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samedi, 22 décembre 2018

Michel Marmin : un pousse-au-crime redoutable

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 Michel Marmin

Où Nestor Burma rencontre l'Aristo

Auda Isarn, 2018, 101 pages.

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  Beau cadeau que Michel Marmin nous invite à glisser sous le sapin de Noël des amis. L'élégante couverture d'Orick attirera l'œil. Méfiez-vous que ce ne soit pas celui du tueur. Heureusement, vous avez une chance de vous en tirer, faites confiance à Nestor Burma et à l'Aristo, ils sont déjà sur la piste. La noire, le pan obscur de la littérature. Toutefois je vous mets en garde, dès les premières pages vous risquez d'être saisi d'une rage froide et d'une incoercible envie de meurtre. Contre vous-même. La faute à Michel Marmin, un pousse-au-crime redoutable, n'est pas totalement coupable, c'est naturel chez lui. Il connaît vos faiblesses, sait comment vous faire blêmir de jalousie, vous dresse la liste de vos regrets, évoque tous les livres que vous n'avez pas lus, vous entraîne dans le labyrinthe de la bibliothèque de Borges, les titres clignotent sur les étagères mais vous voici entraîné dans de nouvelles galeries peu fréquentées, celles de la littérature populaire. Ne grimacez pas, le peuple est roi.

  Léo Malet. André Héléna. Le premier bénéficie d'une cote littéraire beaucoup plus haute que le second. L'a commencé dans la mouvance surréaliste. Cela confère une certaine dignité chez nos contemporains. Certes il a mal tourné par la suite. S'est adonné à la littérature policière. Mais il savait vous dessiner les noirceurs de Paris comme pas un. Petit à petit l'on s'est rendu-compte qu'il n'était pas un optimiste béat, qu'il ne croyait pas à l'amélioration prochaine de l'espèce humaine. Vous plongeait le nez dans le caca de la misère mais si fort que vous deviniez que pour lui, chez les autres, ceux du dessus du panier, ce n'était pas mieux. Professait peu d'estime pour l'espèce hominidienne. Bien qu'il ait été un militant  libertaire fortement engagé en sa jeunesse, il a fallu se résoudre à le cataloguer dans l'engeance des anarchistes de droite. Ceux qui ne croient ni en l'homme, ni en sa salvation sociale. Une cause du peuple perdue en quelque sorte, ad vitam aeternatis... 

  André Héléna. Encore un anarchiste. Mais plutôt – si je peux me permettre ce stupide jeu de couleurs – du côté rouge. Toujours arqué contre les pouvoirs. Quels qu'ils soient. Et vu son engagement espagnol, très anti-stalinien. Un noir de noir. Un transfuge. L'a trahi sa classe. Deviendra un forçat de la machine à écrire. Plus de deux cents romans publiés. Une bonne culture de base, une élégance d'écriture qui tourne à la désinvolture envers le sacro-saint respect des codes narratologiques. Ceci explique pourquoi malgré les efforts effectués en le dernier quart du siècle précédent pour rééditer une partie de son œuvre, il restera encore et encore un écrivain non admis dans le gotha très fermé du littérairement correct. Ne vous reste plus qu'à courir les bouquinistes, un petit conseil personnel, commencez par les douze volumes de  la série Les Compagnons du Destin publiée chez Fanval Noir. Attention addiction sans rémission. Le fatum dans toutes ses moires splendeurs. 

  Pour la petite histoire, les deux hommes se connaissaient mais ne ne se fréquentaient pas... Ce livre  est la preuve évidente que Michel Marmin n'est pas du genre à s'attarder dans de subalternes froissements de pré-carré. D'autant plus que nos deux augures de la noirceur du monde furent en leur existence tous deux fascinés par l'éblouissance êtrale de la chair et en proie à une même appétence pour la simple joie de vivre. La vie est un long combat, sont réunies ici les différentes préfaces rédigées depuis pratiquement un demi-siècle par Michel Marmin lors de différentes rééditions de nos deux auteurs. 

  Un beau portrait d'André Héléna, que Michel Marmin n'a pas connu mais il a recueilli les confidences de Marthe Héléna.  Son amitié avec Léo Malet fait partie du domaine des Lettres depuis longtemps. C'est à lui que Léo Malet remit le manuscrit de son journal ( 1982 – 1984 ) que Marmin édita sous le titre de Journal Secret en 1997 au Fleuve Noir. Un texte de contrebande agonique. Léo Malet terrassé par une crise psychique d'impuissance, une descente nervalienne et dérélictoire vers un Achéron impénétrable... Michel Marmin emploie le mot d'hellénique pour manifester l'ensoleillement méditerranéen d'Héléna, nous oserons le vocable de maléfique, auto-punitif, pour Malet. 

  Le lecteur s'attardera sur le livret iconographique comportant photographies diverses et collages de Léo Malet et de Pascal Marmin (redoutable faussaire un peu timbré). C'est un petit trésor d'histoire et de nostalgies littéraires que nous livre Michel Marmin. L'exploration de ces sentes pas tout à fait perdues mais qui commencent à s'embroussailler. D'autres, plus tard réemprunteront ces chemins. La littérature noire débouche aussi sur les clairières de l'être. Michel Marmin en connaît tous les détours. Laissez-vous guider.  

André Murcie