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samedi, 06 juillet 2013

Obéir en résistant

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Les valeurs de la république

 à l’aune de Milgram

 

par Alain Santacreu

 

     L’expérience de psychologie sociale sur la soumission à l’autorité effectuée par Stanley Milgram (1933-1984), à l'université Yale, entre août 1961 et mai 1962, est devenue célèbre. L’étude porte sur l’intensité de la décharge électrique qu’un sujet  est prêt à infliger à une personne innocente, lorsqu’un expérimentateur lui ordonne de la punir, avec de plus en plus d'intensité, jusqu’à la mettre en péril. Le paradigme de Milgram mesure la capacité de l’être humain à obéir à une autorité destructrice qu’il estime légitime.

     Milgram a très succinctement décrit le protocole de l’expérience :

  « Les sujets croient qu’ils participent à une expérience sur l’apprentissage humain […]. Chaque sujet actionne un panneau de commande consistant en une série de commutateurs disposés en ligne. Le commutateur à gauche est étiqueté "1. Choc très léger" ; […] le dernier commutateur, à  droite, "15. Choc extrême : danger". Ce panneau de commande permet au sujet A (le sujet naïf) d’administrer une série graduée de chocs électriques au sujet B (la victime). Il va sans dire que le sujet B, la victime, ne souffre pas réellement, mais est complice de l’expérimentateur. Le sujet A l’ignore et croit qu’il administre réellement des chocs au sujet B.

     À mesure que l’expérience sur l’apprentissage continue, le sujet reçoit l’ordre de délivrer des chocs de plus en plus élevés. Les résistances internes devenant plus fortes, à un certain moment, il refuse de continuer l’expérience. Le comportement qui précède cette rupture, nous le considérerons comme obéissance, en ce que le sujet exécute les ordres de l’expérimentateur. Le point de rupture est l’acte de désobéissance.»[1]    

     La terrible conclusion de cette expérience montre que 63% des sujets se sont révélés capables d”infliger des décharges électriques “mortelles” de 450 volts à une personne totalement innocente.

     Dans Soumission à l’autorité[2], Stanley Milgram propose une analyse détaillée du phénomène. Il montre que l’obéissance est un comportement inhérent à la vie en société. L’intégration d’un individu dans une hiérarchie implique que son propre fonctionnement en soit modifié : l’être humain passe alors du mode autonome au mode systématique, il devient l’agent de l’autorité. Les manifestations les plus importantes de l’état d’obéissance sont la syntonisation (réceptivité augmentée face à l’autorité et diminuée pour toute manifestation extérieure) et la perte du sens de la responsabilité.

     Dans le premier chapitre de son livre, Milgram a relié ses propres recherches aux atrocités commises par l’Allemagne hitlérienne : 

     « L’extermination des Juifs européens par les nazis reste l’exemple extrême d’actions abominables accomplies par des milliers d’individus au nom de l’obéissance.»[3] Le paradigme de Milgram est l’anticipation empirique de la thèse sur "la banalité du mal” que soutiendra Hannah Arendt, en 1963, dans son livre sur Adolph Eichmann[4].

    Aujourd’hui, dans notre environnement contemporain, apparaissent de nouvelles formes de servitude[5]. L’apparente disparition de l’autorité cache l’existence d’aliénations beaucoup plus subtiles. Les individus intériorisent des contraintes qui semblent s’imposer tout naturellement à eux. La résignation idéologique est promue par un discours qui justifie les inégalités au nom du déterminisme économique et des valeurs démocratiques.

     L’individu possesseur de l’autorité justifiera le gazage d’enfants, de personnes âgées et de familles innocentes, en mettant en avant le bien commun. Les valeurs de la république sont ainsi non seulement utilisées pour banaliser le mal mais pour légitimer une transmutation des valeurs susceptible de faire passer le vice pour la vertu. Toute opinion qui s’écarte de l’interprétation “autoritaire” de ces valeurs entraîne sa répression immédiate par les agents de l’autorité.

      À l’aune de l’expérience de Milgram, nous savons que les individus capables de gazer des enfants pourraient passer à des phases bien plus violentes sous l'égide des  principes infrangibles de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Soyons attentifs ! La “présence à soi”, comme l’a si bien dit Michel Terestchenko, est la capacité de nous vouloir “conscients, libres et autonomes”[6] : obéir en résistant, garder à l'esprit le "point de rupture" toujours possible de la désobéissance, afin de rééquilibrer, par le sens de notre responsabilité, le terrible paradigme de Milgram.

     

NOTES 

[1] Stanley Milgram, Expérience sur l'obéissance et la désobéissance à l'autorité,Éditions la Découvertes, coll. “Zones“, 2013, pp. 9-10.

[2] Stanley Milgram, Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy, 1974. On lira aussi l'ouvrage récent, paru aux Éditions la Découvertes, coll. “Zones“, Expérience sur l'obéissance et la désobéissance à l'autorité, avec un superbe appareil critique proposé par Michel Terestchenko et Mariane Fazzi.

[3] Expérience sur l'obéissance et la désobéissance à l'autorité, op.cit., p. 18.

[4] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, Gallimard, 1966 (titre original : Eichmann in Jerusalem : A Report on the Banality of Evil).

[5] Yves-Charles Zarka et Les Intempestifs, Critique des nouvelles servitudes, Paris, PUF, 2007.

[6] Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du mal, banalité du bien. La Découverte, 2005, p. 290.

Commentaires

Hannah Arendt n'a jamais soutenu une "banalité du mal" nazi, c'est vraiment méconnaître sa pensée que d'avancer cela et recycler un cliché issu d'une grave erreur d'appréciation (voir le documentaire "Le Dernier des injustes", par exemple).

Écrit par : alv | jeudi, 19 février 2015

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