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mercredi, 17 janvier 2024

Le Soleil de Gaza (5) : Sous l'égide de Leibowitz

Jérémie.png

 

Isaïe Leibowitz,

le retour de la prophétie

 

_____________

Gérard Haddad

 

 

Nous souhaiterions placer cette rubrique « Le Soleil de Gaza » sous l’égide du philosophe Yeshayahou Leibowitz (1903-1994). Nous remercions Gérard Haddad d’avoir accepté de nous parler de sa rencontre décisive avec le grand penseur juif.

 

   C’était en un après-midi de 1990.  En ce temps-là, faisait rage la première intifada. On n’avait encore rien vu. J’y prêtais, à ma honte d’aujourd’hui, une attention distraite.

   Un évènement avait néanmoins changé ma vie. Comme souvent, cet évènement était la lecture en hébreu d’un petit livre au titre bien peu accrocheur : La foi de Maïmonide. Dans l’avion qui me ramenait à Paris, lassé par la lecture des quotidiens, j’ouvris sans enthousiasme l’opuscule. Dès la première page, j’en reçus comme un choc, comme si j’attendais depuis toujours de rencontrer ces pages. Le nom de l’auteur m’était connu : Isaïe Leibowitz, personnage que je considérais jusque-là avec réticence, avec son orthodoxie religieuse, tenant d’étranges propos. Cette lecture inattendue me jeta à bas de la monture de mes convictions. Désubjectivé, comme disait Lacan !

   De 1985 à 1989 j’ai résidé à Jérusalem tout en travaillant à Beer Cheva, m’imposant quotidiennement aux aurores le long trajet à travers les territoires palestiniens de Bethléem à Hébron. J’avais quitté mon confort parisien, non loin du Trocadéro, pour cette rude vie. Pour quelle raison ? Par sionisme ! Je ne pouvais me contenter comme tant d’intellectuels parisiens d’un vague sentiment de solidarité avec le pays supposé ancestral. Il fallait que j’y vive, que je fasse mon alya. L’expérience fut brutale, la désillusion immense, l’image idéale fracassée bien mieux que ne l’aurait fait des années d’analyse. J’y avais néanmoins gagné de pouvoir lire des livres en hébreu, dont cette foi de Maïmonide.

   De retour à Jérusalem je dis à mon amie Ruth l’effet que m’avait procuré le petit ouvrage que son mari, l’ami Silvio, m’avait offert. Pourquoi ne pas le rencontrer ? Je n’osais pas. Elle décrocha son téléphone et le trouva au bout du fil. Qu’il vienne demain. Ah, il sera rentré à Paris ? Alors dans une heure ! Cette rapidité de contact me rappela avec émotion ma première rencontre avec Lacan.

 

***

   Le peuple juif, dans toutes ses composantes, a vécu pendant des siècles des situations de persécutions plus ou moins violentes, d’humiliation en tout cas, qu’il a supportées avec beaucoup de courage et de dignité. Il est aujourd’hui confronté à une espérance cruciale : comment se comporte-t-il lorsqu’il est majoritaire et en position de force ? Hélas ! Il se comporte très mal.

   Le sort que des juifs font aux palestiniens, quels que soient les torts des deux parties, est indigne de notre héritage prophétique. Où donc est passé ce souffle qui constitue tout de même l’essence du judaïsme, de la Bible ? En rappelant que la prophétie n’est pas, essentiellement, une prévision des évènements à venir, mais un discours sur la justice et sa pratique, un discours sur la vérité.

   Ce que j’aime dans le judaïsme, tel que je le conçois, c’est la liberté de pensée qu'il permet de par sa nature non dogmatique : le Talmud qui est une école où l’on apprend à penser librement.

   En France, c’est non seulement le silence des clercs mais c’est aussi la censure de toute voix qui, comme la mienne, rejette cette politique désastreuse. Ce silence est le résultat d’une évolution sur environ un demi-siècle au cours duquel une lutte insidieuse, masquée, au visage avenant, a été menée contre cet esprit prophétique, et cette lutte a été victorieuse. Cette extinction du souffle prophétique est le résultat de cette défaite de l’esprit.

   Voilà comment la vie intellectuelle juive française s’est trouvée mise sous surveillance, cadenassée. Les quelques journaux juifs, les radios, ne laissent passer aucune parole critique à l’égard d'Israël. Ils obéissent à la consigne venue explicitement du gouvernement israélien : vous vous rangez sur notre position ou vous vous taisez ! On se croirait revenu aux heures noires du stalinisme. Bien sûr, je ne suis pas de ceux qui se rangent ou se taisent.

   Il y a dans ce mot d’ordre un mépris pour le judaïsme diasporique, si riche portant d’éminentes personnalités. Netanyahou pense que ce judaïsme-là devrait disparaître dans deux ou trois générations, sans s’interroger sur la possibilité, soulevée par Leibowitz que c’est l’État d’Israël lui-même qui risque de disparaître. Netanyahou, comme la plupart des Israéliens, éprouve le plus profond mépris pour ce judaïsme diasporique, galoutique comme on dit. Au demeurant, il déclara un jour que ces quelques millions de juifs ne l’intéressaient pas beaucoup par leur soutien, puisqu’il avait l’appui total de six cents millions de chrétiens évangélistes. Ce sont eux, aux États-Unis, qui constituent le principal soutien de la politique de l’extrême droite israélienne.

   Ma position découle de ma conviction que ce nationalisme juif, enrobé de messianisme, est devenu non seulement le plus grand ennemi de l’État d’Israël mais, au-delà, du peuple juif tout entier.

   Rappelons qu’Israël possède plus d’une centaine de bombes atomiques et une dizaine de sous-marins nucléaires, arme absolue. Tout cela m’est insupportable.

   Nous ne savons pas jusqu’où ira cette évolution. L’ombre du fascisme, évoqué depuis longtemps par Leibowitz, plane de plus en plus sur Israël, gouverné par ce que le pays compte de plus réactionnaire et de raciste mais où existent aussi, dans les territoires occupés, des groupes encore plus violents comme celui des « jeunes des collines » qui commettent des exactions contre les palestiniens, qui détruisent les vergers de pauvres paysans. Faut-il se taire ?

 

***

   Me voilà assis devant lui, dans sa modeste demeure de la rue Ussishkin. Nous sommes collègues, commença-t-il aimablement, mais je n’ai jamais fait de clinique. Seulement de la recherche et de l’enseignement. Il ne tarda pas à me faire part de son antipathie pour la psychanalyse. Mais ces « amabilités » furent brèves. Très vite, il porta notre entretien sur la question qui lui tenait à cœur : le sort qu’Israël faisait subir aux Palestiniens. Soudain une phrase jaillit de ses minces lèvres où une vive douleur se mêlait à une infinie colère : « Nous avons tué 300 enfants palestiniens. C’est une tache sur notre histoire qui ne s’effacera jamais. »

   En écrivant ces lignes, il me vient à penser : que dirait-il aujourd’hui en voyant que plus de 10 000 enfants gazaouis sont morts sous les bombardements, jetés dans les rues, crevant de faim, de maladie, sans soins, souvent amputés. La charité providentielle lui aura épargné la douleur d’assister à ce désastre.

   J’eus à ce moment, soudain, l’impression de me trouver devant le prophète Jérémie, devant un prophète d’Israël. Ce fut une sorte de tremblement de tout mon être, comme si je rencontrais un idéal profondément enfoui en moi, celui d’un juif assumant l’ensemble de l’héritage religieux de son peuple, d’une intégrité absolue, d’une érudition incomparable, d’une ouverture totale à l’étranger. L’esprit prophétique n’avait donc pas quitté Israël.

   Quittant sa demeure, le sol parut se dérober sous mes pas, pris d’un étrange vertige dont la trace s’avéra ineffaçable. Je marchai pendant quelques instants comme sur un sol mouvant. J’avais eu la même impression physique après mon premier rendez-vous avec Lacan. C’était, chez moi, le signe d’un profond remaniement psychique, d’une conversion. Je pressentais que je ne serais plus le même après cette rencontre. J’avais vu de mes yeux un prophète d’Israël tel que je les imaginais.

   La brûlure de cette rencontre me conduisit à consacrer des années à la traduction de ses livres, seul ou avec mon fils, avec mon cousin, avec des personnes choisies.

   Mes deux premières traductions furent relues et corrigées de sa main. En juillet 97, il me téléphona :

   - Vous venez quand ? Bientôt ?

   - Non, en décembre.

   - Ce sera trop tard.

   Trop tard pour quoi ? Pour réviser avant parution ma dernière traduction ? Il m’interrompit pour couvrir ma parole de vibrants remerciements, répétés, incompréhensibles pour moi qui me sentais en débit de sa confiance.

   Quinze jours plus tard, le journal Le Monde annonça son décès pendant son sommeil. Il avait 91 ans sans que son esprit n’ait pris une ride. Ce fut pour moi, enfermé dans mon hôtel, la plus vive des douleurs, répétant entre les larmes : l’homme de Dieu s’en est allé !

   Il mourut pendant la nuit, dans son fauteuil, après avoir reçu jusque tard un élève de Yeshiva, une école talmudique. La mort des justes, dit le Talmud. Cette mort me causa une intense douleur, celle que j’avais ressentie à la mort de Lacan, celle que j’avais ressentie à la mort de mon père. En même temps, j’étais soulagé. Quelques mois plus tard, Rabin, mince espoir de paix, fut assassiné. L’évolution catastrophique qu’allait connaître Israël aurait tant fait souffrir Leibowitz. Il protestait énergiquement quand on parlait de lui comme d’un prophète. C’était en tout cas un saint.

 

 

Œuvres de Yeshayahou Leibowitz traduites par Gérard Haddad :

Israël et le judaïsme, ma part de vérité (avec Yvan Haddad et David Banon)  Paris, Desclée de Brouwer, 1993.

Brèves leçons bibliques (avec Catherine Neuve-Eglise), Paris, Desclée de Brouwer, 1995.

Peuple, Terre, État, Paris, Plon, 1995.

Science et valeurs, Paris, Desclée de Brouwer, 1997.

Les Fondements du Judaïsme (avec Yann Boissière), Paris, Cerf, 2007.

Les fêtes juives (avec le rabbin Philippe Haddad), Paris, Cerf, 2008.

 

Pour suivre les travaux de l’auteur : Institut Gérard Haddad.

 

 

Commentaires

Merci mr Haddad de cette piqûre de rappel...

La pensée de Yeshayaou Leibowitz est tellement actuelle...
Je suis chrétien et ami d'Israël, non pas de ces évangélistes soutenant Netanyahu, mais ami de la culture, de la pensée et de la philosophie juive.
Il y a déjà quelques années j'avais lu l'ouvrage : Israël ma part de vérité, et j'avais été secoué et interpellé par les propos du professeur Leibowitz concernant le traitement des Palestiniens par l'armée israëlienne..
Je vous remercie donc pour cette publication qui, jette un éclairage particulier sur les événements actuels entre Israël et le Hamas...

J'ajoute pour finir que rien ne saurais justifier les agissements palestiniens du 7 octobre.

Écrit par : Mickael | jeudi, 18 janvier 2024

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Merci de tout cœur.. Vous sauvez l'honneur.. Une tristesse et une colère sans nom habitent mon âme et mes derniers écrits. Bien à vous.

Écrit par : François G Bussac | vendredi, 19 janvier 2024

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merci gerard,
comme tu le sais je partage entièrement ce que je viens de lire même sije n'ai pas connu personellement Leibowitz
Je me sens moins seule

Écrit par : alice cherki | samedi, 20 janvier 2024

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Merci pour votre courage et votre sincérité .. merci de faire partie des justes... merci pour les enfants de toutes les confessions.. ce qui est commis en ce moment, est un crime contre l'humanité... contre notre sentiment d'humanité... je ne parle pas de la définition légale, mais des conséquences sur la perception et l'avenir de l'humanité... cette tragédie, cette honte, ces crimes quotidiens marqueront l'histoire de l'humanité.. ceux qui se taisent, ceux qui cachent et manipulent, ceux qui justifient, c'est ceux-là qui ont collaboré avec les pires crimes contre l'humanité.. on tue un peuple dans le silence des médias de pays qui osent encore parler de droits de l'Homme... c'est d'une tristesse infinie..

Écrit par : Karim | dimanche, 21 janvier 2024

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Merci infiniment pour ces mots. Yeshayahou Leibowitz était un prophète au sens propre de ce mot, non pas celui qui prédit l'avenir, mais celui qui rappelle à temps et à contre temps l'impératif de l'éthique dont le peuple juif est ou devrait être le porteur. Je me souviens de l'indignation de Leibowitz à propos d'une jeune femme palestinienne qui avait été obligée d'accoucher menottée dans les prisons israéliennes. Il avait eu le courage de rappeler qu'il existe des conduites indignes qui déshonorent ceux qui s'en rendent coupables et rejaillit sur l'ensemble de la communauté. Je pense, hélas, qu'Israël est en train de perdre son âme en se détournant de l'essence même de sa vocation. Rien ne justifie le massacre des innocents à Gaza.

Écrit par : Robin Guilloux | dimanche, 21 janvier 2024

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Merci pour cette écrit. Vous m'avez donné envie de lire vos traductions des ouvrages de Leibowitz. Je suis infiniment triste de ce qui se passe. Israël se comporte actuellement comme les pires régimes de l'humanité. J'espère et je prie pour que des voix se lèvent contre ce massacre.

Écrit par : dina | jeudi, 01 février 2024

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