est sur ce point très explicite. Payne cite l’ouvrage de Ronald Radosh, Mary R. Habeck et Grigori Sevostianov, édition annotée et écrite à partir des archives soviétiques mises à la disposition des chercheurs [25] : « Comme le soupçonnaient depuis longtemps quelques historiens, les documents prouvent avec certitude que les hommes de Moscou tentaient de "soviétiser" l’Espagne et d’en faire ce qui aurait été l’une des premières "républiques populaires", avec une économie, une armée et une structure politique de style stalinien. » (422) Selon Payne, le soutien apporté par Staline à la cause républicaine en Espagne était mû par deux facteurs : d’abord, le souci de la sécurité de l’Union soviétique vis-à-vis de l’Allemagne nazie ; puis, l’espoir qu’une victoire républicaine favoriserait la « révolution populaire ». Mais ce second objectif ne devait pas être mis en avant par le Front populaire pour ne pas effrayer les classes moyennes ni les gouvernements occidentaux. Payne commentera, quelques lignes plus bas : « Les porte-parole de la CNT ne se laissèrent évidemment pas convaincre et répétèrent qu’on ne pourrait jamais mener une révolution avec l’approbation de la bourgeoisie internationale. Le double jeu des communistes était trop subtil pour eux. »  Stanley Payne exprime ici tout son mépris pour la capacité révolutionnaire des anarchistes. Il partage l’idéologie de ceux, libéraux et communistes, qui croient à la supériorité d’une « élite » et à sa nécessité pour diriger le peuple. Et l’auteur conclut : « La formule de la "république populaire" était en soi une stratégie révolutionnaire, mais qui procédait en deux étapes au lieu d’une. Elle était somme toute plus compatible avec les besoins militaires d’une gigantesque guerre civile que la révolution socio-économique immédiate dont rêvait l’extrême gauche. » (288).

     Avant 1936, le parti communiste espagnol ne comptait pas plus de 3000 membres et son influence politique était insignifiante. La résistance ouvrière, menée principalement par les anarchistes de la CNT et de la FAI, ayant spontanément répondu au soulèvement franquiste contre la république, les bolchéviques ne pouvait admettre qu’un autre pôle révolutionnaire émergea en Occident. Staline agit très vite. Il renouvela, par la corruption et le chantage, les précédentes actions contre-révolutionnaires fomentées par le bolchévisme ; d’abord, en Russie, dès le début de la révolution d’octobre, contre les conseils ouvriers, puis, en Ukraine, contre Makhno et la Makhnovschina, puis, encore, avec Karl Radek, dans l’Allemagne de 1919, contre le mouvement spartakiste. En Espagne, à la fin de l’année 1936, la « terreur démocratique » était instaurée. Le PCE [26] et, en Catalogne, le PSUC [27], eurent leurs tchékas, avec leurs propres prisons, leurs chambres de tortures, utilisées surtout contre les militants anarchistes. Enfin, les staliniens parachevèrent leur travail sous les ordres des sbires du Guépéou, les Antonov-Ovséenko, les Orloff, par la semaine tragique du 3 au 9 mai 1937, à Barcelone. Une répression féroce s’abattit alors sur les révolutionnaires de la CNT-FAI et du POUM [28], tandis que se poursuivait parallèlement la liquidation des conquêtes ouvrières de la révolution sociale et notamment des collectivités agraires et industrielles de Castille, d’Aragon, et du Levant. L’écrasement du mouvement révolutionnaire anarcho-syndicaliste, telle avait été la vraie raison de l’intervention soviétique en Espagne. Lorsque quelques très rares communistes finirent par prendre conscience des véritables buts de la politique stalinienne en Espagne, il était déjà bien trop tard. Jesús Hernández, ex-membre de l'exécutif du Komintern et ancien ministre de l’Instruction publique dans les gouvernements Caballero et Negrín, écrira dans son livre La grande trahison [29]: « Si, durant les premières semaines du début de la guerre civile, Staline, au lieu d’envoyer des « conseillers » et des « techniciens », avait envoyé des armes, les coups contre l’ennemi auraient été mortels. » En Espagne, la seule guerre que Staline ait voulu vraiment gagner n’était pas celle contre le fascisme ni le nazisme mais la guerre contre la révolution sociale.

     Il serait intéressant d’établir un parallèle entre les événements de mai 1937, qui allaient précipiter la déroute de l’anarcho-syndicalisme, et ceux qui avaient lieu au même moment dans le camp adverse, du côté des nationaux, et allaient entraîner l’étouffement de la Phalange authentique.

     Après la mort de José Antonio Primo de Rivera, en novembre 1936, on procéda à l’intégration de la Phalange au régime franquiste, adultérant ainsi définitivement l’idéal national-syndicaliste. Serrano Suñer, le beau-frère de Franco, organisa l’Unification des forces de Droite en créant, par le décret du 19 juillet 1937, la Phalange Espagnole Traditionaliste des J.O.N.S. Dès le 10 mai 1937, une note officielle avait fixé les nouveaux statuts de l’organisation et proclamé le Caudillo chef suprême de la Phalange unifiée.

     Ainsi, au même moment, l’anarcho-syndicalisme et le national-syndicalisme furent respectivement trahis par les deux forces soi-disant antagonistes de l’axe contre-révolutionnaire : le communisme et le fascisme. 

     Selon Stanley Payne, à la veille de la guerre civile, le « fascisme générique » était représenté en Espagne par la phalange de José Antonio Primo de Rivera  et les JONS [30] de Ramiro Ledesma Ramos. Ces deux seules organisations avaient fusionné en février 1934. Payne a consacré ses premiers travaux universitaires au mouvement phalangiste [31]. Comme l’a magistralement démontré Arnaud Imatz, faire du national-syndicalisme josé-antonien un mouvement fasciste est très contestable [32]. Il semble plutôt que José Antonio Primo de Rivera, fortement influencé par la pensée d’Ortega y Gasset, ait prôné des thèses assez proches de celles soutenues en France, dans les années 30, par le mouvement « Ordre nouveau » d’Alexandre Marc, d'Arnaud Dandieu, de Robert Aron, auquel participèrent, entre autres, Denis de Rougemont et Jacques Ellul. 

     L’essentiel de la pensée josé-antonienne réside dans l’idée de patrie. La patrie est la synthèse transcendante, la suprême réalité de l’unité de destin d’un peuple : elle prime sur toutes les structures et organisations et sur l’État lui-même. Le national-syndicalisme se présente ainsi comme la rectification, profondément « chrétienne », de la dégénérescence de l’idée socialiste dans le marxisme internationaliste. Les syndicats, bien qu’intégrés à l’État, ne sont pas des organes étatiques comme dans le corporatisme fasciste. En cela, la conception de la Phalange se démarque de la doctrine sociale de l’Église, telle que celle-ci est apparue, en 1931, dans  Quadragesimo Anno de Pie XI. En effet, c’est bel et bien un corporatisme de type fasciste qui se dévoile dans cet encyclique. Ainsi, l’article 93 précise que les représentants des syndicats ouvriers et patronaux d’un même secteur d’activités professionnelles sont regroupés au sein de corporations qui sont « de vrais et propres organes ou institutions d’État ». De nombreuses prérogatives, confiées à l’État, seront transférées aux corporations, selon un principe de subsidiarité, explicité aux articles 79 et 80. On confèrera à ces institutions étatisées le soin de s’occuper des « affaires de moindre importance », afin que l’État lui-même puisse « plus librement et plus puissamment [..] diriger, surveiller, stimuler, contenir ». Il est donc foncièrement malhonnête, comme certains catholiques s’y emploient, de faire passer ce « principe d’association », qui se réduit à délégation de responsabilités ente deux instances de l’État, pour une promotion de l’initiative individuelle et citoyenne.

   José Antonio.jpg  Le national-syndicalisme n’est pas un syndicalisme d’État . Au contraire, le syndicat étant conçu comme la structure de base de la société, l’État se voit subordonné aux fins du syndicalisme. L’individu, avant d’être un citoyen, est d’abord une personne ayant une finalité d’éternité qui se situe au-delà de tous les pouvoirs politiques. Seul le droit naturel, lié à la loi divine, demeure immuable. Partant de cette réalité, toutes les formes d’organisations politiques sont légitimes si elles servent au bien commun qui est l’unique justification du pouvoir. Dès lors, l’État ne doit exercer aucune prégnance sur la personne, seule l’Église, par sa vocation spirituelle, a la capacité de l’orienter.

     Le national-syndicalisme se fonde sur un double rejet du capitalisme et du marxisme. Le système démocratique libéral est illusoire car il repose sur la liberté supposée du citoyen soumis à la volonté générale, les techniques de manipulation de l’opinion restant à la dispositions des puissances financières. La critique du capitalisme de José Antonio est sous-tendue par l’éthique chrétienne de la personne : le bien commun doit primer sur le profit. Entre l’État et la personne, les corps intermédiaires – la famille, la municipalité, le syndicat – sont les contre-pouvoirs indispensables à l’instauration du bien commun. Quant au marxisme, il reste lié à la philosophie du libéralisme économique qui conçoit l’homme uniquement comme un producteur et un consommateur. Il s’agit par conséquent de dépasser ces deux idéologies strictement économistes en découvrant de nouvelles formes de vie sociale.

     Pour José Antonio, le socialisme originel non-marxiste, celui du socialisme « utopique » mais aussi de l’AIT proudhonienne [33], était un mouvement auquel il reconnaissait une valeur spirituelle.En effet,la capacité sacrificielle de la classe ouvrière et paysanne témoigne d’une grandeur morale dont la bourgeoisie a toujours été essentiellement démunie. C’est ainsi que, contrairement aux communistes espagnols, appartenant en majorité à la classe moyenne, exécuteurs passifs des directives staliniennes dictées par le Komintern, il y eut toujours chez les ouvriers et paysans anarchistes un véritable patriotisme révolutionnaire contre les rebelles factieux aidés par les fascismes allemand et italien. Un patriotisme  qui n’est pas sans rappeler celui des communards français de 1871. En pleine guerre civile, en septembre 1937, Abad de Santillán, le grand leader de la FAI, écrivait : « La guerre ne peut être gagnée que si elle se transforme en guerre d’indépendance nationale, car rares sont les Espagnols qui se réjouissent à la perspective d’une Espagne convertie en colonie, russe ou italienne. Le drapeau de l’indépendance nationale pourrait faire des miracles ; mais ce drapeau, ni le gouvernement de Valence ni le gouvernement de Franco ne peuvent le brandir. Ce drapeau, seul peut le hisser le peuple authentique, le peuple de 1808, le peuple du 19 juillet 1936. » [34]

     Depuis les débuts de sa diffusion, en 1868-70, jusqu’à la fin de la Guerre civile de 1936-39, l’extraordinaire développement de l’anarcho-syndicalisme constitue la caractéristique sans doute la plus originale de l’histoire sociale de l’Espagne moderne. En vérité, même sous le joug militaire de la très longue dictature franquiste, le mouvement ouvrier libertaire ne fut pas  totalement éradiqué. La disparition de l’anarchisme espagnol ne se produira que bien plus tard, à l’orée du vingt-et-unième siècle, avec l’émergence de la démocratie « mondialiste » post-moderne.

     Le congrès de Sans, qui se tint au début de l’été 1918, marque une grande étape dans l’histoire de la CNT. Les délégués y déclarèrent que l’objectif final de la centrale ouvrière était d’instaurer le communisme libertaire. Ils envoyèrent ensuite des observateurs, Gaston Leval et Angel Pestaña, en Russie. À leur retour, la CNT adoptera une position résolument hostile au bolchévisme et à l’Internationale communiste. Dans les pays démocratiques, parmi les syndicats ouvriers et les organisations de gauche, les anarcho-syndicalistes espagnols furent donc les seuls à ne pas succomber au mirage soviétique. Que se serait-il passé en Europe, si la CNT espagnole qui, en 1931, au début de la Seconde République, comptait plus d’un million et demi d’adhérents, avait succombé au mensonge soviétique ?

     Par son rejet du bolchévisme, la CNT suscita la sympathie des milieux nationaux-syndicalistes. L’écrivain Ernesto Gimenez Caballero, idéologue influent du mouvement phalangiste, s’enthousiasmait : « L’anarcho-syndicalisme, force de nationalité hispanique ? me dira-t-on apeuré ? Oui ! L’anarcho-syndicalisme, lorsqu’on l’aura sorti du sentier errant, confusément international et sans issue, où il est ! Lorsque l’on rendra national ce syndicalisme. Pensez que la formule anarcho-syndicaliste est le refuge le plus authentique qu’a pris le catholicisme populaire en Espagne. Cette énorme contradiction d’être anarchiste d’une part et syndicaliste d’autre part indique au plus aveugle la formule substantielle du génie populaire espagnol : individualiste et autoritaire. » [35] Même la doctrine anti-étatique de l’anarchisme n’était pas un obstacle rédhibitoire pour les théoriciens phalangistes pour lesquels l’origine de la révolte anarchiste contre l’État tenait à une malencontreuse confusion du principe ontologique d’autorité avec l’ordre matérialiste bourgeois.

     De même que l’anarcho-syndicalisme avait rejeté le communisme soviétique, la phalange originelle n’a donc pas succombé à l’illusion fasciste. Sa vision d’une société solidaire et fraternelle, sa conception éthique de l’organisation sociale, José Antonio les retrouvait dans l’anarcho-syndicalisme. 

     Des théoriciens anarcho-syndicalistes, tels un Salvador Seguí, un Juan Peiró, auraient très bien pu prononcer ces paroles de José Antonio où s’affirme un syndicalisme révolutionnaire radical : « Contre le critère capitaliste qui assigne la plus value au capital, nous défendons le critère syndicaliste de la plus value pour la communauté organique des producteurs. » [36]

     Les deux mouvements auraient pu se rapprocher mais cela ne se fit pas.  Quelques semaines après la fondation de la phalange, José Antonio eut plusieurs entretiens avec Ángel Pestaña. Par la suite, d’autres tentatives de rapprochement eurent lieu à l’instigation de l’aviateur Ruiz de Alda et du poète Luys Santa Marina. Il y eut une entrevue à la fin de 1935 qui ne déboucha sur aucune entente concrète. Diego Abad de Santillán le confirme : « À plusieurs reprises, avant la guerre civile, nous fûmes invités à des rencontres avec les animateurs de la Phalange mais nous n’en mesurâmes pas alors l’importance, trop accaparés par les exigences de la lutte quotidienne. » [37]

     ET.jpg Tout au long de son ouvrage, Payne s’applique à reproduire scrupuleusement les explications données par les instances soviétiques, en prenant soin de ne pas trop approfondir les choses. C’est ainsi qu’il rapporte : « Au cours de l’été 1938, alors que les conflit s’intensifiaient aux frontières orientales de l’Europe et menaçaient de s’étendre à l’Europe centrale, Staline s’efforça de mettre au point une stratégie pour sortir de l’Espagne, incluant l’éventualité de certaines négociations. Un article d’Ilya Ehrenbourg, un jounaliste de renom des Izvestia, évoqua pour la première fois, le 17 juin 1938, le déclin du moral des troupes républicaines et de la population, et alla jusqu’à qualifier les phalangistes de "patriotes espagnols de l'autre camp". L'ambassadeur allemand à Moscou, le comte von der Schulenburg, informa son gouvernement : Ehrenbourg "laisse entendre que son attitude [de Staline] peut être significative pour la future évolution de la politique en Espagne". Il ajoutait : "La presse soviétique, au cours des dernières semaines, a évoqué à diverses reprises des cas d’insubordination dans les rangs des phalangistes, et a interprété ces rébellions contre Franco comme un rejet croissant de la présence de forces étrangères. Selon les articles publiés, il semblerait que les Soviétiques croient à la possibilité d’une entente entre les phalangistes et certains secteurs de  l’Espagne rouge. » (450)

     Payne, en ne relevant pas que cette possible « entente » entre phalangistes  josé-antoniens et « certains secteurs de l'Espagne rouge » n’était surtout pas souhaité par les staliniens car ces « secteurs » n'étaient ni communistes ni socialistes mais bel et bien anarchistes, contribue au camouflage de cette alliance entre phalangistes et anarchistes qui aurait pu transformer le cours de l’histoire.  

     Comme l’a écrit Ramón Garriga [38] : « L’exécution à Alicante du fondateur de la Phalange fut certainement l’aide la plus efficace que Franco reçu de ses ennemis. » En condamnant à mort Primo de Rivera, les républicains commirent une injustice tant au plan moral que juridique. Depuis le 14 mars 1936, José Antonio était en prison et il fut jugé davantage sur ses intentions présumées que sur ce qu’il avait réellement fait. Au point de vue stratégique et politique, ils commirent une double faute car ils perdirent ainsi l’opportunité de provoquer la division chez l’adversaire et, de plus, ils lui offrirent en cadeau un « martyr » qui servirait à légitimer un régime fort peu désireux d’assumer le véritable héritage du nationalisme-syndicaliste.

     La crise d’avril-mai 1937 en zone « nationale » vit l’affrontement armé entre les « chemises vieilles » de Manuel Hedilla, resté fidèle à la Phalange originelle, et les « chemises neuves » des néophalangistes, totalement étrangers à la pure doctrine de José Antonio. Cette petite guerre civile dans le camp national laisse entrevoir l’intensité qu’aurait pu avoir une confrontation directe entre José Antonio Primo de Rivera et le généralissime Franco. Si les républicains l’avaient libéré, il n’est pas invraisemblable que le chef charismatique de la Phalange aurait été finalement éliminé physiquement par ses soi-disant amis de l’oligarchie et de l’armée. Il serait alors devenu, « post-mortem », un élément très compromettant pour le clérico-fascisme qui, tout au long de la dictature franquiste, usurpa sans vergogne sa mémoire.

(à suivre)


_________________________

[23]In revue Correo, n°28, p. 18, novembre 1995.

[24] Unión General de Trabajadores  (Union générale des travailleurs).

[25] Ronald Radosh, Mary R. Habeck et Grigori Sevostianov, Spain Betrayed, Yale University, 2001. Traduction espagnole, España traicionada, Editorial Planeta, 2002.

[26] Partido Comunista de España (Parti communiste d’Espagne).

[27] Parti Socialista Unificat de Catalunya (Partie socialiste unifié de Catalogne).

[28] Partido Obrero de Unificació Marxista (Parti ouvrier d’unification marxiste).

[29] Fasquelle, Paris, 1954.

[30] Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista (Juntes d’offensive national-syndicaliste).

[31] Phalange. Histoire du fascisme espagnol, Ruedo Ibérico, 1965.

[32] Dans une note, au bas de la page 21, de sa préface au livre de Payne, Arnaud Imatz remarque : « Les arguments développés dans mes travaux sur le fondateur de la Phalange, le national-syndicalisme et le fascisme divergent de ceux de Stanley Payne. Ils sont présentés dans mes livres, José Antonio, la phalange et le national-syndicalisme, Paris, Godefroy de Bouillon, 2000, et surtout, José Antonio, entre odio y amor. Su historia como fue, Madrid, Altera, 2006, réed. 2007. »  Ce sont ces deux remarquables ouvrages qui nous ont personnellement ouvert à  la pensée si profonde et fraternelle de José Antonio Primo de Ribera.

[33] L'Association internationale des travailleurs est le nom officiel de l’organisation également connue sous le nom de Première Internationale, fondée le 28 septembre 1864 à Londres.

[34] Diego Abad de Santillán, La Revolución y la Guerra en España. Notas preliminares para su historia, « El Libro », La Havane, 1938, p. 207.

[35] Genio de España, Ediciones de La Gaceta Literaria, Madrid 1932. Cité in Arnaud Imatz, José Antonio, la phalange et le national-syndicalisme, Paris, Godefroy de Bouillon, 2000, p. 248.

[36] Cité in Arnaud Imatz, op. cit.,  p. 169.

[37] De Alfonso XIII a Franco, Buenos aires, Tea, 1974, p. 281.

[38] La España de Franco, T. 1, Madrid, G. del Toro, 1977.

 

 

 

 

 

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