lundi, 05 décembre 2011

De l’inanité de « Golgota picnic » et du spectacle de sa contestation

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par Alain Santacreu

La création artistique se fonde sur la liberté de l’homme d’accepter l’amour de Dieu ou de le refuser. La volonté créatrice du Fils s’identifie par un acte d’amour créateur avec la volonté créatrice du Père : « Le Fils ne peut rien créer de lui-même, s’il ne voit pas le Père à l’œuvre ; car ce que le Père crée, le Fils le crée aussi. » [1] A fortiori, l’homme, qui est l’image de l’Image, se trouve dans l’impossibilité de créer sans Celui qui a été envoyé et qui, à son tour, crée par la force de Celui qui l’a envoyé. Mais alors, pourquoi d’innombrables œuvres humaines portent-elles la marque du Mal ? Le Mal ne saurait être intégré dans le processus théogonique, il provient d’un mésusage de la liberté d’aimer, il est une « anti-création » du nihilisme humain.

L’Écriture nous donne un exemple remarquable de « création » mauvaise : la tour de Babel et la « confusion de langues » [2], épisode qu’il est instructif de lire en parallèle avec celui de la Pentecôte et du « don des langues » [3]. Dans chacun de ces textes, la volonté créatrice de Dieu aboutit au même résultat formel – la possibilité pour les hommes de parler en des langues inconnues – mais avec des effets opposés. Dans la séquence de la tour de Babel, la capacité à parler en des langues différentes conduit à l’incompréhension totale, à la dislocation de l’unité communautaire ; alors que, dans la séquence de la Pentecôte, cette capacité permet la communication de tous et scelle l’unité de la communauté. Dans les deux cas, la confusion et le don des langues se sont accomplis par la volonté de Dieu, mais les résultats s’avèrent, au plan humain, diamétralement opposés. D’un côté, il y a l’hubris babélienne qui se veut le triomphe de la génération sur la création ; de l’autre, les apôtres, les disciples du Christ, les « Fils du Nom ». La source de toute création, mauvaise ou bonne, est la volonté de Dieu. Ce sont les personnes humaines « réceptrices » qui lui donnent un sens positif ou négatif. L’art est un acte divino-humain : si le principe divin est toujours parfait, l’homme « créateur » reste libre de se conformer au plan de Dieu ou de le déformer.  

Il est important de remarquer que la « réceptivité » créatrice est double : elle concerne non seulement l’artiste mais encore celui qui appréhende l’œuvre, le spectateur ou le lecteur. La volonté créatrice de Dieu se réfracte tant sur l’œuvrant que sur le percevant. Mère Marie Skobtsov nous éclaire sur ce phénomène : « Quant à celui qui perçoit une œuvre, il peut le faire de trois manières. D’abord son regard peut correspondre à celui qui crée ; il percevra positivement une création positive, négativement une création négative. Ensuite, son regard peut corriger ce qui a été déformé ; ainsi, dépassant et transfigurant ce que l’œuvre peut avoir de mal, il l’appréhende dans la pureté du dessein divin. Enfin, son regard peut être déformant ; ainsi, même l’œuvre positive peut devenir de la création mauvaise. » [4]

Nous retrouvons ici l’antique distinction philosophique entre les notions de Prudentia et d’Ars. On sait que la prudence, dans la théologie chrétienne, est une des quatre vertus cardinales : elle prédispose la raison pratique à discerner le véritable bien et à choisir les justes moyens de l’accomplir. Le concept a son origine dans la phronêsis grecque, traduite en latin par prudentia. Phrên, en grec, désignait le cœur en tant que siège de la pensée, Aristote a mis la phronêsis au centre de son éthique. À la fois concept et vertu, il la distingue des autres types de connaissance : la sagesse théorique (sophia), la science (épistémê) et l’art (technê). Pour saint Thomas d’Aquin, sans prudence, la morale serait inopérante. Nous pouvons donc interpréter la prudence comme l’intelligence du cœur, la capacité à discerner le bien, à suivre la « voie juste », en conformité avec la volonté divine. En cela, elle se distingue du savoir-faire de la technê dont l’habileté d’exécution ne mène pas nécessairement à une production morale.

Dieu a créé les êtres angéliques avec le pouvoir de choisir mais, en raison de leur nature incorporelle, ils ne peuvent fabriquer des choses et sont donc exclus du domaine de l’Ars. Quant aux animaux, bien qu’ils partagent la nature corporelle de l’homme, ils sont exclus non seulement de Prudentia mais aussi d’Ars car ils n’ont pas ce pouvoir de choisir que l’être humain partage avec les anges. C’est donc par sa liberté – et dans sa corporéité – que l’homme est un artiste ; et cette liberté fait qu’il relève, par nécessité, de Prudentia [5].

Extrait de « L’œuvre de ressemblance » in Du religieux dans l’art, L’Harmattan (janvier 2012)

 

NOTES

[1] Jn 5, 19.

[2] Gn 11, 4-9.

[3] Ac 2, 2-4.

[4] Mère Marie Skobtsov, « Les sources de l’acte créateur » in Le sacrement du frère, Le Cerf, 2001, p. 290.

[5] Sur la relation d’Ars et Prudentia, lire l’article « Art et Sacrement » de David Jones, in Art, signe et sacrement, Ad Solem, 2002, pp. 189-244.

 

Commentaires

Si je vous lis bien, entre les mots, cher Alain Santacreu, vous renvoyez dos à dos contempteurs et thuriféraires de l'art contemporain ?

Écrit par : José | lundi, 12 décembre 2011

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Votre lecture est des plus pertinentes. En effet, les uns et les autres me paraissent participer, plus ou moins consciemment, du même cirque idéologique.

Écrit par : Alain Santacreu | lundi, 12 décembre 2011

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