jeudi, 05 juillet 2012

Une centrale psychique en plein Paris

L' Inordination de Jean de Loisy

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     Sous la pression amicale et un brin ironique d’Aude de Kerros [1], j’ai fini par me rendre à l’exposition « blockbuster », Les Maîtres du désordre, que Jean de Loisy a proposée au musée du quai de Branly, d’avril à juillet 2012.  

     L’espace de la monstration, imaginé par les architectes Dominique Jakob et Brendan Macfarlane, est une structure tubulaire d’acier recouverte de plaques de plâtre en gypse et tenue par des filasses. Cette scénographie, qui avale le visiteur et le déjecte en fin de parcours, évoque le colon gigantesque d’un « monstre-monde » ou les matières s’entremêlent dans une défécation génésiaque. On pense au « digesteur divinisant » de Pierre Gordon [2] que l’ethnologue Bertrand Hell, conseiller scientifique de Loisy, semble ignorer superbement, si l’on s’en réfère à son ouvrage Possession et Chamanisme : les maîtres du désordre, axe idéologique fondamental de l’exposition [3]. Ce parcours labyrinthique a été inspiré par le légendaire Serpent arc-en-ciel de la mythologie aborigène d’Australie. Il est constitué de trois sections successives : le désordre du monde, la maîtrise du désordre et la catharsis.

     G2.jpgAu seuil de notre déambulation, une œuvre de Thomas Hirschhorn, Outgrowth témoigne de l’imperfection du monde : des petits globes terrestres tuméfiés sont alignés sur des étagères comme autant d’yeux exorbités, fangeux ; des photographies illustrent le désordre terrestre : guerres, émeutes, meurtres, maladies, accidents, etc. [4]

     Selon la Weltanschauung de Jean de Loisy, ordre et désordre se succèdent de façon cyclique et sont à l’origine des mythes constitutifs des civilisations humaines. La tension de ces deux forces antagonistes serait indispensable à l’équilibre de l’univers. Les puissances du désordre sont des divinités ambivalentes, inquiétantes et imprévisibles, surgies de ce que Loisy appelle l’ « imaginaire collectif » de l’humanité. Ces entités, séparées des autres divinités par une impureté originelle, sont des perturbateurs divins, des figures de déstabilisation, introduisant la confusion dans l’ordonnance des civilisations et des sociétés. Le visiteur croise la  statue de Dionysos, figure grecque  emblématique de ces dieux sauvages ; il aperçoit un sceptre représentant Seth, le dieu maléfique de l’Égypte ancienne ; ou, encore, une statue de la déesse Sekhmet, à la tête de lionne. Au fur et à mesure, s’impose à lui un syncrétisme où, venues de toutes la surface de la terre, pullulent les grandes figures des puissances du désordre : les dieux-serpents, nâgam, du Kerala, en Inde ; Exu, la grande divinité démoniaque du candomblé de Bahia, au Brésil ; les monstres naa’yéé, chez les navajos d’Amérique du Nord ; Rangda, reine des sorcières de Bali ; Yurugu, le renard pâle du Mali. Nous sommes maintenant cernés par des masques, plus hideux les uns que les autres, masques de Guinée, de Côte d’Ivoire, masques inuits d’Alaska.

      Je n’ai pas eu le privilège de découvrir l’autel éphémère activé, certains jours, par le prêtre vodun Azé Kokovina. Ce dernier est à la fois acteur et bokono, double identité qui facilite l’assimilation de la cérémonie magique à une performance artistique. Il annonce, en quelque sorte, l’« Arbre-Chamane », que le visiteur rencontrera plus loin, avec ses quatorze branches portant chacune un écran vidéo où l’on voit et entend directement des maîtres du désordre contemporains, chamanes, sorciers et prêtres vaudou mais aussi Anna Halprin, danseuse de renommée internationale dont les chorégraphies s’inspirent d’une gestuelle exorciste de  libération du corps.

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     Dans le rituélisme animique la charge statutaire des sorciers et chamanes est de maintenir l’équilibre entre l’ordre et le désordre, ce sont les « maîtres du désordre ». Chamanisme et culte de possession seraient, selon les concepteurs de notre exposition, les deux principaux systèmes élaborés par les sociétés humaines pour fixer le cadre du contact direct, délibéré, maîtrisé avec les esprits. Un tel parti pris écarte d’emblée la mystique chrétienne car, si la magie est une technique, la mystique est une grâce. L’alliance du maître du désordre avec ce que Loisy appelle  le « contre-monde » n’est pas une alliance d’amour, comme la relation entre le Dieu biblique et sa création, mais une alliance comptable de créancier à débiteur : l’intercesseur se comporte comme un véritable fondé de pouvoir et sa technique s’apparente à l’art du négoce. « Négociateur » est un dérivé du latin negociator qui désigne le « banquier », celui qui se livre à une activité commerciale. C’est parce que le désordre est Usura, comme aurait dit Ezra Pound, qu’il est possible de négocier avec lui. Mais une telle dimension ne sera jamais prise en compte par Jean de Loisy, précisément parce qu’elle explique en grande partie pourquoi l’art contemporain est intrinsèquement lié à la spéculation financière. [5]

     Le technicien du sacré magique se confond alors avec la figure mythique du trisckster, fripon, farceur, malicieux, imprévisible, oscillant du bien au mal en toute chose. Trois qualités le caractérisent : l’ambivalence, la transgression et le bricolage ; ces trois mots, d'après Loisy, conviendraient fort bien à la description de l’artiste contemporain. Car l’idée centrale de cette exposition consiste à faire « dialoguer » chamanisme et art contemporain.

Les installations d’artistes contemporains scénographient ou introduisent chaque salle thématique. Aux côtés de plus trois cents objets ethnographiques, une vingtaine d’œuvres d’art contemporain viennent ainsi témoigner de la résonance dans notre société d’un même questionnement transgressif. Bertrand Hell parle, dans son ouvrage [6], d’un « principe d’adaptibilité » qui serait « une caractéristique fondamentale du chamanisme et de la possession » : L’art contemporain, adaptateur idéologique multi-culturel  se fonde sur ce même principe.

     Je serai sincère : j’ai traversé la fin de cette exposition au pas de charge, l’atmosphère psychique de ces lieux m’étant devenue irrespirable. Artaud le disait, dans ses moments de divination fulgurante : nous sommes environnés de démons, ensorcelés, envoûtés par le diable. Autour de moi défilaient fétiches, ballots magiques, récipients inquiétants, toute  l’hétéroclite panoplie d’amulettes, costumes et objets chamaniques qui n’a cessé de fasciner, durant tout le XXe siècle, les artistes avant-gardistes eunuques de l’esprit – le Dieu biblique étant par eux honni – en quête d’une puissance « sacrée » absente du monde occidental moderne.

     desordre 2.jpgSi, après une telle pérégrination, le visiteur ressent fièvre, mal de tête, crise de larmes et autres symptômes classiques d’une attaque de possession, qu’il sache que, selon les hautes considérations ethno-esthétiques de Jean de Loisy, c'est parce qu'il est lui-même devenu un élu des esprits, un maître du désordre, un artiste contemporain !

     Les chamanes ont affaire à deux sortes d’influences psychiques, les unes bénéfiques et les autres maléfiques ; et, comme il n’y a évidemment rien à redouter des premières, c’est avec les secondes qu’ils doivent surtout « négocier ». Certes, il ne s’agit pas d’un culte rendu à ces influences maléfiques, ce qui serait une sorte de « satanisme » conscient ; il s’agit seulement, en principe, de les empêcher de nuire, de neutraliser ou de détourner leur action. Cependant, quelle qu’en puisse être l’intention première, le maniement d’influences de ce type, en l’absence d’influences d’un ordre supérieur, proprement spirituelles, aboutit à une véritable sorcellerie dont la vitalité magique représente quelque chose de redoutable. Le contact constant avec ces forces psychiques est des plus dangereux, d’abord pour le chamane lui-même mais aussi sur un autre plan plus diffus. En effet, il peut arriver que certaines « puissances », ayant des connaissances plus étendues, utilisent ces mêmes forces pour de toutes autres fins, à l’insu des chamanes soi-disant « maîtres du désordre » qui, alors, ne jouent plus qu’un rôle de simples instruments d’accumulation des forces en question. Ces centrales psychiques sont des « réservoirs » d’influences dont la localisation spatio-temporelle n’a rien de fortuit. En ce qui concerne l’exposition de Jean de Loisy, il faudrait par conséquent être attentif aux différentes dates et lieux où elle est présentée ; c’est-à-dire, en France, à Paris, Musée du Quai de Branly, du 11 avril au 29 juillet 2012, puis au Kunst-und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland, à Bonn, en Allemagne, du 31 août au 2 décembre 2012 et, enfin, à "La Caixa" Foundation, à Madrid, en Espagne, du 7 février au 19 mai 2013.

     Sous couvert d’art contemporain, Jean de Loisy a donc fabriqué une véritable centrale psychique à des fins contraires à toute spiritualité. D’ailleurs, le commissaire de l'exposition parle souvent des deux mondes, visible et invisible, corporel et psychique, se satisfaisant apparemment de l’anthropologie dualiste qui est celle de Bertrand Hell, son mentor universitaire en ethnologie. Le rejet, pour ne pas dire la haine, de la tradition spirituelle, notamment chrétienne, est une constante de l’idéologie de l’art contemporain, comme l’a magistralement démontré Christine Sourgins dans un livre fondateur [7]. Ces forces psychiques que manipulent les maîtres du désordre, parce qu’elles appartiennent au monde intermédiaire, loin d’élever les hommes, ne peuvent que leur ouvrir la voie vers l’« infra-humain ».

 Alain Santacreu

 

[1] Je recommande très chaleureusement le dernier ouvrage d’Aude de Kerros, Sacré art contemporain. Évêques, Inspecteurs et Commissaires, paru récemment aux éditions Jean-Cyrille Godefroy.

[2] L’œuvre  de Pierre Gordon est éditée par les éditions Arma Artis.

[3] Bertrand Hell, Possession et Chamanisme. Les maîtres du désordre, Champs-Flammarion, 1999.

[4] Pour des raisons faciles à comprendre, je n’ai pas souhaité illustrer cet article par des « objets ethniques » magiquement chargés.

[5] Cf. l’article d’Aude de Kerros dans Les Échos.

[6] Bertrand Hell, op. cit, p. 9.

[7] Christine Sougins, Les mirages de l’Art contemporain, Éditions de La Table Ronde, 2005.